+ Assises du roman 2009 - Le Monde et la Villa Gillet
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"Assises du roman 2009"
en coédition avec Le Monde et la Villa Gillet

Le Carnet d’un Carnet
[d’abord en trois parties,
maintenant en quatre]

Adam Thirlwell

 

1. Moi

Cher lecteur, je suis un romancier. Par conséquent, je suis toujours en train d’écrire un roman. Ce qui veut dire que je suis toujours muni d’un carnet.
Les Assises du Roman à Lyon ont été mon atelier. J’y ai pris des notes de lecture, des notes de cours. Il y avait des tables rondes sur la mémoire ou sur l’enfance ; des conférences sur les auteurs classiques ; des conversations avec un pianiste et un psychanalyste. Il y a eu un concert-lecture avec Alain Planès et Pascal Quignard ; une conversation avec les morts, où l’on projetait des images d’archives d’auteurs, auxquelles réagissait le romancier Dany Laferrière ; une veillée avec Claude Lanzmann.
De tout cela, j’ai fait mon atelier privé. Parce que le romancier peut transformer ce qu’il veut en atelier, après tout. L’essence du romancier, disait Henry James – qui n’avait jamais envisagé un festival littéraire – est de surveiller la totalité du champ.
 [Oui, cher lecteur, j’ai écrit ces lignes pour une version plus courte de ce carnet, paru dans Le Monde des Livres. Et je le relis, et je le réécris, et alors même ce carnet peut devenir son propre carnet. S’ensuivent, donc, un carnet avec – aux marges – la continuation de mes notes entre crochets…]
Voici mon petit carnet consacré aux Assises du Roman. Mais – je vous préviens – je suis un romancier : je ne suis pas un critique. Ce qui suit sont les notes d’un roman qui s’ébauche. Moi, je pense aux détails.

2. Le Romancier, Le Lecteur

La première chose qui m’a frappé, c’est que Claude Lanzmann portait sur scène une chemise blanche Givenchy. Je savais que c’était Givenchy parce que moi je porte la même, avec une bande noire à l’intérieur du col.
Ce n’est pas grand-chose, cher lecteur. Je l’admets. Mais, je ne suis qu’un romancier. Je n’atteins la profondeur que par les surfaces.
D’ailleurs, il s’avère que la méthode des surfaces est aussi celle du lecteur. Car quand à la fin du festival j’ai demandé au public d’écrire le premier souvenir des Assises qui leur venait à l’esprit, la question des apparences est souvent revenue : « les pieds et les mains de Will Self si loin de sa tête » ; « le rouge à lèvres de Véronique Ovaldé » ; « le chapeau de Paul Holdengräber ».
Pauvres romanciers ! me suis-je dit. Si minutieusement scrutés dans leur apparence, alors qu’en réalité, ils n’existent que par les mots.
Considérons, par exemple, le phénomène de la voix du romancier. Il y a des relations très compliquées entre une voix et un style. La voix hésitante de Marie NDiaye ne correspondait pas à son style si correct, fluide, autoritaire. Alors que la voix enregistrée d’Artaud, diffusée en préambule d’une rencontre consacrée à son œuvre, était émouvante tant elle était proche – dans ses sauts d’une octave à une autre – de son style disloqué.
C’est une vérité étrange : le romancier que l’on imagine derrière un roman n’existe pas dans la vie. Ce romancier n’est qu’une improvisation créée par le travail lent et hasardeux de l’écriture. C’est un personnage.
Impossible, donc, de dire « je » dans un roman. On ne peut jamais être soi-même.
Cependant, cher lecteur, avant de vous sentir supérieur, et plus réel que moi, vous devriez vous rendre compte que vous non plus vous n’existez pas.
Quand le micro a été donné au public, une question simple et mélancolique revenait : « Est-ce que vous, cher romancier, pensez au lecteur ? » Et alors, les romanciers disaient souvent : « Non ». « Le lecteur, a répondu Marie NDiaye, c’est un personnage trop vague, trop abstrait. » Will Self, lui, a répondu : « J’écris pour moi-même. Et si les gens veulent me lire, tant mieux. »
 [Mais, je veux ajouter, bien que je comprenne leurs réponses, que la vérité est plus compliquée. Parce que si on ne pense pas vraiment au lecteur, on n’est pas non plus contraint de publier un livre.
On ne peut jamais se débarrasser de ce lecteur imaginaire.
Tandis que j’écoutais, je pensais à mon exemple historique habituel, Laurence Sterne, et sa théorie de la lecture : « Un vrai homme du sentiment apporte toujours une moitié du plaisir. Ses propres idées ne sont qu’appelées par ce qu’il lit… C’est comme s’il se lisait lui-même, et pas le livre. »
Pensant à ce souci pour le lecteur, je me rappelle que Sterne était un romancier de la mélancolie avec son triste héros Tristram. Et me vient à l’esprit un échange entre le psychanalyste anglais Adam Phillips et son interlocuteur, Paul Holdengräber. Ils ont mentionné une phrase de D.W. Winnicott selon laquelle le bonheur était quand l’enfant pouvait jouer tout seul, en présence de sa maman. Selon Adam Phillips, c’était aussi une belle définition de l’écriture. J’ai beaucoup aimé cette juxtaposition de l’enfant et du romancier, mais, quant à moi, je la trouve un peu imprécise. Car je suis beaucoup plus mélancolique, plus sternien. L’art du roman, je crois, consiste plutôt à montrer cette solitude en présence de la maman comme quelque chose de mélancolique : on est libre de jouer, on est libre de dire n’importe quoi, mais on ne saura jamais si on a été entendu. Le lecteur fait donc partie d’un drame dans lequel le bonheur de l’écriture et la mélancolie de la distance s’entrechoquent et s’entrelacent.]
Le romancier est inventé par la lecture ; le lecteur est inventé par l’écriture. C’est le paradoxe que ces rencontres littéraires ont mis en évidence, pour moi. Oui, la rencontre entre le lecteur et le romancier prouve que ni vous ni moi n’existons.

