+ Conteurs, menteurs - Leonard Michaels
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Leonard Michaels Conteurs, menteurs

"Conteurs, menteurs" de Leonard Michaels,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par CÚline Leroy

Un gars de la ville (extrait)

« Phillip, dit-elle, c’est pas raisonnable. »
Moi, je n’avais aucun avis sur la question. Elle voulait une
réponse. Je lui mordis le cou. Elle m’embrassa l’oreille. Il
était presque trois heures du matin. Nous venions de
rentrer. L’appartement était plongé dans le silence et la
pénombre. Nous nous trouvions sur le sol du salon et elle
répéta : « Phillip, c’est pas raisonnable. » Sa crinoline
craquait sous notre poids comme de la pierre de lave.
Tout autour, les meubles étendaient leur ombre menaçante
– canapé, fauteuils, table avec lampe. Les tableaux
composaient des nébuleuses défilant au-dessus de nos
têtes. Mais pas de point lumineux, rien à regarder, les
yeux rayés de son visage. J’étais sur elle, son corps chaud.
Le tapis aussi était chaud, épais, à l’onctuosité boueuse. Sa
crinoline crépitait comme des brindilles. Nos ventres nus
s’entrechoquaient. De l’air s’en échappait comme des
pets. Que j’ai pris pour des applaudissements. Le lustre
cliqueta. L’horloge émit un tic-tac à faire voler sa vitre en
éclats. « Phillip, dit-elle, c’est pas raisonnable. » Une voix
fluette se heurtant aux fibres du tissu et à l’autorité. Pas
suffisant pour m’arrêter. Pourtant, il fut un temps où
j’étais un homme sensible. Nous allions au concert, en
promenade au parc, nous frémissions dans la chambre dela bonne. À présent dans l’entrée, vision éclair d’une
chevelure, de griffes. On trébucha jusqu’au salon, on s’allongea
par terre. « Phillip, c’est pas raisonnable », dit-elle.
Puis le silence, sauf dans ma tête où s’organisait une table
ronde, des cendriers répartis tout autour. Prêtres, pasteurs
et rabbins se ruaient sur leur fauteuil respectif. Je voulais
entendre leur opinion, mais j’éjaculai. Ils se volatilisèrent.
Une voix traînante, sanglotant tout bas : « Phillip, tu
pourrais salir le tapis, casser quelque chose… » Ses doigts
me pincèrent le dos comme une colonie de fourmis. Je
m’attendais à une remarque pour tuer cette douce mort.
Elle ne dit rien. L’air sortant de ses narines fouettait
quelques mucosités. À mes oreilles, il claquait comme des
drapeaux. Je rêvai que nous étions dans la Cadillac de sa
mère, des fanions flottant dans notre sillage. Je perçus sa
voix avant d’entendre les mots. « Phillip, c’est pas raisonnable.
Mes parents sont dans la pièce d’à côté. » Sa joue se
cogna contre la mienne, ses tétons comme des phalanges,
fichés dans les miens. Je m’enflammai. La douce mort fut
tuée. Je brûlai de haine. Un rabbin agita un doigt : « Tu
ne dois point haïr. » Je me redressai sur les coudes, ricanant
de douleur. Elle se déhancha, muscles des cuisses et
du cou contractés. « Pousse-toi », ordonna-t-elle. Je devais
impérativement me pousser. Ses parents se trouvaient à
dix mètres de là à peine. Au bout du couloir entre les
Utrillo et les Vlaminck, derrière la porte, une pression sur
l’interrupteur et j’aurais pu les voir. Peut-être dans la même
position que nous, M. Cohen s’abandonnant sur sa bourgeoise.
Ses cheveux rasaient ma joue. « On va dans la
chambre de la bonne », murmura-t-elle. J’étais rassuré.
Elle essaya de bouger. Je l’embrassai sur la bouche. Sa crinoline
explosa en mille morceaux comme du sucre. En
bon salaud, je ne pouvais pas bouger. L’horloge émit ses
tic-tac hystériques. Des tic et des tac qui s’agglutinaientcomme des insectes. Les muscles de ses cuisses se relâchèrent.
