+ La route perdue - J.R.R. Tolkien
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J.R.R. Tolkien La route perdue

"La route perdue" de J.R.R. Tolkien,
traduit de l'anglais par Daniel Lauzon

Chapitre I :

« Alboin ! Alboin ! »
Pas de réponse. Il n’y avait personne dans la salle de jeux.
« Alboin ! » Oswin Errol se tenait dans l’embrasure de la porte et
appelait dans le petit jardin haut à l’arrière de sa maison. Enfin une
jeune voix répondit, distante, comme celle d’une personne endormie
ou tout juste éveillée.
« Oui ?
— Où es-tu ?
— Ici !
— Où ça, “ici” ?
— Ici, papa : sur le mur. »
Oswin descendit vivement les marches qui menaient de la porte au
jardin et traversa le sentier bordé de fleurs. Après un coude, celui-ci
menait à un mur de pierre bas, caché de la maison par une haie. De
l’autre côté du mur se trouvait un petit espace de gazon, puis une
falaise, au-delà de laquelle s’étendait, alors miroitante dans le soir
tranquille, la mer de l’ouest. Oswin trouva son fils, un garçon d’environ
douze ans, étendu sur le mur : il regardait fixement la mer, le
menton posé dans ses mains.
« Te voilà donc ! dit-il. Voilà un moment que je t’appelle. Ne m’astu
pas entendu ?
— Pas avant que je ne t’aie répondu », dit Alboin.
— Eh bien, tu dois être sourd ou dans la lune, lui dit son père.
Dans la lune, à ce qu’il semble. C’est bientôt l’heure d’aller au lit ;
alors si tu veux une histoire ce soir, il faudra commencer tout de
suite.
— Je suis désolé, papa, mais je réfléchissais.
— À quoi donc ?
— Oh, à toutes sortes de choses : à la mer, au monde, et à Alboin.
— À Alboin ?
— Oui. Je me demandais : pourquoi Alboin ? Pourquoi m’appelle-
t-on Alboin ? À l’école, ils me demandent souvent “Pourquoi
Alboin ?”, et ils m’appellent Sac d’Os *. Mais je ne suis pas comme
ça, pas vrai ?
— Tu es plutôt maigrichon, mon garçon, mais tu n’es pas un sac
d’os, fort heureusement. Je suis navré, mais c’est moi qui t’ai appelé
Alboin, et c’est pourquoi on t’appelle ainsi. Je suis désolé : je n’ai
jamais voulu que cela te cause des ennuis.
— Mais c’est un vrai nom, n’est-ce pas ? demanda Alboin avec
insistance. Je veux dire, cela signifie quelque chose, et des hommes
ont reçu ce nom-là ? Ce n’est pas juste une invention ?
— Bien sûr que non. C’est un nom aussi vrai et aussi bon qu’Oswin
; et il vient de la même famille, pourrait-on dire. Mais personne
ne m’a jamais fatigué avec Oswin. Bien qu’on m’ait souvent appelé
Oswald par erreur. Je me rappelle à quel point cela m’irritait, même
si je ne sais pas pourquoi. J’étais assez chatouilleux quand il s’agissait
de mon nom. »
Ils restèrent à parler sur le mur dominant la mer ; et ils ne retournèrent
pas au jardin, ni dans la maison, avant l’heure du lit. Leur
conversation, comme il arrivait souvent, dériva vers les contes ; et
Oswin raconta à son fils l’histoire d’Alboin fils d’Audoin, le roi des
Lombards ; et de la grande bataille entre les Lombards et les Gépides,
dont le souvenir avait été terrible même au funeste sixième siècle ; et
des rois Thurisind et Cunimund, et de Rosamunda. « Une vilaine
histoire à raconter à l’heure du dodo », dit-il, terminant soudainement
alors qu’Alboin buvait à même le crâne de Cunimund, orné de
pierreries.
