+ Conteurs, menteurs - Leonard Michaels
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Leonard Michaels Conteurs, menteurs

"Conteurs, menteurs" de Leonard Michaels,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par CÚline Leroy

Nachman aux courses

Les gens appelaient Nachman «Nachman» comme s’il
était une figure historique. Il ne se souvenait pas d’avoir
jamais été appelé par son prénom, pas même par sa mère.
Ou peut-être par quelques gamins à l’école primaire, mais
cela remontait à très loin. Aujourd’hui âgé de quarantehuit
ans, c’était un professeur de mathématiques dont le
nom était connu des autres mathématiciens. Ils se contentaient
de «Nachman», au cas où son titre le diminuerait.
Personne n’ayant jamais eu recours à son prénom, Nachman
avait l’impression d’avoir été privé de son enfance et
il se disait parfois que le fait d’aller aux courses représentait
une sorte de compensation. Cela s’apparentait à un
jeu, le seul qu’il connût – une sorte de petits chevaux
grandeur nature.
Nachman avait beau avoir un système de paris mis au
point grâce à sa formation de mathématicien, il ne le testa
jamais scientifiquement car le simple fait de croire qu’il
fonctionnait lui suffisait. Il était confiant dans son pouvoir.
Cela l’effrayait même un peu de penser qu’il pouvait
désigner le cheval gagnant presque à tous les coups. Parfois,
après avoir lu les pronostics et le Daily Racing Form,
Nachman était tenté de nommer le vainqueur – mais
juste par curiosité – et il avait eu raison assez souvent pour
se dire qu’il était en mesure de trouver le bon cheval presque
chaque fois. Il n’avait toutefois pas l’intention de creuser
la question en mettant sa science en pratique.
Après avoir consulté les listes, Nachman pénétrait dans
l’enceinte de l’hippodrome pour voir les chevaux qui
allaient courir. À ses yeux, rien ne paraissait plus beau
qu’un cheval de course. La ligne de l’encolure, la croupe,
les couleurs de la robe, l’élégance des boulets d’une
extrême finesse, le jet de lumière qui passait sur les muscles
en plein effort, leur façon de se mouvoir, tout simplement.
Cette collection d’éléments animés, cette vie splendide
et singulière, voilà ce qu’était un cheval de course. En
plus de connaître le nom de centaines d’entre eux, Nachman
était aussi capable de dérouler leurs statistiques tout
au long de leur carrière.
Il aimait tout ce qui composait un après-midi aux courses,
de la présentation des animaux dans le paddock à leur installation
dans les stalles du starting-gate puis à la course
elle-même. C’était un formidable rituel qui satisfaisait
Nachman au plus haut point. Il aimait la trompette, la
voix du présentateur, la foule dans les gradins et même les
queues aux guichets des paris.
Quant au système de Nachman, il lui était simplement
venu à l’esprit un jour. Il n’avait pas essayé d’en inventer
un. Il lui était apparu. Nachman n’y voyait rien de remarquable.
Les idées vont et viennent. L’esprit est un opérateur
indépendant. Mais celui de Nachman avait la
particularité de cibler les problèmes et de s’attaquer systématiquement
à l’inconnu. Que cela lui plaise ou non, son
esprit avait produit un système. Tout était fonction des
statistiques fournies par le Racing Form et des pages de
pronostics. Différents types de calcul servaient de base
aux statistiques, mais Nachman n’avait pas besoin d’ordinateur
pour combiner ces multiples sources de données. Il
n’avait même pas besoin de papier ou de crayon. Ses yeux
enregistraient les chiffres, puis évaluaient les moyennes
d’où le gagnant finissait toujours par émerger – ou presque
toujours, s’il se donnait la peine d’y réfléchir.
Vous pourriez toutefois lui dire: «ÞNachman, si tu as
un système, mais que tu ne l’utilises pas, c’est que tu veux
perdre.» Il ne vous contredirait pas. Mais il n’y aurait
plus de plaisir à parier, plus de dramaturgie, plus d’exaltation.
Les courses deviendraient un simple moyen de
gagner de l’argent. Or l’argent n’intéressait pas Nachman.
Son salaire de professeur suffisait largement à couvrir
ses dépenses. Par ailleurs, il était rémunéré chaque fois
qu’il se déplaçait pour donner une conférence. Célibataire
dépourvu de goûts extravagants, Nachman vivait confortablement.
Il allait aux courses et plaçait ses paris sans réfléchir
comme n’importe qui afin d’avoir autant de chances que
les autres. Parfois il gagnait, parfois il perdait. C’est dans
l’ordre des choses, pensait-il, applaudissant et vociférant
de concert avec ceux qui l’entouraient, les gens ordinaires.