3. Le Roman

Pour dire vrai, j’ai découvert que je ne pensais que rarement à l’art du roman. L’amour, par exemple, me préoccupe beaucoup plus. Mais penser à l’amour peut être une façon de penser au roman. La réflexion continue, ailleurs. Et je me suis rendu compte que, sur la scène aussi, la vraie conversation était ailleurs.
Subtilement, un petit roman se formait aux Assises : un réseau de motifs. A. S. Byatt, par exemple, a expliqué comment elle avait fait un rêve extraordinaire, la veille, dans son hôtel : un rêve où il s’agissait d’Iris Murdoch et de nains et de vaches qui se multipliaient. Le lendemain, Lidia Jorge a décrit comment, dans le même hôtel, elle avait été assaillie par un souvenir d’école – des pieds d’enfants sous les pupitres.
Je me suis alors demandé si ces notes de carnet, ce roman esquissé pouvaient être l’esquisse d’un art du roman miniature – sans lecteur, ni romancier, juste le roman lui-même, dans sa particularité infinie.
L’art du roman n’est pas pur. C’est un art du détail ; sa forme est trempée dans son contenu. Un roman ne peut être décrit que dans ses propres termes. C’est un objet impossible à citer.
 [Je pense à mon autre amour, Tolstoï – qui disait à son ami N. N. Strakhov : « Dans tout, ou presque tout ce que j’ai écrit, j’ai été poussé par le besoin de rassembler des idées qui sont étroitement liées, pour m’exprimer, mais chaque idée, exprimée séparément en mots perd son sens, est énormément appauvrie si on l’enlève du réseau qui l’entoure. » Tandis qu’autre part Tolstoï essaie de décrire cet étrange objet qu’est un roman, en disant que chaque œuvre devrait avoir un centre, un point, mais ce point ne devrait pas pouvoir être exprimé entièrement en mots. Et c’est ça, enfin, qui est la chose la plus importante dans une bonne œuvre d’art : son contenu fondamental, dans son ensemble, ne peut être exprimé que par lui-même.
Mais j’arrête les citations !]
Le roman est donc là, même quand il nous dépasse, quand nous ne pensons qu’à la fille assise à côté de nous. Le roman, c’est l’art du quotidien.
Et ça veut dire que c’était un vrai festival : ces Assises du Roman, que j’aime tant – où le lecteur et le romancier disparaissaient, laissant place au roman, dans sa densité détaillée et insaisissable. Oui, cher lecteur absent, ça signifie que ces rencontres m’ont mené à un gai savoir…

