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Sarah Hall Comment peindre un homme mort

"Comment peindre un homme mort" de Sarah Hall,
traduit de l'anglais par Eric Chédaille

La crise du miroir

Tu ne te sens plus toi-même. Cela fait quelque temps que tu ne te sens plus toi-même, depuis l’accident. Plus précisément, depuis le moment où tu en as été informée. Ce matin-là, cette minute où, l’oreille collée au combiné, tu as entendu ton père prononcer ces paroles atroces. C’est là que tu as senti le basculement, là que tu as soudain perdu ton assiette. Tu ne sais pas exactement ce qui ne va pas; difficile de poser le doigt dessus, difficile d’exprimer cela en termes précis. Ce n’est pas du chagrin. Du chagrin, ce serait simple. Quelque chose d’interne, quelque chose d’intégrant, s’est modifié. Tu te sens perdue loin de toi-même. Non. Absente. Tu te sens absente. C’est comme de regarder dans un miroir et de n’y voir nul reflet familier, personne que l’on reconnaisse, logé dans la glace. Tu n’es pas folle. Il te faut bien insister sur ce point et te le rappeler. Tu n’es pas folle. Pas plus que tu ne fais de manières ni de caprices. Rien à voir ici avec une distance affectée, ni avec cette tendance actuelle du pauvre-de-moi ou une volonté de te piéter dans une posture d’imperturbable indifférence. Simplement, tu ne parviens pas vraiment à te voir vaquant à ta vie. Ton corps ne renferme plus son esprit, tout comme le miroir s’est dessaisi de ton portrait. Tu es ailleurs. Enfant, tu éprouvais quelque chose de similaire, mais c’était moins vide, moins solitaire alors. Ton frère était comme toi. Vous aviez l’un de l’autre une perception particulière, non comme des personnes distinctes, mais comme des sosies, des entités symétriques, ce qui est du reste assez courant chez les jumeaux. Vous n’étiez pas issus d’un même œuf – vous n’étiez pas identiques ni n’étiez du même sexe, John et Jack, ou Ruth et Rita. Il n’empêche, ensemble vous fûtes, dès le tout début. Vous entremêliez vos doigts à l’intérieur du ventre maternel. Vous partagiez un oreiller de placenta, pédaliez de concert contre l’abdomen de votre mère. Vous entendiez simultanément l’aqueuse musique de chambre de son corps, consommiez en commun les nutriments et faisiez le même rêve hermétique. Après votre naissance, rose puis bleu, d’abord toi et ensuite Danny, vos existences respectives sont restées étroitement chevillées l’une à l’autre, comme vos bonnets de nouveau-nés sur le fil à linge.
Plus tard, ce fut comme si tu étais installée avec lui sur le canapé, à son emplacement exact, alors que, assise à table face à lui, tu confectionnais des tampons en pomme de terre avec ta mère. Parfois, tu avais l’impression d’être là où il se trouvait plutôt que là où tu te trouvais. On appelle cela «proximité ultérieure». Quand tu agitais la main, ce n’était pas à l’intention de ton frère, mais à la tienne. Nul n’a jamais compris cela, pas même votre mère, qui te disait: Refais bonjour à Danny, ma chérie, il te répond. Vous aviez chacun votre lit, mais, la nuit, sa chaleur continuait de te tenir chaud. Il découvrait toujours ta joue lorsqu’il ramenait la couverture sous la sienne. C’est du moins l’impression que tu avais. Inévitablement, tu as appris à parler. C’est là que les choses se sont corsées. Tu as élaboré une méthode pour parler au nom du toi déplacé. C’était logique, en un sens. Au début, ils ont cru que tu t’exprimais au nom de ton frère, comme il arrive souvent que le fasse un aîné directif. Tu veux du jus d’orange, s’il vous plaît, disais-tu, et on en servait à Danny dans son gobelet tout mordillé. En veux- tu toi aussi, Suzie-Sue? te demandait-on gentiment. Quel adorable lien! s’extasiaient les gens. Et si insolite… Beaucoup de photos furent prises, sur lesquelles tu affichais un air interrogateur, regardant sourcils froncés différents éléments de la pièce ou bien les adultes qui posaient avec toi. Ton frère était calme, plus calme que toi, et il souriait en permanence, avec l’air de détenir un secret. La situation se fit problématique. La garderie était un terrain miné. Nul ne savait vraiment de qui tu parlais, de toi ou de Danny. La teneur de tes propos était souvent confuse, et ton frère et toi bavardiez entre vous, inventant des