+ Un amour de mère - Rosa Matteucci
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Rosa Matteucci Un amour de mère

"Un amour de mère" de Rosa Matteucci
traduit de l'italien par Lise Chapuis

Pour le week-end, Luce va toujours chez sa mère âgée. Vers la reddition des comptes, le jugement universel des liens du sang. Cette fois, elle doit livrer la bataille décisive pour sa sauvegarde et elle doit l’emporter. Elle ne peut se permettre aucune erreur, aucune distraction dans l’évaluation du risque. Ses sentiments, elle doit en célébrer les obsèques et les ensevelir. Elle doit être forte. Aucune faiblesse n’est plus admise. La stratégie gagnante a été élaborée de manière parfaite, comme chacun des pas conduisant à la solution. Mot après mot ; stratagème et mensonge, tromperie pour la bonne cause, diktat final. Sa mère sera contrainte de capituler, d’accepter pour toujours, d’aujourd’hui jusqu’à la fin du monde et au moment de l’harmonie éternelle, les nouvelles règles de conduite décrétées pour sa survie et celle de sa fille. Elle devra se soumettre au respect de garanties convenables, destinées à assurer un minimum syndical de sérénité à son unique fille, laquelle ne peut supporter plus longtemps le poids de la responsabilité de l’existence d’une veuve qui s’obstine à vivre seule, indocile et sauvage, abandonnée et triste. Ada devra accepter l’ultime acte de tutelle, qui consiste dans l’élection intra muros d’une gardienne ayant la qualification d’auxiliaire de vie. Luce sait bien ce qu’elle veut : elle va contraindre une fois pour toutes la vieille à se rendre, à obéir. Que la loi domestique soit rétablie, au nom de la quiétude et de l’ordre.
Pour se rendre les dieux favorables et perdre le souvenir des tourments, doutes et incertitudes dont elle doit se défendre, Luce apporte à sa mère un cadeau de Noël : un petit coussin rose plein de grains de blé qui, réchauffé au micro-ondes, diffuse sa tiédeur pendant presque trois heures. Car la matriarche souffre du froid dans sa petite maison inhospitalière où le plus souvent le chauffage se bloque, ou n’est même pas allumé, pour économiser. Raison pour laquelle on grelotte. Quand on parle, on voit la condensation de l’haleine et il ne sert à rien de frapper dans ses mains, de taper des pieds, ou d’allumer tous les réchauds. La vieille combat le général hiver à l’arme blanche, en lui opposant une poche d’eau chaude qu’elle tient perpétuellement collée contre sa poitrine, comme si elle allaitait un nouveau-né. Sa carcasse, qui est déjà la proie de l’arthrose, absorbe ainsi une chaleur humide et malsaine qui finit par lui imprégner les os. La moderne chaufferette, transportée sur le siège avant de la voiture, du côté passager, cliquette gaiement à chaque virage, semblable à un chasse-esprits annonciateur de joies et bonnes fortunes. « Je t’en prie, je t’en prie, aide-moi, aide-moi », murmure Luce. Mais aucun dieu ne l’écoute. Au fur et à mesure qu’elle dévore les kilomètres et approche du but, un hameçon empoisonné lui pince l’œsophage ; ainsi il lui vient l’envie de déglutir, et elle ne peut faire autrement que d’aider mécaniquement le stimulus, comme si cela pouvait servir à effacer la douleur et à éloigner d’elle l’inquiétude qui, logée au centre de sa poitrine, va grandissant, menaçante comme une levure instantanée pour pain et pizza. Mais elle a beau déglutir, ce diabolique nœud de peine reste là, suspendu quelque part dans le gosier entre l’esprit et le cœur. Exactement comme quand on tire un tiroir et que celui-ci se coince au milieu parce que quelque chose d’invisible, à l’intérieur, un obstacle mystérieux, en