— Je n’aime pas beaucoup cet Alboin, dit le garçon. Je préfère les
Gépides, et le Roi Thurisind. J’aurais aimé qu’ils gagnent. Pourquoi
ne m’as-tu pas appelé Thurisind ou Thurismod ?
— Eh bien, en fait, ta mère voulait t’appeler Rosemonde, mais
c’est un petit garçon qu’elle a eu. Puis elle n’a pas survécu pour m’aider
à te trouver un autre nom, tu sais. Alors j’en ai choisi un qui
vient de la même histoire, parce qu’il me semblait convenir. Je veux
dire, le nom n’appartient pas seulement à cette histoire-là, il est beaucoup
plus vieux que cela. Aurais-tu préféré être appelé Ami des
Elfes ? Car c’est ce que signifie Alboin.
— Ah non, répondit Alboin d’un ton sceptique. J’aime les noms
qui veulent dire quelque chose, mais pas ceux qui le disent tout net.
— Eh bien, j’aurais pu t’appeler Ælfwine, bien sûr ; c’est la forme
de ce nom en vieil anglais. J’aurais pu t’appeler ainsi, pas seulement
en souvenir d’Ælfwine d’Italie, mais de tous les Amis des Elfes de
jadis ; en souvenir d’Ælfwine, le petit-fils du Roi Alfred, qui tomba
lors de la grande victoire de 937, et d’Ælfwine qui tomba lors de la
fameuse défaite à Maldon, et de maints autres Anglais et hommes du
Nord de la longue lignée des Amis des Elfes. Mais je t’ai donné une
forme latinisée. Je pense que cela vaut mieux. Les vieux jours du
Nord sont passés au-delà de tout souvenir, sauf dans la mesure où ils
ont pu être assimilés à la forme des choses que nous connaissons
aujourd’hui, à la chrétienté. Alors j’ai choisi Alboin ; car il ne vient
pas du latin, ni du Nord, ce qui est le cas pour la plupart des noms
en Occident, comme pour les hommes qui les portent. J’aurais pu
choisir Albinus, car c’est ainsi qu’on transformait parfois ce nom ; et
tes amis n’auraient pas eu de quoi se moquer de tes os. Mais c’est
trop latin, et cela signifie quelque chose dans cette langue. Et tu n’es
ni blanc ni blond, mon garçon, mais brun. Tu es donc Alboin. Et il
n’y a plus rien à dire là-dessus, sauf qu’il est l’heure d’aller au lit. » Et
ils rentrèrent.
Mais Alboin regarda par la fenêtre de sa chambre avant de se
mettre au lit ; et il pouvait voir la mer par-dessus le bord de la falaise.
Le soleil se couchait tard, car c’était l’été. Il sombra lentement dans la
mer, et plongea derrière l’horizon rougeoyant. La lumière et la couleur
s’évanouirent rapidement à la surface de l’eau : un vent froid
s’éleva de l’Ouest, et de grands nuages sombres firent voile devant le
disque du couchant, déployant de grandes ailes au nord et au sud,
menaçant les terres.
« Ils ressemblent aux aigles du Seigneur de l’Ouest fondant sur
Númenor », dit tout haut Alboin, et il se demanda pourquoi. Mais
cela ne lui semblait pas bien étrange. À cette époque, il inventait souvent
des noms. Il lui arrivait, contemplant une colline familière, de la
voir soudain s’élever à une autre époque dans une autre histoire : « les
épaules vertes d’Amon-ereb », disait-il. Les vagues sont bruyantes sur
les rivages du Beleriand », dit-il un jour, alors qu’une tempête jetait
de l’eau au pied de la falaise sous sa maison.
