Annie Dillard

Une enfance américaine

Camille Cloarec / Le Matricule des Anges - juillet 2017

Le récit autobiographique qu'[Annie Dillard] livre nous plonge dans la Pennsylvanie d'il y a un demi-siècle, à l'époque où les femmes restaient enfermées dans leur maison "comme une pièce de monnaie dans un coffre-fort", où la crise économique poussait les investiteurs ruinés à sauter de leurs bureaux, et où tout flottait dans un nuage d'inconscience.
[...]
L'avidité avec laquelle l'auteure se précipite dans tous les coins, géographiques, intellectuels, amoureux, est frappante. Elle transforme son enfance en une épopée ingénue, pleine de confiance, de naïveté et d'appétit.
[...] La maturité d'aujourd'hui parvient à pénétrer avec délicatesse les pensées de l'enfant qu'elle fut, enserrant avec poésie ses croyances désespérées, ses accès d'impatience, sa soif d'aventures.

Patrick Lapeyre / Le Monde des livres - mai 2017

Publier son autobiographie à 42 ans peut sembler un peu précipité. C'est pourtant le risque qu'a pris Annie Dillard, avec son étonnante Enfance américaine, qui la révéla au public à la fin des années 1980. Encore faut-il s'entendre sur les mots. Le projet de son livre est en réalité moins autobiographique stricto sensu que philosophique et poétique. Comme le suggère son titre, Une enfance américaine est [...] un récit d'apprentissage à la première personne, qui s'attache à décrire l'évolution d'une conscience - de l'enfance à la fin de l'adolescence - dans un lieu et un temps bien précis.

Apprendre à parler à une pierre

Pauline Guedj / Politis - mai 2017

Une succession de récits courts, des expérimentations stylistiques. En point d'orgue, "Une expédition au Pôle" ou "Le chevreuil de Providencia". Et un texte d'ouverture où toute la force de l'auteure est déjà là. Dans cette courte description d'une soirée au bord d'un étang, Dillard, stupéfaite, tombe nez à nez avec une loutre. Sous l'intensité des regards, le monde "se démantela et dégringola dans le trou noir de nos yeux". Et brusquement, l'écrivain embarque son lecteur dans l'expérience sensible et spirituelle de son animalité.

Margaret Drabble

Quand monte le flot sombre

Christine Lemoine / PAGE des libraires - juin 2017

Mêlant des réflexions sur la société contemporaine et les menaces écologiques à la vie intime d'une dizaine de femmes et d'hommes confrontés, si ce n'est à la maladie, du moins aux inconvénients du vieillissement, Drabble convoque souvent la littérature (à commencer par D. H. Lawrence à qui elle doit le titre de son roman) pour décrire avec intelligence, subtilité et un humour très anglais une longévité qui "a foutu en l'air la vieillesse elle-même". Qu'ils soient égoïstes, pleins de contradictions, parfois exaspérants, Fran, Bennett, Claude, Jo et les autres nous touchent par leurs "accomodements raisonnables" qui les maintiennent dans la vie.

Geneviève Simon / La Libre Belgique - mai 2017

Mêlant érudition et sens aigu de l'observation, Margaret Drabble offre à Fran d'être à la fois mordante, douce-amère ou franchement drôle en fonction des situations qu'elle affronte. Quand monte le flot sombre captive par la force de personnages palpitants de vérité qui, en deux mois seulement, traversent un monde.

Christine Ferniot / Lire - avril 2017

Comme dans ses autres livres (Une journée dans la vie d'une femme souriante, Un bébé d'or pur), Margaret Drabble réussit à mêler l'anecdote qui fait sourire à la réflexion puissante. Ses personnages tournoient, souvent drôles dans leurs courses dérisoires et toujours émouvants lorsqu'ils repoussent les angoisses devant la souffrance et la lâcheté. Elle n'est jamais une donneuse de leçons, mais une chroniqueuse de la société européenne qui aimerait bien mettre ses vieux sous le tapis avec la poussière. Et surtout, Margaret Drabble a de l'esprit, une érudition réjouissante et l'aplomb d'une insoumise.