bloque l’ouverture. Alors, en proie à la contrariété et la mauvaise humeur, on secoue un peu, on force, mais pas trop, jusqu’à ce qu’on soit, contre son gré, obligé de donner de grands coups, et voilà que sous cette avalanche, on a la sensation absolue, à voir le tiroir s’ouvrir dans un grincement qui donne la chair de poule, de l’irréparable maintenant accompli. Ainsi – plus ou moins dans l’état d’âme avec lequel on se dirige vers le peloton d’exécution –, Luce roule dans le brouillard, dont le suaire grisâtre laisse deviner le disque opaque du soleil qui ne réchauffe pas la campagne de ce mois de décembre, le long de bosquets desséchés dont les seuls arbres à avoir des feuilles sont certains chênes rabougris. Tout en respectant la limitation de vitesse imposée par le code, Luce poursuit son rêve d’une mythique sérénité domestique qu’elle n’a pas eue en partage, qui semble lui avoir été refusée, sa vie durant, en vertu de suprêmes dispositions supra terrestres, mais dont elle compte bien malgré tout essayer de se saisir. Luce sait que dans chaque famille la mère représente la gardienne des sentiments, de la tradition et des souvenirs. À un tel devoir, la femme mariée ne peut se soustraire pour aucune raison au monde : telle est la règle de la société humaine, la clef de voûte de l’économie domestique. La mère a des devoirs de vestale auxquels elle est tenue vis-à-vis de sa progéniture et de son époux, qu’elle soit valide ou malade. C’est elle qui possède les battoirs à vêtements, la cuillère à pot et la huche à pain. La mater familias doit filer la laine, elle doit nourrir les enfants, les protéger. Elle doit rester silencieuse, ravaler ses larmes et ses déceptions, raccommoder les chaussettes, supporter la mauvaise odeur des pieds de l’homme qui l’a épousée et combler ses désirs, toujours légitimes parce qu’à l’intérieur du saint lien du mariage. Les liens ancestraux doivent être honorés et respectés, même si la famille est divisée en deux, et, comme dans ce cas, s’il y manque un élément essentiel : le pater. Le temple dévolu à l’exercice du culte domestique est, et ne peut ne pas être, la maison, dont la mère doit être la gardienne, qu’elle doit tenir propre. La maison comme refuge primitif, repaire, tabernacle de l’idée de famille ; l’abri sûr et inviolable où trouver un réconfort certain contre les adversités de la vie, le seul lieu dans lequel on peut jouir de la douce intimité des affections familiales, toutes englobées dans l’image du foyer domestique : un feu de bois toujours allumé sur lequel ronronne une noire marmite pleine de haricots. Sans maison et sans feu, pas de famille.
À la manière des animaux sauvages, la vieille mère de Luce avait toujours utilisé le sanctuaire dans lequel elle végétait comme une tanière, un logis provisoire destiné à satisfaire les besoins de première nécessité : un repaire où se pelotonner et dormir, un gîte inexpugnable où dévorer les petites proies capturées. Fenêtres toujours fermées, porte barricadée pour tous. Ada ne s’était jamais réellement occupée du train de sa maison au sens propre, parce que cela ne lui était jamais venu à l’esprit, parce qu’elle n’en avait pas le goût, si bien que ces quatre pièces malsaines et désolées étaient vite devenues crasseuses et inhospitalières. C’était désormais l’apothéose de la honte domestique et elles ne parlaient au visiteur qui se serait risqué à y pénétrer – le médecin, le facteur, l’employé communal, le plombier, le releveur de compteur et le prêtre venu porter la bénédiction pascale – que le rude langage de la misanthropie, du mépris pour l’humanité, de la misère, de l’abrutissement