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Susan Sontag Temps forts

Susan Sontag - Temps forts
Traduit de l'anglais par Anne Wicke

« Temps forts »,
de Susan Sontag

Avant qu'il y ait les voyages – dans ma vie, tout au moins –, il y avait eu les livres de voyage. Des livres qui vous disaient que le monde était très vaste, mais qu'on pouvait malgré tout en faire le tour. Et qu'il y avait plein de destinations.
Les premiers livres de voyage que j'ai lus, et qui comptent sûrement parmi les livres les plus importants de ma vie, furent écrits par Richard Halliburton. J'avais sept ans, nous étions en 1940, lorsque j'ai lu son Book of Marvels (). Halliburton, ce jeune et séduisant Américain de bonne famille, né à Brownsville, dans le Tennessee, qui s'était inventé pour lui-même une vie dans laquelle il serait éternellement un jeune voyageur, m'a offert ma première vision de ce que je pensais être l'existence la plus privilégiée qui fût, celle de l'écrivain : une vie de curiosité et d'énergie sans limites, une vie d'enthousiasmes innombrables. Être voyageur, être écrivain – dans mon esprit d'enfant, c'était au départ un peu la même chose.
Certes, il y avait déjà beaucoup, dans cet esprit d'enfant qui était le mien, pour me préparer à tomber amoureuse de l'idée de voyages sans fin. Mes parents avaient vécu à l'étranger durant la majeure partie de mes six premières années – mon père avait une affaire de fourrure dans le nord de la Chine –, pendant que ma sœur et moi étions restées chez des parents aux États-Unis. Aussi loin que je me souvienne, je menais déjà une puissante vie de rêveries, faites de voyages dans des lieux exotiques. Mais l'existence inimaginable de mes parents, de l'autre côté du globe, avait inspiré des désirs de voyages trop précis et trop désespérés. Les livres d'Halliburton m'ont appris que le monde contenait vraiment beaucoup de choses merveilleuses. Et pas seulement la Grande Muraille de Chine.
Oui, il avait marché sur la Grande Muraille, il avait également escaladé le Matterhorn, l'Etna, le Popocatépetl, le Fuji Yama et le mont Olympe; il avait visité le Grand Canyon, il avait vu le Golden Gate Bridge (en 1938, quand le livre fut publié, le pont était considéré comme la plus nouvelle des merveilles du monde); il était entré en canot dans la Grotte bleue et avait nagé sur toute la longueur du canal de Panama; il avait vu Carcassonne, Baalbek, Petra, Lhassa, Chartres, Delphes, l'Alhambra, Tombouctou, le Taj Mahal, Pompéi, les chutes de Victoria, la baie de Rio, Chichén Itzá, la Mosquée bleue d'Ispahan, Angkor Vat, et, et, et... Halliburton appelait tout cela des , et ne fut-ce pas là ma première rencontre avec la notion de ? L'idée était la suivante : le monde lointain était plein de sites et d'édifices étonnants, et moi aussi, je pourrais un jour voir et apprendre les histoires qui leur étaient attachées. À y repenser, aujourd'hui, je me rends compte que le Book of Marvels fut un des premiers déclencheurs de ma propre ardeur et de mon propre appétit.
L'année avant celle où j'ai lu le Book of Marvels, Halliburton s'était lancé dans un périple à la voile sur cette embarcation emblématique de la Chine, la jonque, de Hong Kong à San Francisco, et il avait disparu sans laisser de traces, quelque part au milieu du Pacifique. Il avait trente-neuf ans. Est-ce que je savais qu'il était mort quand j'ai lu son livre? Probablement pas. Mais il faut dire aussi que je n'avais alors pas encore tout à fait pris la mesure de la mort de mon propre père, décédé à l'âge de trente-trois ans à Tianjin, dont je n'avais obtenu les détails qu'en 1939, plusieurs mois après que ma mère fut rentrée de Chine pour de bon.
Mais une triste fin ne pouvait pas ternir les leçons de bonheur et d'avidité que je tirais de mes lectures d'Halliburton. Ces livres – depuis The Royal Road to Romance (), son premier, publié en 1925, jusqu'au Book of Marvels, son dernier; j'ai fini par les lire tous – décrivaient, à mes yeux, une idée du bonheur pur. Et de volonté couronnée de succès. Vous avez quelque chose dans la tête. Vous l'imaginez. Vous vous y préparez. Vous voyagez dans sa direction. Et puis vous le voyez. Et il n'y a pas déception; de fait, cela peut même être plus captivant que ce que vous aviez imaginé.