Claude Eveno

Revoir Paris

Patrick Kéchichian / La Croix - juin 2017

Proche d'un Eric Hazan et de son Invention de Paris, en sympathie avec ce que celui-ci nommait la "tradition émeutière", Claude Eveno suit ses propres diagonales, s'arrête, se souvient - de films, de livres -, médite, se met en colère (dans l'île Saint-Louis, envahie par "les foules en short"). Il observe, non pas en se détachant de son objet d'étude mais en entrant dans une sorte de connivence, ou même d'osmose avec la ville, avec ses lumières et ses ombres, ses mystères et ses éclats d'histoire.

Arlene Heyman

Tard dans la vie, l'amour

Florence Noiville / Le Monde des livres - juillet 2017

Ses héros ont beau être ridés "comme sur des tableaux de Lucian Freud", ils ont beau user de subterfuges - souvent drôles - pour compenser les ravages du temps, lorsqu'ils se déshabillent et se retrouvent sous les draps, leurs émotions sont jeunes. Intactes. Semblables à celles qui peuvent envahir un être à n'importe quelle époque de la vie. [...]
Il y a une forme de comique chez Heyman. Ironique, détaché. [...] Il y aussi, comme on peut s'y attendre chez une psychanalyste, un sens de l'observation et une connaissance profonde des émotions. Pourtant, sur un sujet aussi délicat, le plus important est de souligner ce qu'il n'y a pas chez Heyman. En l'occurrence, voyeurisme et vulgarité. La prose est crue, féroce, choquante parfois. Mais l'éclairage est toujours le même, celui de la vérité. Nue.

Claudine Galéa / remue.net - juillet 2017

Parce que les personnages de son livre ont déjà eu plusieurs vies, parce qu'ils jouissent sans entraves et ne se privent pas de mots pour dire leurs désirs, parce que désirs et besoins se superposent, parce que romantisme se confond avec kitsch, parce qu'il n'est plus temps d'habiller d'illusions et de faux-semblants les moments importants de l'existence, parce que mieux vaut être cru que cuit, les nouvelles d'Arlene Heyman sont jubilatoires. Les femmes en sont les narratrices insolentes et mélancoliques, l'amour ne peut jamais être complètement tourné en dérision. Il est un moteur de vie exceptionnel et l'âge n'y change rien. Tard dans la vie, l'amour : que du bonheur !

Camille Cloarec / Le Matricule des Anges - juin 2017

C'est bien l'amour physique chez les personnes âgées qui relie les sept nouvelles d'Arlene Heyman, laquelle se considère comme "une exploratrice de la vie sexuelle électrisée" des retraités. Cette psychiatre américaine de 74 ans nous livre une observation savoureuse de ce qu'est la vie de couple chez les seniors.
[...]
Les doubles vies cachées si longtemps éclatent au grand jour, les familles recomposées se déchirent, les colères contenues débordent. Affection, dépendance, désir, dévouement, culpabilité, habitude, nécessité... Arlene Heyman approche l'amour dans ce qu'il a de plus obscur, et de moins "élégant" : un mystère à jamais inexplicable, sans règle ni âge.

Fabrice Colin / Le Canard enchaîné - juin 2017

Psychiatre new-yorkaise arrivée à l'écriture sur le tard, Arlene Heyman, née en 1943, déroule une carte du Tendre parcheminée, entre Viagra, désirs flétris et démons cacochymes.
[...]
Alliage inoxydable de pudeur et de crudité, Tard dans la vie, l'amour est une arme de destruction massive qui touche invariablement au coeur.

Florence Reyre / PAGE des libraires - juin 2017

Amours licites, filiales, confortablement conjugales ou adultères. La langue est crue, les détails parfois choquants, la vie sexuelle est le moteur de ces corps mûrs et vieillissants, les situations triviales ou désespérées. On est loin des amourettes romantiques mais quelle réalité dans ces relations humaines et quelle finesse psychologique ! Une relation sexuelle dans un couple âgé, le fantôme d'un premier mari, un jeune new-yorkais qui pense à son père hospitalisé, la détresse de sa mère devant la maladie, une femme mûre confrontée au déclin de sa très vieille mère. Des familles qui se parlent, des mots qui blessent ou réconfortent. Compromis, négociations parfois tendues, disputes âpres et l'amour circule, sincère, vivant. Arlene Heyman est psychanalyste et psychiatre. Ses nouvelles parlent autant du corps que de l'esprit. Elles sont incarnées, touchantes et dressent un tableau d'une grande humanité. Son premier livre est la somme d'une vie riche de rencontres et d'expériences.