et de la saleté. Alors qu’au contraire, dans le monde entier, une habitation modeste mais propre évoque tout de suite l’homme honnête et heureux, réjouit, aide et sauve. Ce n’est pas qu’il faille beaucoup de travail pour améliorer un peu les choses, pour s’humaniser, être comme les autres. Mais durant les trente dernières années, c’est-à-dire depuis le moment où elle s’était retrouvée veuve, Ada avait eu mal à la tête chaque jour. Et avec la migraine, on le sait bien, on ne peut pas vaquer à ses occupations, on perd la vocation, parce que la tête explose et qu’on s’affale sans force sur un fauteuil. Depuis lors, Ada avait eu un compte à régler avec le Père Éternel, elle revendiquait un crédit pour toutes les souffrances subies et les difficultés rencontrées. Elle était froissée et ainsi, pleine de ressentiment, aboulique, elle attendait un dédommagement qu’elle ne voyait toujours pas venir. À partir du jour de l’enterrement, elle avait cessé d’aller à l’église, elle s’était claquemurée chez elle, remontée contre le monde entier, les continents, les océans, les pôles, la voûte céleste, les planètes, les terres émergées, les chaînes de montagnes, lacs, volcans et mers, et furieuse contre le souvenir de son pauvre mari qui l’avait abandonnée dans cette vallée de larmes. Les années passant, elle s’était de plus en plus isolée de la communauté humaine dans laquelle elle vivait, à laquelle elle n’avait jamais appartenu si ce n’est comme pièce rapportée, parce qu’il s’agissait du village natal du défunt. Ainsi elle avait péniblement traversé, en proie au ressentiment, les difficultés d’une jeune veuve ayant une adolescente à charge. Elle s’était renfermée dans sa petite maison, qu’elle n’avait jamais aimée, n’avait jamais perçue comme sienne, qui avait été le décor de la disparition de son conjoint emporté par un infarctus, et pour cette raison même chargée de souvenirs pénibles. Au tout début de son veuvage, elle ne sortait que pour le minimum vital : faire les commissions, toucher sa pension de réversion, payer les factures concernant la maison, aller au cimetière. Elle avait ensuite timidement entrepris une modeste carrière de couturière de village, bien vite entravée par des problèmes d’arthrose dans les mains, si bien que les rapports avec les gens du village, avec les femmes qui avaient été ses clientes, s’étaient progressivement espacés jusqu’à disparaître presque complètement. De temps à autre, il lui arrivait encore de faire un ourlet, de rétrécir une jupe. Mais de plus en plus rarement. Sa fille au contraire, avec le courage et l’abnégation d’une orpheline pauvre, s’était bien débrouillée. Elle avait fait des études, avait eu sa licence et avait trouvé un emploi en ville. Quelques années plus tard, elle s’était mariée avec un collègue insignifiant, du service des crédits ; elle avait eu un chez soi, dans lequel régnaient des règles et coutumes plus solidement bourgeoises que celles de sa veuve de mère, qui avait continué à avoir en horreur l’univers entier même après le mariage de sa fille, quand bien même celle-ci avait été conduite à l’autel par son riche beau-père. La discipline domestique bien rôdée avait protégé Luce comme un écran, une marquèterie d’us et coutumes ingénument bourgeoises, de la menace représentée par sa mère, laquelle par nature, par disposition d’esprit et style de vie, ne pouvait être rangée dans aucune catégorie humaine. La mère affirmait qu’elle ne voulait pas s’imposer, qu’elle voulait rester seule ; et pourtant, chaque fois qu’elle en avait l’occasion, elle reprochait à sa fille mariée en ville le poids de sa propre solitude.