Elle passa les ongles sur mon cou, peut-être pour y chercher
des boutons. Elle s’endormit. Je m’affalai pareil à un
porc assommé à coups de gourdin, les yeux ouverts, les
lèvres desserrées. Je sombrai dans le sommeil, dans son
corps, dans le tapis, au milieu de nos vêtements éparpillés.
L’aube n’était pas apparue entre les claies des stores.
Son souffle sifflait dans mon oreille. J’aurais voulu dormir
davantage mais j’avais besoin d’une cigarette. Je pensai à
l’avenue froide, au trajet solitaire en métro. Où pourraisje
me payer un journal, un café ? Ce n’était pas raisonnable,
c’était dangereux, une perte de temps. La bonne
pourrait arriver, ses parents se réveiller. Il fallait que je
parte. Ma main explora le tapis à la recherche de ma chemise,
entra en contact avec une patte de lion en bronze,
puis avec le fil d’une lampe.
Un talon nu percuta une surface en bois.
Elle se réveilla, les ongles plantés dans mon cou.
« Phillip, t’as entendu ? » « Chut », marmonnai-je. Je
roulai des yeux comme Milton. Les meubles nous surplombaient,
tournoyaient. « Pitié, Seigneur, imploraije,
sortez-moi de ce merdier. » Les bruits de pas s’arrêtèrent.
On retint son souffle. L’horloge tictaquait. Elle
trembla. Je pressai ma joue contre sa bouche pour
l’empêcher de parler. On entendit un froissement de
pyjama, une respiration encombrée, un crâne qu’on grattait.
Une voix : « Veronica, tu ne crois pas que Phillip
devrait rentrer chez lui ? »
Un murmure d’assentiment monta dans sa gorge, lui
effleura la joue, puis retomba, noyé comme un enfant
au fond d’un puits. M. Cohen avait parlé. Il se tenait à
vingt-cinq centimètres de nos jambes. Peut-être moins.
Impossible à dire. Il se passait la main dans les cheveux.
Sa voix resta suspendue dans le noir avec cette questionessentielle. M. Cohen, se grattant l’entre-jambe, prit une
envergure jamais atteinte en pleine lumière. Considérable.
Voilà un homme qui n’était pas le jouet de sa femme, elle
qui investissait tant d’énergie dans les affaires pour assurer
à son mari le gîte, le couvert ainsi qu’une vue sur le parc
en contrebas de l’appartement. Plus quelques pièces en
poche pour la belote quatre soirs par semaine. Mais avaitil
lui-même prononcé ces mots ? Ou n’était-il que l’oracle
de Mme Cohen, insomniaque, exaspérée, attendant qu’il
me mette dehors ? Je ne respirais pas. Je ne bougeai pas.
S’il était venu seul, il serait reparti sans avoir obtenu de
réponse. Ses yeux n’étaient pas encore habitués à l’obscurité.
Il ne voyait pas. Nous étions à ses pieds comme deux
vers. Il se gratta, produisit des bruits de bouche.
La question de l’autorité nous est sans cesse posée. Qui
appuie sur la détente, tourne les boutons, répand l’essence,
met le feu ? Le doute me vrillait le cerveau. L’intellect prenait
mon coeur en étau pour en extraire les sentiments,
comme les reins la pisse. La voix de Mme Cohen broya le
doute, les sentiments et l’intellect. Elle fendit l’air depuis
la chambre.
« Pour l’amour de Dieu, Morris, ne sois pas si sot. Dis à
cette espèce de schmuck1 de rentrer chez lui. Qu’il empêche
plutôt ses propres parents de dormir. Enfin, s’il en a. »
Les larmes de Veronica roulaient sur mes joues.
M. Cohen soupira, s’agita, prit une grosse voix. « Veronica,
dis à Phillip… » Son pied se posa sur mon cul. Il
m’enfonça dans sa fille. J’enfonçai Veronica dans le tapis.
« Non mais, je rêve », lança-t-il.
Il s’avança d’un pas d’antilope, leva le sabot d’un fléchissement
du genou, puis le reposa sans ménagement.