Le plus grand plaisir de Nachman était de se sentir
comme tout le monde, normal, plutôt qu’une bête de
foire, un monstre intellectuel qui, parce qu’il avait un don
mécanique pour les nombres, pouvait connaître les
gagnants avant même le début d’une course.
Nachman appréciait également de pouvoir saluer ceux
qui voyaient en lui un habitué des courses. Si leur nom ne
lui était pas familier, il reconnaissait leur visage tout
comme eux le reconnaissaient et il se sentait chez lui. Un
Noir appelé Horace l’interpellait parfois: «Hé, Nachman,
comment ça va?» ou «Hé, Nachman, jolie cravate!» Un jour, Horace lui offrit même un verre entre
deux courses. Ils n’avaient pas grand-chose à se dire mais
le seul fait d’avoir de la compagnie était agréable. «La
prochaine tournée est pour moiÞ», avait déclaré Nachman.
Il apprit qu’Horace était diacre dans une église d’Hollywood.
Il invita d’ailleurs Nachman à la messe un
dimanche, et ce dernier répondit par un: «Avec joie,
merci.» Ils se séparèrent peu après pour se fondre dans la
foule.
Au début d’une course, Nachman frissonnait de bonheur
à la vue des chevaux qui s’élançaient de leur stalle,
puis longeaient la rambarde au virage le plus éloigné avant
de revenir dans sa direction, une bourrasque de jambes
emmêlées qui battaient la terre, les sabots qui s’enfonçaient
dans la piste, les jockeys penchés tout près de
l’encolure, murmurant à l’oreille de l’animal comme le
ferait un amant.
Le fait de pouvoir déterminer qui serait le gagnant retirait
un peu d’excitation à Nachman. Si vous lui aviez ditÞ:
«Tu pourrais apprécier pleinement la course si tu arrêtais
de lire le Racing Form parce qu’alors tu ne saurais rien du
tout», il serait tombé d’accord. Il aurait même pu avouer
se sentir hypocrite, à faire semblant d’être plus informé
que les autres. Mais le Racing Form et les pages de pronostics
le fascinaient. L’information, l’érudition innocente,
l’idée même d’une telle littérature fascinaient Nachman.
Cela l’intriguait qu’on puisse publier une quantité
énorme de statistiques sur des chevaux sans révéler le nom
de celui qui gagnerait la course presque à coup sûr.
Les gens croyaient que trop de données inconnues
entraient en ligne de compte. Cela n’échappait pas à
Nachman qui n’ignorait pas non plus que les philosophes
sceptiques, parmi lesquels ce génie de Hume, martelaient
ce genre de choses pendant que les gens continuaient de
parier sur des chevaux. En dépit des statistiques, le futur
reste un mystère. On ne peut pas garantir que le soleil se
lève. Nachman aurait voulu que cela soit vrai. D’un autre
côté il était persuadé qu’en règle générale cela n’était pas
vrai.
Un jockey pouvait être un mauvais cavalier, un cheval
pouvait tomber malade, une course pouvait même être truquée,
mais, dans l’ensemble, il était faux de penser qu’on ne
pouvait pas désigner le vainqueur. Nachman n’était pas du
genre à tourner le dos à la vérité, mais il aimait jouer avec
ces chevaux, et donc pariait intuitivement, sur l’allure d’un
animal, la réputation d’un jockey, les paris dominants et
autres considérations que Nachman appelait «Þles impondérables
profonds». La nourriture d’un cheval, par exemple,
peut affecter ses performances. Et qu’en est-il lorsqu’un
cheval est déprimé? En résumé, Nachman respectait l’inconnu.
Mais il était né avec une intelligence qui montrait
un fort potentiel à détecter la vérité. La vérité, c’était qu’on
pouvait prévoir bon nombre de résultats avant même que
le départ ne soit donné.
Pour la dernière course du jour, un cheval nommé
Frenchy était listé à vingt contre un. Des chiffres aussi
pessimistes étaient gênants. Pourquoi avait-on accepté
qu’il coureÞ?
Comme à l’accoutumée, Nachman jeta un coup d’oeil
au Racing Form avant d’aller voir les chevaux et de porter
une attention particulière à Frenchy. Sa robe était de couleur
acajou tirant fortement sur le rouge. Imposant, il
avait un large poitrail et de longues jambes. Une incroyable
vigueur se dégageait de la musculature de ses flancs et de
son dos. Il suffirait de tendre l’oreille pour entendre ronronner,
se dit Nachman. Quel dommage qu’un si beau
cheval soit un perdant. Alors même que ces pensées
traversaient son esprit, le système de Nachman commença
ses calculs à l’aide d’informations étranges. Frenchy
allait gagner. Nachman n’avait pas cherché à savoir, mais
peu importe, son système affirmait que Frenchy allait
l’emporter alors que les statistiques assénaient le contraire.