Au bout d’une dizaine d’années cependant, le mariage de Luce s’était défait, comme tant d’autres, parce que le mari était parti avec une autre, et elle, à la différence de beaucoup de femmes menacées d’une séparation, n’avait pas eu à opposer à l’abandon marital l’instrument de chantage qu’est un enfant, un sentiment à faire jouer dans la négociation de la pension alimentaire, si bien qu’ils s’étaient quittés, un point c’est tout, sans complications, sans scènes ni anathèmes. En même temps, ce qui avait faibli, c’étaient toutes les barrières liées à son statut de femme mariée, qui la défendaient de l’invasion maternelle. Et les obligations liées à son travail ne suffisaient pas à la préserver, dans son intégrité physique et psychologique, des influx néfastes qui s’exhalaient de la pensée de sa mère seule dans son village et qui, chaque semaine, l’attendait dans son antre comme une grosse plante carnivore prête à l’engloutir. Un besoin naturel de protection et d’affection, le fait de s’être réappropriée son temps et son énergie (pour refaire sa vie, comme on a coutume de dire), sans parler de la perte d’un noyau familial autonome, tout cela, ajouté à la déchéance physique et morale dans laquelle glissait inexorablement sa mère, l’avait poussée vers la vieille femme qu’elle avait fini par fréquenter plus souvent qu’auparavant. La pratique hebdomadaire de la visite à domicile l’avait bien vite anéantie. Elles étaient deux femmes seules, une célibataire et une veuve, prises au piège dans la nasse de leurs propres erreurs, de leurs manques, de leur malchance, réunies uniquement par le désir d’obtenir un dédommagement de la vie. Le passage du temps, l’hostilité envers ses semblables devenue misanthropie qualifiée, le mépris de toute joie de la part de la mère étaient les facteurs qui, en se combinant, avaient fini par générer un mélange empoisonné. Luce était de plus en plus angoissée par le sort de sa mère devenue méchante et par le poids de sa propre responsabilité. Elle avait peur d’être dépassée. Elle aurait voulu que quelqu’un s’occupe d’elle. Sa terreur quotidienne était qu’un quelconque accident domestique (de la chute à la brûlure au troisième degré) puisse la contraindre à vivre avec cette femme réfractaire à tout rapport humain : le fardeau des soins à donner à sa mère l’aurait alors définitivement effacée de la liste des quadras pouvant encore se recaser sur le marché des relations sentimentales. Elle sentait de plus en plus peser sur elle la menace d’être enterrée vivante.
Luce était une femme normale, ni belle ni laide, cela dépendait de la façon de la regarder. Car il suffisait d’une lueur d’affection, donnée ou reçue, pour l’irradier de beauté et la faire resplendir. Malgré ses angoisses, elle avait encore l’espoir, ou l’illusion, de se trouver un homme. Et, cette possibilité-là, elle ne voulait pas la perdre à cause des caprices de sa mère.
Dans la forêt ancienne et moderne des humaines tromperies, des rusés et des sots, des gras et des maigres, Lupenga et Cagnetta, son amie, arpentent de long en large sans relâche la scène de leur représentation pleine d’énergie. Leurs terrains habituels : des banlieues des moyenne et petite bourgeoisies ; des bourgs agricoles ; les centres historiques de petites villes de moins de vingt mille habitants ; des hameaux de communes rurales et des fermes perdues dans les campagnes. Lupenga, boudinée dans des collants de cent quarante deniers à cause de certaines varices, Cagnetta avec son air stupide et hébété : les deux auxiliaires de l’envoûtement et de l’escroquerie à domicile s’en vont à la chasse aux vieux à bord d’une Fiat Punto qui chauffe, immatriculée à Massa Carrara. Pour ce couple d’aigrefins en jupons, les personnes âgées sont d’innocentes proies à capturer (entreprise assimilable, quant à la difficulté, à la cueillette de chicorée sauvage dans les champs) et à délester soit de la retraite à peine encaissée, soit de quelques bonnes petites économies, soit, en l’absence d’autre chose, de l’alliance en or. La saison de la chasse dure toute l’année. Avec certains petits vieux, Lupenga, quand elle se sent inspirée, exhibe le passeport élimé d’une luxure de putain expérimentée. Elle leur tape le fric tout de suite, encaisse l’argent, indépendamment du montant de la retraite et de l’épaisseur du portefeuille. Non sans avoir cependant proféré dans un murmure le mot magique, « amour », destiné à suggérer, même dans l’imagination du plus inexpérimenté, des visions paradisiaques de sexe oral comme petit avant-goût.