Les livres d'Halliburton expriment de la façon la plus candide et naïve – ce qui veut dire hors de toute mode – le côté du voyage. L'enthousiasme pour le voyage ne s'exprime peut-être pas aussi légèrement aujourd'hui, mais je suis sûre que la recherche de ce qui est étrange ou beau, ou les deux à la fois, reste toujours aussi agréable et crée une accoutumance. Cela a certainement été le cas pour moi. Et, à cause de l'impact qu'ont eu ces livres que j'ai lus alors que j'étais si jeune, les visions les plus agréables que j'ai pu avoir durant ma vie d'adulte, pour la plupart dues au hasard ou à l'obligation plutôt qu'aux pèlerinages, continuent de porter la marque d'Halliburton. Lorsque j'ai enfin pu marcher sur la Grande Muraille, et que l'on m'a emmenée en canot dans la Grotte bleue, lorsque les singes du Taj Mahal m'ont attaquée, lorsque je me suis promenée dans les ruines d'Angkor Vat et que j'ai obtenu la permission de passer une nuit, avec mon sac de couchage, sur les pierres roses de Petra, ou que j'ai pu, en douce, escalader la Grande Pyramide de Gizeh avant l'aube, je me suis dit : Je l'ai fait. Tout cela était aussi sur sa liste à lui. Et pour dire vrai, même si San Francisco est tout sauf une destination exceptionnelle pour moi, je ne passe jamais sur le Golden Gate Bridge sans me rappeler l'endroit où ce pont figure dans le livre d'Halliburton. Et même un endroit dont j'ai pu penser qu'il n'était pas très intéressant et que je n'ai pas visité, Andorre, reste sur ma carte personnelle parce qu'il y est allé. Et lorsque le Machu Pichu, Palmyre, Lhassa ou le Fuji Yama me viennent à l'esprit, je me dis : Je n'ai pas fait tout ça. Pas encore.
Le culte de la jeunesse qui anime les livres d'Halliburton ne pouvait signifier grand-chose pour une enfant de sept ans. Mais c'est l'association du voyage avec la jeunesse, avec la belle jeunesse, qui semble la plus datée, aujourd'hui. Durant ses premières années universitaires, à Princeton, juste après la Première Guerre mondiale, il avait succombé au charme du Portrait de Dorian Gray; et, tout au long de sa courte vie, son idéal de beauté était demeuré Rupert Brooke, dont il espérait un jour écrire la biographie. Encore plus daté et lointain que ces références, le présupposé d'Halliburton selon lequel il apporte du nouveau à ses lecteurs, son idée que ce qui va séduire et stimuler sont ses mots – et non les photographies des livres, qui souvent n'étaient pas meilleures que des instantanés : l'auteur devant le Taj Mahal, et cetera. Aujourd'hui, alors que le désir de voyage est surtout suscité par les images, photographies ou films, nous nous attendons à ce que les vues, dont certaines sont déjà très familières, parlent d'elles-mêmes. De fait, nous avons déjà vu ces endroits célèbres se déployer en couleurs, bien avant que nous n'ayons voyagé pour aller les voir.
Les récits de voyage d'Halliburton sont pleins de gens : guides, aides, filous et autres locaux. Le monde actif qu'il rencontre emplit son esprit. Il est aujourd'hui possible de voyager en solo, sans voyager, vers le vide lui-même. L'héroïne désespérée de Body Art, de Don DeLillo, voyage sur son ordinateur à des heures étranges et regarde en direct le bord d'une route à deux voies près de Kotka, en Finlande, où une webcam, sur le macadam, fonctionne constamment.
Pour moi, voyager, c'est se remplir l'esprit. Mais cela veut également dire que, en me lançant au-delà de mon moi, je me vide aussi l'esprit : je trouve presque impossible d'écrire lorsque je suis en voyage. Pour écrire, je dois ne pas bouger. Le vrai voyage entre en compétition avec le voyage mental. (Qu'est-ce qu'un écrivain, sinon un voyageur mental?) Lorsque je me souviens de tout ce que les livres d'Halliburton voulaient dire pour moi, au début de ma vie de lectrice, je vois combien la notion de a infiltré, parfumé, nourri mon rêve naissant de devenir écrivain. Quand je reconnais que tout m'intéresse, que dis-je d'autre, sinon que je veux voyager partout? Comme Richard Halliburton.

[2001]