Certains de ces noms étaient réellement inventés, pour leur sonorité
plaisante (ou du moins le croyait-il), mais d’autres lui semblaient
« réels », comme s’il n’avait pas été le premier à les prononcer. C’était
le cas de Númenor. « J’aime ça, se dit-il à lui-même. Je pourrais imaginer
une longue histoire à propos du pays de Númenor. »
Mais lorsqu’il fut étendu dans son lit, il se trouva incapable d’imaginer
une histoire. Et bientôt il oublia le nom ; et d’autres pensées se
bousculèrent dans sa tête, venues en partie des paroles de son père, et
en partie de ses propres rêveries d’avant.
« Alboin le brun, pensa-t-il. Je me demande s’il y a quelque chose
de latin en moi. Pas grand-chose, je pense. J’adore les rivages de
l’ouest, et la vraie mer – c’est très différent de la Méditerranée, même
dans les histoires. J’aimerais qu’elle n’ait pas d’autre rive. Il existait
des gens aux cheveux bruns qui n’étaient pas des Latins. Les Portugais
sont-ils des Latins ? Que sont les Latins ? Je me demande quelle
sorte de gens vivaient au Portugal et en Espagne et en Irlande et en
Grande-Bretagne dans les temps anciens, les temps très anciens,
avant les Romains, ou les Carthaginois. Avant tout le monde. Je me
demande ce qu’a pensé l’homme qui fut le premier à voir la mer de
l’ouest. »
Puis il s’endormit, et rêva. Mais lorsqu’il se réveilla, le rêve s’enfuit
au-delà de tout souvenir, et ne laissa derrière aucune histoire ou
image, seulement le sentiment que celles-ci avaient éveillé : le genre
de sentiment qu’Alboin associait aux noms étranges et longs. Et il se
leva. Et l’été s’enfuit, et Alboin reprit l’école et les leçons de latin.
Il apprit aussi le grec. Et plus tard, lorsqu’il eut environ quinze
ans, il se mit à apprendre d’autres langues, surtout celles du Nord : le
vieil anglais, le norrois, le gallois, l’irlandais. Cela n’était pas très bien
vu – même par son père, qui était historien. Le latin et le grec
étaient, semblait-on penser, suffisants pour quiconque, et suffisamment
désuets, alors qu’il y avait tant de langues modernes vivantes
(parlées par des millions de gens) ; sans penser aux maths et à toutes
les sciences.
Mais Alboin aimait la saveur des langues plus anciennes du Nord,
tout autant qu’il aimait une certaine partie de leur littérature. Il en
apprit un peu sur l’histoire des langues, bien entendu ; il découvrit
que cela vous était plus ou moins imposé de toute façon par les
grammairiens des langues « non classiques ». Non que cela lui
déplût : les changements phonétiques étaient pour lui un hobby, à
un âge où les autres garçons exploraient les secrets de la mécanique
automobile. Mais, même s’il avait quelque idée de ce qu’étaient supposées
être les relations entre les langues européennes, il lui semblait
que ce n’était pas là toute l’histoire. Les langues qu’il aimait avaient
une saveur bien précise, une saveur qu’elles partageaient jusqu’à un
certain point. Une saveur qui semblait également liée de quelque
façon à l’atmosphère des légendes et des mythes racontés dans ces
langues.
Un jour, alors qu’Alboin avait presque dix-huit ans, il était assis
dans le bureau avec son père. C’était l’automne, et la fin des vacances
d’été passées surtout au grand air. Le feu revenait dans l’âtre. C’était
le temps de l’année où l’étude des livres paraît le plus agréable (du
moins pour ceux qui s’y intéressent). Ils parlaient « langues ». Car
Errol encourageait son fils à parler de tout ce qui l’intéressait ; bien
que, depuis quelque temps, il se demandât à part lui s’il était bien
raisonnable de consacrer tant de temps et d’énergie aux langues et
aux légendes du Nord, compte tenu de leur peu de valeur pratique
dans un monde aussi dur. « Mais il vaut mieux que je découvre ce
qui se passe, autant qu’un père puisse en être capable, pensait-il. Il
continuera de toute façon, s’il a vraiment un penchant – et il ne faudrait
pas qu’il penche vers l’intérieur. »