mots pour désigner araignées, pluie, maux de ventre. Au début, vous ne vous êtes pas liés avec les autres enfants; au lieu de cela, vous jouiez ensemble au cerceau ou au ballon et échangiez vos timbales de lait, alors qu’en la matière il y avait un système de couleurs à respecter. Il fut question de retard dans les acquisitions, de croissance limitée, ce qui constitua un coup pour tes parents. Ce furent alors les visites à domicile de Mrs Lane, infirmière au centre médico-social. Tu revois encore ses jupes empesées triangulaires, les cuticules décolorées de ses ongles. Elle s’interrogea sur cette inséparabilité, ce langage double. Elle se demanda si, plutôt que charmant, il n’était pas anormal de posséder un satellite psychologique. Elle se demanda jusqu’à quel point était saine la relation entre Danny et toi.Entre en scène le Dr Dixon, de la clinique pédiatrique du centre-ville. Parce que tu semblais être de vous deux celui qui commandait, parce que l’unité de la fratrie était trop forte, tu allas le voir en séances particulières, pour t’aider à te sentir mieux. L’immeuble était pourvu d’une cloche en bronze et d’une antique porte à tambour que ne pouvaient emprunter les fauteuils roulants. La première fois que tu y es allée, tu as vu une fillette aux jambes prises dans des armatures orthopédiques, que l’on soulevait pour la transporter à l’intérieur. On aurait dit qu’on l’introduisait dans un hachoir géant et, quand cela a été ton tour, il a fallu te dispenser cajoleries et encouragements pour que tu t’y risques. Dedans, la moquette était faite de minuscules fils de plastique bleu. Après que tu l’eus traversée, tu étais chargée d’assez d’électricité statique pour produire une petite décharge au bout de tes doigts quand tu as touché la table. Il y avait des affichettes contre le tabac avec des nuages en forme de crâne flottant au-dessus de gens tenant une cigarette. Le Dr Dixon avait installé dans le hall à l’intention des enfants un vivarium empli de phasmes. Parfois, ils muaient, laissant leurs exuvies dans les arbres, où elles séchaient en se tordant comme du caramel filé. Cela te mettait mal à l’aise de voir ces enveloppes brunes accrochées aux embranchements d’écorce. Le docteur sentait les copeaux de crayon et la pastille de menthe. Il s’exprimait très lentement, très posément. Il avait des dents blanches et saines. Un temps, tu l’as pris pour un dentiste, mais jamais il ne te demanda d’ouvrir grand. Au lieu de cela, il te tenait doucement par les épaules et te posait des questions impossibles. Selon toi, Sue, quelle est la meilleure façon de répondre à cette question? Si je t’enlevais ta mère et ton père, et qu’ensuite je t’enlève ton frère Danny, comment t’appellerait-on? La dernière proposition te mettait toujours en colère et tu te renfrognais au point d’en avoir mal à la tête. On t’incitait à jouer chaque jour toute seule, sans Dan, sans poupées ni livres. Tu trouvais que ce n’était pas du tout gentil pour ton frère, qui prenait un air déconfit dès que ta mère annonçait que le moment était venu pour toi de monter à l’étage pour ton « heure à part ». Danny n’est venu qu’une seule fois à la clinique. On vous a fait entrer tous les deux dans une salle d’observation où vous êtes restés seuls. Tu as dû endurer six mois de Dr Dixon. Ils t’ont paru des années. Puis cela a cessé d’un coup. Ce n’est que plus tard, quand, adolescente, tu as posé des questions relativement à ces souvenirs, qu’il t’a été répondu, non sans embarras, qu’il s’agissait d’un traitement. Aujourd’hui encore, tu ne peux passer près de la vieille clinique en grès située à l’autre bout de ta ville natale sans entendre la voix nasale de cet homme seriner sans discontinuer: Dis c’est moi, Sue, dis c’est moi, Sue.Mais cela a marché, supposes-tu. Tu as appris à communiquer normalement, comme le reste des automates psychiquement limités de la planète. Tu te regardais dans le miroir que le Dr Dixon te donnait à tenir. Tu répétas les mots jusqu’à ce qu’ils fussent bien enfoncés dans ta tête. Moi, moi, moi. Je, je, je. Tu te rembobinas en toi-même, comme la canette de la machine à coudre de ta mère. Tu devins une entité distincte. Tu étais guérie. Et te revoilà aujourd’hui, disloquée, démise, répandant ton essence dans le vide.