Nachman connaissait les temps du cheval. Frenchy avait
battu des records de vitesse en entraînement, mais après
quelques victoires précoces, il était arrivé quatrième et
cinquième, empêchant ses propriétaires de rentrer dans
leurs frais. Il avait perdu le goût de la victoire. Nachman
était persuadé qu’un cheval pouvait être victime d’un tel
blocage autant qu’un être humain. Certains mathématiciens
très talentueux ne parvenaient pas à répondre aux
attentes. Ce n’était pas les problèmes à résoudre qui les
menaient à l’impotence mentale mais leurs trop grandes
espérances. Frenchy ressemblait à ces scientifiques. Il
savait qu’on attendait de lui qu’il gagne, donc il n’y arrivait
pas. Frenchy valait encore moins qu’un perdant.
Il se pouvait que quelque chose ait changé. Peut-être
était-ce le nouveau jockey, un Mexicain du nom de Carlos
Aroyo que les propriétaires de Frenchy avaient fait venir
spécialement aux États-Unis. Aroyo avait la réputation de
comprendre les angoisses des chevaux. Il savait leur parler.
Gagnait beaucoup de courses. C’était un grand jockey. En
cas de défaillance de l’animal, on pouvait compter sur lui,
mais pas à vingt contre un. Le système de Nachman n’était
pas en mesure de composer avec les mystères de la psychologie.
Les problèmes, oui. Les mystères, pas vraiment.
Nachman avait dû faire une erreur quelque part, ou bien
il avait omis quelques facteurs subtils et implicites. Il n’était
pas malintentionné. À moins qu’autre chose ne soit à
l’oeuvre. Nachman voulait que Frenchy remporte cette
course parce que le cheval était sublime. La beauté de Frenchy
et l’envie de Nachman étaient entrées dans le calcul
pour donner un résultat sentimental. Le phénomène était
malhonnête, mais pas déplorable. Juste humain.
De grands mathématiciens croyaient que leurs démonstrations
étaient si sublimes qu’elles révélaient les secrets de
Dieu. Cet enthousiasme visionnaire émouvait Nachman,
mais lui-même n’était pas mystique. Les statistiques de
Frenchy ne pouvaient être que fausses. Ici, la beauté de
l’animal n’était pas pertinente. Le désir qu’avait Nachman
de le voir gagner non plus. Son système était dépassé. Il
aurait voulu comprendre pourquoi mais ce n’était pas le
moment. La course n’allait pas tarder.
Nachman se joignit à la file des parieurs, un billet de
vingt dollars à la main, prêt à miser sur un cheval appelé
Night Flower. Horace ainsi qu’une gamine dans les neuf
ans se tenaient devant lui. L’enfant avait la peau, les yeux
et la bouche d’Horace. Visiblement, il s’agissait de sa fille.
«Ma maman est à l’hôpital, déclara-t-elle en voyant le
sourire de Nachman. C’est pour ça que je ne suis pas à
l’école.
—Tiens, comment ça va, Nachman? demanda Horace
en se retournant.
—Très bien. Je suis désolé pour votre femme, Horace.
—Tout va bien, ne l’écoutez pas.
—Il ne veut pas que j’aille à l’école parce qu’il a peur
de rester tout seul, ajouta la petite.
—Reste un peu tranquille, Camille. Et fais tes lacets.»
Puis Horace regarda Nachman droit dans les yeux. «Si je
reste à la maison, je vais devenir fou.
—Vous n’avez pas besoin de vous justifier. Ça ne me
regarde pas.
—Nous étions à l’hôpital ce matin.»
La queue avança. Horace se tourna vers le guichet.
«Cinquante billets sur Ladies’ Man gagnant.»
De manière impulsive, Nachman l’arrêtaÞ: «Non, cinquante
sur Frenchy.»
Horace reprit son argent comme s’il lui brûlait les doigts.
«Ben faudrait savoir, fit la personne derrière sa caisse.
—Accordez-moi une minute, dit Horace avant de
s’adresser à NachmanÞ: Frenchy est à vingt contre un.
Vous savez quelque chose que j’ignore?
—Frenchy», répéta Nachman.
La voix de Nachman en imposait par son autorité,
comme s’il savait de quoi il parlait alors qu’il n’avait
jamais été si peu sûr de lui. Mais il voulait donner quelque
chose à Horace et il n’avait que Frenchy.
Horace glissa l’argent à travers le guichet. Nachman
paria à son tour, puis rejoignit Horace et sa fille. Ils descendirent
les marches pour se faufiler jusqu’au bord de la
piste. Horace ne regarda pas Nachman.
«Si vous ne gagnez pas, je vous rembourse vos cinquante
dollars», proposa Nachman, déjà inquiet et plein
de regrets. Le sentiment s’exacerba lorsque Horace dit:
«J’ai fait le pari. Si je perds, je perds. C’est aujourd’hui ou
jamais. Aujourd’hui ou jamais.