Kerenn Elkaïm / Livres Hebdo - mai 2017

Avec son carré blond cendré, ses lunettes noires et son phrasé dénué de tabous, Arlene Heyman devrait plaire à Woody Allen. Cette psychiatre et psychanalyste new-yorkaise exerce encore, à plus de 70 ans. Ses nouvelles surprenantes sont clairement le fruit de cette redoutable connaissance de l'âme. Ainsi l'auteure affirme que "la vie humaine défie les lignes de failles. En amour, tout est compliqué". De quoi nourrir des histoires n'épargnant aucune véracité. A commencer par la complexité de la sexualité au sein d'un couple mûr. "Faire l'amour exigeait autant de préparation qu'une guerre à mener." Sarcastique, la femme décrit sa relation maritale de façon clinique. Or il ne faut pas "glorifier l'inaccessible tout en dénigrant ce qui se trouvait à sa portée". La jeune Lida vénère justement un artiste reconnu. L'amour les surprend, malgré leur différence d'âge, mais il les rend aussi vulnérables. Un lien puissant inspiré par l'union intime entre l'auteure et Bernard Malamud, à qui elle dédie cette nouvelle.
La plus inoubliable étant celle d'un couple rattrapé par le cancer, mais pas par la perte de désir. Leur vie s'écroule à l'heure où l'Amérique s'abîme, le 11 septembre 2001. D'autres univers s'effondrent. Celui d'un médecin surprenant son père en flagrant délit de tromperie ou celui d'une femme subissant la cruauté de sa mère grabataire.
Tous ces personnages sont mis à rude épreuve, dans la nudité de leurs sentiments les plus crus. En s'approchant de la vérité, quant au sexe ou à l'amour, ce livre dévoile le corps face aux fantasmes, à la maladie, la vieillesse ou la mort. Un miroir mirifique.

Julia Leigh

Avalanche. Une histoire d'amour

Janie Gosselin / La Presse - juin 2017

Julia Leigh a 38 ans quand elle décide d'avoir un enfant avec son nouveau mari. D'abord avec optimisme, interprétant le taux de réussite, pourtant bas, en sa faveur - pourquoi ne ferait-elle pas partie des privilégiées ? Puis avec un désespoir dévorant. Sans pudeur, avec générosité et humour, la romancière et scénariste australienne raconte son parcours dans le monde de la procréation médicalement assistée.

Fabien Deglise / Le Devoir - juin 2017

Un texte forcément personnel, mais surtout très drôle par moments qui traite de la procréation assistée en exploitant les clichés émotifs habituels, mais pour en parler avec un peu plus d'intelligence.

Alexandre Fillon / Lire - mai 2017

Avalanche vaut par sa grande sobriété et son absence de pathos, par le regard et l'écriture de Julia Leigh dont l'abnégation frappe page après page le lecteur. C'est peu dire que son texte lumineux touche au coeur.

Christine Sallès / Psychologies Magazine - mai 2017

C'est un récit empreint d'une certaine tristesse, au ton parfois désabusé - notamment dans ses descriptions de ce "marché économique du désir d'enfant" - qu'a rédigé Julia Leigh. Il n'a pas dû être facile, ni amusant, de relater ce parcours de battante qui n'a pas connu d'issue heureuse. Mais il est bien que Julia l'ait fait. Pour elle et pour tous ceux qui veulent savoir. Pour la jeune femme, ce désir d'enfant, ce sont six essais et autant d'échecs de FIV, et un mariage express (et annulé très vite). Ce désir impérieux, vital, de vouloir porter son propre enfant aurait pu être dramatique pour sa santé si elle avait persévéré. Son témoignage, poignant, documenté, peut aider toutes celles qui, elles aussi, ont échoué à devenir mères par insémination artificielle et peinent à tourner la page d'un parcours douloureux.