Bien que sensible au danger du mouvement, il réagit avecimpulsivité et s’élança. Son pied m’indiqua le poids et la
personnalité de ce shlemiel 1 trépignant de soixante-dix kilos
selon un mode d’appréhension si primaire que nous devons
l’avoir en commun avec les insectes. Que les armées me
réduisent en bouillie – je saurai le reconnaître et hurlerai :
« Cohen ! » quand il arrivera.
Veronica couina, se tendit, gigota, étouffa un cri, se
contracta et, telle une grenouille qui glisse entre les doigts
d’un enfant, mon corps se dépliant d’un coup, je me
retrouvai débout dans le plus simple appareil, les yeux
hors de la tête. Ceux de M. Cohen prenaient tout son
visage et fixaient les miens. Un allié dans le secret. On se
fit face comme deux hommes qui se croisent par hasard
en enfer. Paniqué, il recula. « Non, c’est pas possible, je
rêve ! gémit-il.
— Papa ? dit Veronica.
— À ton avis, petite traînée ! »
Le tapis fila sous mes pieds. Je percutai les stores, du
verre se brisa, je me mis à tournoyer. « Phillip », dit Veronica
et je vibrionnai, un moineau pris au piège dans la
pièce, de-ci, de-là, dans du early American, du baroque, du
rococo. « Phillip », vagit Veronica. « J’aurai sa peau », hurla
M. Cohen. Je stoppai net à la porte d’entrée, saisis la poignée.
« Morris, est-ce que quelque chose est cassé ? Répondsmoi !
cria Mme Cohen depuis la chambre.
— J’aurai sa peau, à c’vaurien.
— Morris, si quelque chose est cassé, tu peux oublier la
belote le mois prochain !
— Maman, ça suffit ! Phillip, reviens ! » fit Veronica.
La porte claqua. J’étais dehors, nu comme au premier
jour. J’avais besoin de prestance. Sinon, impossible d’affronter
la rue. Le sang afflua à mon cerveau, les idées fleurirent.
Je marcherais sur les mains. Les barbes étaient à la
mode. Je pris position, appelai l’ascenseur d’un coup
d’orteil, fis face à la porte et patientai. Je fléchis un coude
comme s’il s’était agi d’un genou. J’adoptai la pose d’un
mannequin haute couture, simple, décontractée. Le sang
serpentait jusqu’à ma tête, les mauvaises herbes apparurent.
Je n’avais pas fait bonne impression. C’était incontestable.
Eh bien soit. Il nous faudrait tout reprendre de zéro. Cela
arrive à tout le monde. Même si rares sont les gens prêts à
reconnaître cet état de fait. M. Cohen ne m’avait jamais
adressé la parole avant ; il y avait donc du progrès. Quelque
chose de faux s’était immiscé dans notre relation. Cet
élément venait d’être détruit. Je ne me mentirai pas, ce
n’était pas qu’il n’avait rien à me dire. J’en avais ma claque
du silence qu’il m’opposait. Cela valait le coup d’être nu
pour voir à quel point je pouvais être impitoyable dans
mes réflexions. Je l’avais dans le collimateur. Pareil pour
Mme Cohen. J’apprenais sans cesse. J’étais un gars de la
ville. Pas un de ces péquenots ravis de la crèche du New
Jersey. J’étais la ligne A, le bus de la Cinquième Avenue.
J’aurais pu être flic. Je m’appelais Phillip, j’avais New
York dans la peau. J’appuyai sur le bouton de l’ascenseur
avec mon gros orteil. La sonnerie retentit dans le hall
d’entrée, ce qui réveilla Ludwig. Il viendrait me chercher,
bouffi de sommeil. Ce ne serait pas la première fois. Il me
descendait toujours, me raccompagnait à la porte et jusque
sur le trottoir. Les câbles commencèrent à le hisser
dans la cage. Je reculai, conscient que mes parties génitales
pendaient à l’envers. Considération absurde ; au bout du
compte, nous étions tous les deux des hommes. L’uniforme
marquait certaines différences sociales, mais qui
disparaîtraient quand il me verrait. « Toi, tu es la nature, même », « Allons, ôtez-moi cela »1. Après tout, la plus
grande pièce jamais écrite parle d’un homme nu. Une
image de Lear me vint à l’esprit, courant à travers un
champ de blé les fesses à l’air. Je pourrais avoir l’air cool,
comme ça. Je pensai à l’uniforme de Ludwig, son chapeau,
son col en whipcord. Il lui donnait de l’autorité.