4. Le Moi

[Je pense, cependant, que je peux aller un peu plus loin, sur ce chemin du gai savoir.
Dans son intervention sur Artaud, Rick Moody a cité une phrase très émouvante et très puissante de cet écrivain où il disait que « s’il est encore quelque chose d’infernal et de véritablement maudit dans ce temps, c’est de s’attarder artistiquement sur des formes, au lieu d’être comme des suppliciés que l’on brûle et qui font des signes sur leurs bûchers ».
Pendant des semaines, je ressassais cette phrase. Et, parce que je pense en détails, et donc en collage, je pensais aussi à quelque chose que j’avais écrit avant d’arriver aux Assises, un hommage à Milan Kundera, que je terminais ainsi :
 « C’est peut-être pour cela que Kundera retourne si souvent au thème de l’amour. L’amour est le lieu le plus commun où nos plus tendres sentiments se révèlent sous l’apparence du comique, où les sentiments les plus banals prennent une extraordinaire importance.
Cette réversibilité est comique. C’est à cause de ce principe – qui est universel, et c’est une découverte de Kundera – que tout est comique. Ou plus précisément, c’est à cause de ce principe que tout est risible. Et puisque, selon les termes du vaudeville kundérien, tout est condamné à être risible, la désinvolture devient un trait stylistique nécessaire, le seul ton juste.
Tant qu’on est sérieux on est en sécurité ; quand on explore le risible, on prend un vrai risque. Chez Kundera, l’ironie n’est plus seulement un élégant instrument de correction, un moyen de fustiger les caprices du moi. Ce que l’ironie pourfend, c’est l’espèce humaine. »
Le grand sujet du roman, c’est la vanité. C’est l’orgueil du moi. J’ai compris maintenant pourquoi un romancier n’existe pas dans un livre : l’acte lent de construire un roman mène à un démantèlement temporaire du soi. Le roman est une machine pour détruire la vanité.
Parce que, même si je suis un esthète, je suis un esthète moraliste. Pas moral, peut-être, mais moraliste.
La forme et le supplice ne sont pas nécessairement contraires. C’est à travers la forme qu’on atteint l’espace littéraire, où la vanité est détruite. C’est à travers la forme que le romancier devient ce supplicié – faisant des signes sur son bûcher.
Mais je ne veux pas me protéger. Voici donc mon propre petit roman des Assises.
Je rencontre l’écrivain Camille de Toledo. On se parle. « Je n’ai pas encore lu ton roman, me dit-il. Mais ma femme – elle – adore ton roman. Il a vraiment marqué sa vie. » Orgueilleux, je souris. Je tente de faire semblant de vouloir changer de sujet.
« Et toi, d’où vient ta famille ? » me demande-t-il.
Je lui explique que mon père est anglais alors que ma mère est juive, d’une famille originaire de Lituanie. « Mais aussi de Grèce ? » me demande-t-il. Tristement, je pense au fait que mon français est si faible. Évidemment, je ne l’avais pas compris. Mais ma vanité m’empêchait de le lui dire. Je souris encore. On continue à parler. Mais, encore une fois, il me parle de la Grèce. Que c’est assez rare, quand même, de provenir d’une famille de juifs grecs.
A. T : Mais Camille, ma famille n’est pas grecque. Ma famille vient de Lituanie.
C.d.T : Mais tu as des personnages grecs dans ton roman ?
A. T : Non.
C.d.T : Mais si. C’est en quelque sorte l’histoire de ta famille, ton roman, le roman avec l’hermaphrodite.
Et soudain, je me rends compte qu’il parle, en fait, d’un autre roman, paru chez le même éditeur : Middlesex, de mon ami Jeffrey Eugenides. Je lui dis qu’il s’est mépris, qu’il m’a confondu avec un autre romancier.
Tous les deux, nous nous taisons.
Et je contemple les ruines de mon moi.]