António Lobo Antunes

Pour celle qui est assise dans le noir à m'attendre

Caroline Jarry / Le Devoir - juin 2017

Malgré le propos sombre et souvent bouleversant, le prologue et les trois mouvements qui composent le roman comme une oeuvre musicale s'éclaircissent progressivement et la musique devient plus légère. Une oeuvre exigente, mais belle, tant dans sa forme que son contenu, qui se termine par un adieu lumineux.

Marine Landrot / Télérama - juin 2017

António Lobo Antunes a découpé le récit en trois mouvements, comme une sonate. Son roman s'écoute plus qu'il ne se lit. Il faut laisser ses mots s'engouffrer en soi comme des notes de musique, accepter que cette prose hypnotique contraigne l'intellect à abdiquer. Commence alors l'extraordinaire voyage de tous les possibles, où les crucifix cloués sur les têtes de lit deviennent des métronomes pour rythmer les nuits d'amour, où les lévriers dessinés sur les torchons peuvent soudain galoper dans la campagne, où les horloges n'ont qu'une seule aiguille.

Oriane Jeancourt Galignani / Transfuge - juin 2017

António Lobo Antunes est sans doute le plus bel héritier de James Joyce dans l'Europe d'aujourd'hui. L'un des plus fidèles en tout cas. Ce livre, Pour celle qui est assise dans le noir à m'attendre, pourrait être son Finnegans Wake. [...] Dès le début, la langue de Lobo Antunes, unique (et une nouvelle fois si parfaitement traduite par Dominique Nédellec), se reconnaît, mais ici elle est poussée au paroxysme de son vertige : par la voix de cette femme, nous sommes plongés dans une géographie intérieure qui dévie, un déséquilibre qui ne fera que s'accentuer. [...] Ce livre terrible, superbe, nous révèle que même dans l'obscurité de la déchéance d'un esprit, subsistent des moments radieux, volés à l'enfance. Lobo Antunes va une nouvelle fois là où si peu oseraient s'avancer, sur la face noire de l'esprit humain.

Hédi Kaddour / Le Monde des livres - juin 2017

C'est ici que se déploie la force littéraire d'Antunes : il a renoncé à parler comme un livre mais il n'est pas question pour lui d'écrire comme on parle. Il invente le simulacre d'une voix, d'un parler qui a traversé l'écrit, qui ramasse en lui tout le savoir-faire de l'écriture et le fait oublier. [...]
Et c'est aussi tout l'art de son traducteur, Dominique Nédellec, d'en avoir librement transposé le rythme et les réussites, en inventant une prose qui nous donne le sentiment que quelque chose de neuf, venu du portugais, s'est créé dans le français du roman.
Tout cela bien sûr ne serait qu'exercice d'atelier sans la tension qui s'empare du lecteur chaque fois (à chaque page) que la caméra de Lobo Antunes saisit un fragment de réel pour en nourrir son roman tragicomique, un chat, par exemple, qu'on caresse au moment de la dernière piqûre du vétérinaire, ou, plus drôle, un homme qui ne parvient pas à retrouver son mouchoir, le confond avec la doublure de sa poche et tente de se moucher avec la doublure ; ou encore un crucifix qui s'agite au-dessus d'un lit, en cadence avec les mouvements d'une bête à deux dos, c'est gênant mais ça n'est pas une raison pour mettre fin aux dits mouvements.

Antoine Perraud / La Croix - juin 2017

Pourquoi cette agonie, dans un appartement lisboète, nous harponne-t-elle ? Parce que l'écriture d'António Lobo Antunes, pleine de silence à combler, de virages en épingle à cheveux et d'associations d'idées, nous enrôle. [...]
Derrière les figures qui s'effacent et le gommage de la psychologie s'impose une langue grattée jusqu'à l'os, afin de révéler l'horreur des rapports de domination que nous réserve ce pauvre monde à l'humanité disparue. Toutefois cette langue, avec son rythme envoûtant, ses répétitions narcotiques et son sarcasme sédatif, renvoie à une culture, à une géographie, à des états d'âme et donc à une forme de résistance ; maintenant et à l'heure de notre mort.
Ecriture vaudoue et prière cryptée au nom d'une mémoire se jouant de lecteurs transformés en réflecteurs de fiction, voilà l'ambition littéraire du nobélisable Lobo Antunes : ne nous laissons pas tous ensevelir, aimons chaque prochain...