—Comment ça?
—Un autre jour, je ne l’aurais pas fait.
—Vous avez fait le bon choix, l’assura Nachman en
bluffant, incapable de se taire une bonne fois pour toutes.
Frenchy va vous rapporter mille dollars, vous allez voir.
—Je n’ai pas besoin de mille dollars.
—De quoi avez-vous besoin?»
Horace ne répondit pas, ce qui ne fit qu’empirer les
choses. Apparemment, cette course comptait beaucoup
pour lui. Elle venait de commencer. Nachman se força à
la regarder.
Les chevaux s’agglutinèrent dès le départ et le groupe
resta dense jusqu’à ce que Night Flower prenne la tête.
Nachman ne voyait pas Frenchy, mais il entendit le présentateur
dire qu’il était cinquième. Nachman garda le regard
fixé sur les chevaux. Il avait l’impression qu’Horace lui
jetait des coups d’oeil. Puis le présentateur annonça que
Frenchy prenait la quatrième, puis la troisième place.
Camille se mit à hurler «Frenchy, Frenchy!» tandis que
les chevaux entamaient la dernière ligne droite. Horace
posa les poings sur la rambarde qu’il martela lentement,
méthodiquement. Nachman se tourna vers lui, dans l’espoir
d’établir un lien, se préparant à essuyer sa déception,
voire sa colère. Frenchy ne pouvait pas gagner. Même
s’il avait l’air plutôt en forme, pensa Nachman. Le visage
d’Horace ne laissait rien transparaître, mais Nachman perçut
dans ses poings combien il était tendu. Enfin, Frenchy
prit la tête et gagna avec trois longueurs d’avance.
«Dieu merci», soupira Nachman.
Horace arborait un large sourire et secouait la tête: «Je
n’arrive pas à y croire.
—Vous pouvez le croire. Frenchy aurait même pu
remporter une victoire plus large, affirma Nachman sur le
ton du spécialiste.
—C’est déjà bien.»
Horace prit Camille par la main pour aller chercher ses
gains. Il lança un coup d’oeil à Nachman et acquiesça. Ses
yeux disaient merci.
Nachman se dirigea vers la sortie. Il avait parié intuitivement
sur Night Flower. Le cheval était arrivé dernier. Il
pénétra dans le vaste parking, puis s’arrêta pour allumer
une cigarette et retrouver ses esprits. Il fut noyé dans un
flot de gens qui le dépassaient. Soudain, il entendit prononcer
son nom. Horace s’avançait vers lui avec Camille.
«Je ne crois pas vous avoir remercié, fit Horace.
—Il n’y a pas de quoi, vraiment. Je suis content d’avoir
pu vous être utile.
—Comment saviez-vous que ce cheval allait gagner?
—Une intuition.
—Pas de ces bêtises avec moi, Nachman. Vous aviez
d’autres informations, non?
—Disons que l’intuition était forte.
—Une forte intuition.
—Oui.
—Peut-être, mais je crois qu’il y a quelque chose au-delà
même du cheval. Vous l’avez fait pour moi. J’avais
besoin d’un signe et vous me l’avez donné. Peut-être que
le Seigneur vous a envoyé sans même que vous le sachiez.
En tout cas, j’ai apprécié le geste et je vous en remercie.
—Tout va bien se passer», dit Nachman, submergé
par la compassion. Il voulait prendre Horace dans ses
bras, mais il le connaissait à peine. De plus, l’affection
qu’il éprouvait était surtout égoïste. «ÞTout va bien se passer,
répéta Nachman.
—Je sais.»
Ils se serrèrent la main avant de se dire au revoir. Nachman
s’éloigna d’un pas décidé, comme un soldat. On avait
même l’impression qu’il défilait, grisé, le long d’une rangée
de voitures, envahi par des émotions trop fortes pour réfléchir
correctement. Il s’était méfié de son système alors qu’il
avait calculé juste, ce qui était merveilleux, bien qu’un peu
exaspérant. Peut-être était-il meilleur mathématicien qu’il
ne le pensait. Une fois chez lui, il se munirait de papier et
d’un crayon pour mettre ces chiffres par écrit afin d’essayer
de comprendre ce qui s’était passé. Et puis non. Mieux
valait laisser les choses en l’état. Soudain, Nachman se rendit
compte qu’il ne savait pas où il allait, qu’il errait sans
but. Il ne se rappelait pas du tout où était garée sa voiture.
Il y en avait des milliers. Il était perdu, aussi désarmé qu’un
enfant, mais toujours heureux. Sa voiture finirait par apparaître
tôt ou tard. La sensation n’était pas désagréable, cette
sensation d’égarement.