Peut-être serait-il embarrassé dans son autorité en me
voyant tout nu. Peu de gens le réveillaient à des heures
pareilles. Pire, je ne lui donnais jamais de pourboire.
Comment avais-je pu montrer tant d’indifférence depuis
tous ces mois ? C’est en temps de crise qu’on apprend le
plus. Ensuite c’est trop tard. Connais-toi toi-même, c’est
bien le problème ! Il faudrait une crise par jour. Je me
refusai d’y penser. J’envoyai mon esprit à la chasse aux
objets. Il revint avec les fauteuils, le canapé, la table et le
lustre. Où étaient mes vêtements ? Je le renvoyai inspecter
le tapis. Il y trouva des boutons, des aigles estampillés sur
du laiton. Je les reconnus : c’était ceux du manteau de
Ludwig. Des aigles au bec affûté comme des couteaux,
qui réclamaient un pourboire à cor et à cri. Qu’ils aillent
se faire foutre, pensai-je. Qui est Ludwig ? Un épais manteau,
un sifflet, des gants blancs et un chapeau à la général
MacArthur. Je pouvais lire en lui. Il était incapable de lire
en moi. J’étais un homme nu et mystérieux. Mais à part
ça, que savait-il ? Je sortais avec Veronica Cohen et rentrais
tard chez moi. Savait-il que je n’avais pas de travail ?
Que je vivais dans un taudis du centre ? Bien sûr que non.
Son chapeau abritait sûrement un esprit mal tourné. Il
s’imaginait Veronica et moi en plein acte sexuel. Il était
indigné. Non qu’il aurait aimé avoir ce privilège luimême,
avec son manteau et son couvre-chef militaire, mais il s’intéressait à l’immeuble et à ses habitants comme
s’il en était propriétaire. Je venais d’un autre monde. Cet
autre monde contre lequel Ludwig défendait les habitants.
N’étais-je pas comme le cambrioleur qui s’évanouit
dans la nuit, transformant Ludwig en complice ? Je
portais atteinte à son autorité, à son dévouement. Il me
méprisait. C’était évident. Mais personne ne pense à des
choses pareilles. Moi, elles me faisaient rire. Mes parties
génitales tressautèrent. La porte de l’ascenseur s’ouvrit. Il
ne dit pas un mot. Je me traînai à l’intérieur avec la grâce
d’un phoque. La porte se referma. J’eus immédiatement
honte d’avoir pensé à Ludwig en ces termes. Je n’en avais
pas le droit. Il valait mieux que moi. Son profil était une
esquisse de Dürer. Celui d’un fils de paysan. Comment
avait-il pu s’abaisser à un tel métier ? L’existence précède
l’essence. Debout près du panneau de commandes, silencieux,
tenace, il me donna du courage pour affronter la
rue. Peut-être le soleil serait-il levé, peut-être y aurait-il
des oiseaux dans le ciel. La porte s’ouvrit. Ludwig me
devança dans l’entrée. Il avait besoin de nouveaux talons.
La porte en verre ornée de feuilles de vigne en fer forgé
pesait une demi-tonne. Quasiment rien pour Ludwig. Il
se tourna vers moi, baissa les yeux pour me regarder en
face. J’observai ses lèvres bougeant.
« Chai kélkeu chosse à fou dire. Ce que fou faites fou
régarte. Mais bourquoi fou la rendre malheureussse ? Elle
ne dort pas zassez. Elle a des boches zou les zyeux. »
Ludwig avait du coeur. Un coeur qui parlait au mien.
Derrière l’uniforme se cachait un homme. L’essence précède
l’existence. Même bouffi de sommeil, avec de grosses
valises sous les yeux, il voyait clair, montrait de l’empathie.