Christophe Mercier / Le Figaro littéraire - mai 2017

Lobo Antunes est un auteur lyrique, nostalgique, noir et drôle - comme Proust, dont le rapproche sa phrase sinueuse, interminable, musicale ; comme Céline, dont il partage le goût de l'Hénaurme, la propension à passer sans solution de continuité du réel au délire, tout en restant dans le réel.
Pour celle qui est assise dans le noir à m'attendre est le 24e roman publié en France du maître portugais, et on a rarement vu une telle fougue créative, une telle ambition, une telle inventivité, se maintenir avec une telle constance, une réussite aussi exceptionnelle : Lobo Antunes écrase, sans difficulté, tous ses contemporains.

Isabelle Rüf / Le Temps - mai 2017

Mieux que personne, Lobo Antunes sait évoquer la solitude des choses, des corps. Toutes ces voix développent leurs lignes musicales simultanément, elles s'entremêlent, de manière moins systématique que dans les livres précédents mais la mélodie rend toujours le même son : une nostalgie mâtinée d'éclats d'ironie et d'humour, une vision très noire des relations entre les êtres.

Baptiste Liger / L'Express - mai 2017

Portrait polyphonique d'un monde en décrépitude à travers un corps qui tente de résister, ce roman distille un humour cruel d'où surgissent une émotion d'une rare puissance et une mélancolie loin de tout effluve de naphtaline. Ce mausolée est tout bonnement magnifique.

Juliet Nicolson

Mères, filles. Sept générations

Pauline Sommelet / Point de vue - juin 2017

En plongeant sa plume dans les multiples non-dits des archives familiales, Juliet Nicolson a su panser les plaies d'une enfance hors norme tout en reprenant le flambeau littéraire avec un réel talent. Afin que ses filles et sa petite-fille, qui gambade déjà au milieu des jonquilles, puissent comprendre à leur tour les fantômes bienveillants qui sont l'âme de Sissinghurst.

Antonio Ortuño

La file indienne

Caroline Jarry / Le Devoir - mai 2017

Mais le roman est bien plus qu'un suspense. C'est un portrait très noir du Mexique d'aujourd'hui, où les Mexicains traitent les réfugiés centraméricains avec un mépris qui ressemble à une sorte de haine de soi.

Isaac ROSA

La pièce obscure

Ella Balaert / La Nouvelle Quinzaine Littéraire - juin 2017

Portrait d'une génération, tableau d'une époque et d'un pays, le roman d'Isaac Rosa offre une formidable réflexion sur l'intime, le public et l'exercice du pouvoir à l'âge du tout-écran, car celui qui maîtrise la visibilité de l'autre a totale emprise sur lui. Bienvenue dans une chambre noire qui fait froid dans le dos.

Martin Solares

N'envoyez pas de fleurs

Ariane Singer / Le Monde des livres - juin 2017

Plongée saisissante dans un pays gangrené par les narcos, N'envoyez pas de fleurs, roman noir très documenté, décrit sur un rythme haletant l'irrésistible montée de la violence. Hier exercée à l'abri des regards, elle s'affiche désormais au grand jour : corps décapités, exhibés, fusillades au vu et au su de tous... Jadis cantonnée au sud du Mexique, elle s'exerce désormais dans le nord du pays, et singulièrement dans les zones de transit frontalières avec les Etats-Unis. D'une écriture précise, l'auteur décrit sans fausse pudeur la barbarie des exactions, évoquant le trait de Roberto Bolaño de 2666. Il s'approche au plus près de l'horreur lorsqu'il évoque l'existence des camps d'entraînement de trafiquants, dont les prisonniers sont kidnappés, déshumanisés, sommairement exécutés...
[...]
Huit ans après la parution du très remarqué Minutes noires, qui dénonçait déjà les collusions entre les autorités, la police et le monde des narcotrafiquants, Martín Solares s'impose comme un écrivain de haut vol. Un pourfendeur de l'argent facile et du laisser-faire, dont le nombre de victimes s'allonge dans une indifférence complice.

Veneranda Paladino / Les Dernières Nouvelles d'Alsace - juin 2017

Plus anxiogène et sombre que Les Minutes noires, le roman-reportage de Martín Solares montre la logique collaborationniste, alimentée par la violence et la peur, qui détruit la société mexicaine. Entre dans les têtes des personnages pour les faire parler et mentir. Dans ce contexte, comment briser le mot d'ordre : "Se taire. Se méfier. Se terrer." Implacable.

Martin Suter

Eléphant

Manuel Hirbec / PAGE des libraires - juillet 2017

Eléphant de Martin Suter enchante et enthousiasme. Le roman s'ouvre au fond d'une grotte dans laquelle réside un clochard qui, au réveil, découvre à ses côtés un éléphant nain, rose, fluorescent ! Eléphant entraîne le lecteur dans le vie de ce SDF et de cette étrange et bien vivante créature. C'est drôle, rocambolesque, peuplé d'étonnantes figures et d'un improbable mais très attachant animal. Les dialogues, les situations, les personnages, le fil romanesque, tout s'articule à merveille, tambour battant. Eléphant est une fable contemporaine ébouriffante et réjouissante sur nos sociétés modernes capables, dans un même geste, du meilleur et du pire.

Gabriele Tergit

L'Inflation de la gloire. Berlin 1931

Nicolas Weill / Le Monde des livres - juin 2017

L'Allemagne de Weimar, de 1918 à 1933, a souvent suscité une nostalgie politique ou esthétique. Surtout comparée au régime nazi qui l'a suivie (ou qu'elle a engendré). Le modernisme de ses avant-gardes, l'éveil d'une libération sexuelle où se sont inventés tant de comportements contemporains, le développement d'une culture ultradémocratique pour son temps, donnent à cette première expérience républicaine allemande l'apparence d'une période enviable.
Utilement, L'Inflation de la gloire, qui appartient au genre réaliste et dévoile l'envers du décor, vient corriger cette image trop dorée [...]. Publié en 1931, il est dû à une journaliste, Gabriele Tergit (1894-1982), qui sera contrainte de quitter l'Allemagne pour la Palestine, puis Londres, dès l'arrivée d'Hitler au pouvoir.
[...]
Par les suicides, la quête inlassable du profit, les escroqueries, l'amateurisme qu'elle met en évidence, l'intrigue sort du passé pour résonner de nombreux échos actuels.

Romain Blandre / BLOG Pages d'histoire(s) - juin 2017

Parallèlement au récit de la gloire et de la chute d'un artiste, le roman est aussi et surtout le récit d'une société berlinoise qui mute et qui ne reconnaît plus sa ville. C'est l'histoire de la Grande Dépression de 1929 et de ses conséquences. C'est l'histoire d'hommes et de femmes qui misent leur fortune parfois avec bonheur, d'autres fois avec échec. C'est aussi en arrière-plan de tout cela l'histoire d'une jeune république, celle de Weimar, qui est de plus en plus mise à mal par les extrêmistes de tous bords.
C'est enfin l'histoire d'une transformation du journalisme qui réfléchit à tous les moyens, même les moins glorieux, de s'attirer un public toujours plus nombreux. Un magnifique roman qui se déroule dans les années trente, mais dont les résonances sont très actuelles.

Enrique Vila-Matas

Mac et son contretemps

Florence Noiville / Le Monde des livres - juin 2017

Mac et son contretemps est donc l'histoire de Mac écrivant Mac et son contretemps : une réflexion sur le passage à l'acte d'écrire et ses motivations. [...] Les pages de Vila-Matas fourmillent de clins d'oeil à l'histoire de l'art, au cinéma, mais aussi, de plus en plus, à l'enfance de l'auteur, à sa famille, à ses souvenirs.
[...] Vila-Matas fait et refait du Vila-Matas, reprenant ses thèmes, les modifiant, les réinterprétant, tissant de livre en livre une oeuvre toujours plus insolite et prenante.

Christian Desmeules / Le Devoir - juin 2017

Un cop-à-l'âne littéraire qui nous entraîne de Borges à Cheever, de Bolaño à Faulkner, Karl Ove Knausgaard, Gogol, Schwob ou Perec. Vila-Matas ne se refait pas : écrire ou ne pas écrire est certainement l'un des thèmes les plus chers à l'écrivain espagnol, thème qu'il semble explorer cette fois jusqu'à la folie, avec ce narrateur qui semble s'enfermer peu à peu dans ses propres lubies.