La discrétion qu’exigeait son boulot interdisait toute
chose tangible, un pull, un chapeau. « Ludwig, murmuraije,
vous avez raison. » Peu importe qu’il n’ait pas entendu. Il savait que j’avais parlé. Il savait que j’avais eu un mot
gentil. Il afficha un large sourire, tira sur la porte à deux
mains. Je sortis, mes paumes claquant sur le sol. Ne voyant
personne, je me remis debout et jetai un coup d’oeil à
travers la porte. Peut-être pour la dernière fois. Je restai
là, m’autorisant un instant de mélancolie. Ludwig regagna
un canapé disposé au fond du hall. Il retira son manteau,
le roula pour en faire un oreiller et s’allongea. Je ne
m’étais jamais éternisé auparavant, préférant me précipiter
vers le métro. Comme si j’étais indifférent à la vie
de l’immeuble. Tel un cambrioleur, je me concentrais sur
les objets de valeur puis m’engouffrais dans le métro. Je
m’attardai encore un moment à observer ce bon vieux
Ludwig pour pouvoir mieux me haïr. Il adopta la position
du sommeil, sainte et chaste. Les jambes parallèles. Sa
bonne tête sur son manteau. Un gros bras en travers du
ventre, une main entre les hanches. Il serra le poing, qu’il
fit aller et venir.
Je descendis l’avenue en rasant les murs. J’affinerais
mon raisonnement philosophique plus tard. Pour l’instant,
je voulais dormir, oublier. Je n’avais pas d’énergie à
consacrer à des problèmes moraux tels qu’en posait Ludwig
le bigleux, en train de se polir la colonne dans un si
beau hall d’entrée. Miroirs, vasques en émail, caoutchoucs
de trois mètres de haut. On aurait cru que Ludwig les
générait à lui seul. Comme si cela entrait dans ses fonctions.
Je me hâtai. Les immeubles à ma gauche, le parc à
ma droite. Des portiers dans tous les immeubles ; Dieu
sait quoi dans le parc. Les voitures étaient toutes stationnées.
Personne en vue. Les feux de signalisation rougeoyaient
le long d’une ligne de fuite qui se poursuivait
au-delà de la 59e Rue. Une bourrasque me fouetta le
visage comme l’haleine de M. Cohen. Tant de haine.
Les impondérables de la vie, un père maudissant sa fille. Pourquoi ? Pour une petite frayeur nocturne ? Freud s’est
exprimé sur les liens père-fille. C’était trop évident, trop
horrible. Je frissonnai en accélérant le pas. Je me mis à courir.
Il ne me fallut que quelques minutes pour atteindre les
marches du métro, constellées de crachats. J’avais espéré
du vomi. Un crachat ne pose pas de vrai défi aux pieds
nus. Mais je n’allais pas me plaindre. C’était suffisamment
répugnant pour m’obliger à montrer du cran. Je
descendis l’escalier, tapant du pied à chaque marche, bien
à plat, mon esprit s’élevant au fur et à mesure que je descendais.
J’étais un gars de la ville, pas un de ces tarés
maniérés de la cambrousse.
Un Noir était assis au guichet. Il portait des lunettes,
une chemise blanche, une cravate noire en tricot agrémentée
d’une épingle en argent. J’aperçus un grain de
beauté sur sa joue droite. Des mèches grises striaient sa
chevelure comme saupoudrée de cendres. Il lisait le journal.
Il ne m’entendit pas approcher, ne vit pas mes yeux
l’étudier, l’appréhender. Chemise, lunettes, cravate – je
savais comment m’adresser à lui. Je toussotai. Il leva les
yeux.
« Monsieur, je n’ai pas d’argent. Est-ce que vous pourriez
me faire passer le tourniquet ? Je viens ici toutes les
semaines et je vous promets de vous payer la semaine prochaine.
 »
Il me jeta à peine un coup d’oeil. Puis j’aperçus un
éclair aiguiser son regard comme des crocs. Je devinai
d’instinct ses pensées. Il n’avait aucun service à rendre à
un Blanc. Il n’avait pas à remettre en question son allégeance
au Transit Authority pour mon bien. « T’es à poil, mec ?
—Exact.
—Recule un peu. »
Je m’exécutai.
 «Pas de doute, t’es à poil. »
J’acquiesçai.
«Alors vire-moi ton cul nu d’ici.
—Monsieur, je sais que nous vivons des temps difficiles,
mais ne peut-on pas être raisonnable? Je sais que…
—Du balai, le déplumé, rentre chez toi.»