+ Un piano en hiver - Ayelet Shamir
Actualités Presse Nouvelles
Ayelet Shamir Un piano en hiver

"Un piano en hiver" d'Ayelet Shamir,
traduit de l'hébreu par Katherine Werchowski

Le prélude. Lent. Ténébreux. Rouillé. Sur une haute
banquette en bois, le dos raide, les coudes souples le
long du corps, tout entier concentré sur les notes devant
lui, il s’entête à jouer. Face à lui, le chat. Il est assis
très droit, la tête un peu rejetée en arrière et éloignée de
la partition qu’il n’a guère ouverte depuis fort longtemps.
Les deux mains se lèvent. Et puis s’abaissent.
La gauche est prête. La droite hésite; elle est souvent
craintive, la droite. La pulpe de ses doigts glisse au
ralenti sur les touches d’ivoire, s’agitant en l’air, planant,
semblant figer quelque lointain souvenir sans
même encore avoir effleuré la note. Il fait valser pardessus
le piano un grain de poussière, suivi d’un autre,
martelant l’ébène de ses doigts. Il respire profondément,
prend son temps, attend l’instant propice.
Dehors, le monde est vaste et trempé. La terre, durcie
par le froid. La luminosité est claire comme son regard
absorbé, l’herbe frémit, se dérobe, emprisonnant les
rais de lumière entre les gerbes d’eau. Cela fait déjà
deux jours qu’il pleut. La pluie bat la poussière, les
maisons, les arbres, les hommes et se répand comme une
tache dans toutes les directions. La nuit n’a pas cessé
que soudain surgit le jour sans que l’on sente poindre la moindre amélioration. Ses doigts roides continuent
de planer. Il écoute le rythme sensuel des gouttes. Un
moment encore il s’attarde, emplit son thorax d’air
frais et pur, attendant l’éclosion de la première note
au contact de son doigt sur la touche. Cela fait bien
longtemps qu’il n’a pas joué avec partition, fût-ce un
prélude ou autre chose. Ses doigts sont devenus
gourds, ses oreilles aussi, ainsi que peut-être son cœur.
Il commence. Lui qui autrefois nourrissait des rêves
de gloire dont il ne reste presque plus rien. Lui, Gadi
Levine, trente-six ans aujourd’hui, dont on disait quand
il en avait six, huit, treize et vingt – et il y croyait alors –
qu’avec de tels doigts et une telle oreille, c’était certain:
il serait pianiste. Le pouce tient le rôle central.
Autour virevolte l’index, puis les rôles s’inversent: ce
dernier prend sa place et c’est le pouce désormais qui
se met à décrire des cercles. Tous deux ensuite s’immobilisent
pour observer le majeur danser au-dessus d’eux.
Et l’annulaire alors? Le voilà qui soudain vient se
déployer au-dessus des trois doigts qui se figent. L’auriculaire
quant à lui attend son tour avant d’entamer
son leitmotiv. Qu’il descende d’un demi-ton et les autres
doigts suivent le mouvement. L’accord s’estompe. Le
prélude s’ouvre lentement, pusillanime, mesures rouillées
se succédant les unes aux autres. Bois et métal
soumis à sa volonté, à ses muscles, à ses nerfs, font
résonner dans les entrailles de l’instrument une succession
de cordes vibrantes. Elles au moins sont demeurées
intactes. Ses doigts martèlent encore et encore,
enfonçant les touches avec douceur, calme et retenue,
pendant que la main gauche balaie les graves. La droite,
elle, attend. Il détourne la tête de la partition, les yeux
mi-clos. Point besoin de voir de note, de touche, les doigts agissent d’eux-mêmes: ils se durcissent, se
courbent, se redressent, pour subitement se tendre dans
deux directions opposées. Point culminant. Dehors la
pluie redouble. Elle bat la cour de plus en plus fort
telle une musique allant crescendo. Cette dernière
mesure a eu raison de son maintien: ses épaules sont
avachies, ses omoplates saillantes, sa peau est froide et
luisante de sueur. Sur la haute banquette de bois il
écoute cela aussi. Instant fragmenté où tout s’arrête.
Mais aussitôt, sur le même rythme qu’avant, le prélude
revient couvrir le bruit de la pluie. Une pluie qui
n’en finit pas de tomber. Dedans, l’homme continue
de jouer. Là, il est protégé. Ses coudes se sont désolidarisés
de ses côtes et forment avec ses épaules un
angle de quarante-cinq degrés. On dirait des ailes plumées
et atrophiées. Mais il ne s’envolera ni ne décollera
de sa banquette. Obstiné, constant, mesure après
mesure, ignorant la sourdine, il reste chez lui dans son
monde. À présent, miraculeusement, naturellement,
la musique s’est mise à couler entre ses doigts. Cela
faisait longtemps qu’elle n’avait ainsi coulé, mais rien
ne dit qu’elle ne va pas s’altérer en chemin et qu’il ne
se laissera pas gagner à nouveau par la paralysie. Un
nuage menace à la fenêtre, occultant le peu de lumière
à l’intérieur de la maison, la pièce paraît encore plus
décatie. Décatie comme le visage de Gadi, comme ses
doigts osseux qui tirent leur vitalité des touches. Sa
pensée divague: si je mourais subitement, si
quelqu’un m’assénait un coup fatal, m’enfonçant par
exemple un long couteau de cuisine dans la nuque,
dans le ventre ou dans le cœur, la maison alors
s’emplirait de lumière et de cris. Des cris. Va savoir
pourquoi, c’est à eux qu’il songe à présent, au son vibrant qui s’échappera de son ventre blessé, bien que
ses vraies blessures soient, elles, d’un autre genre.
Mais qui ici seulement pourrait les entendre, au fin
fond de ce patelin? La lumière. C’est à celle déclinante
de la fin décembre qu’il songe, elle aussi destinée
à mourir dans le silence. Tout comme à ses doigts
qui obéissent aux notes jusqu’à la nausée. S’il était
seulement possible d’ordonner avec ses dix doigts:
que le soleil soit! Il y a bien longtemps qu’il l’aurait
fait. Avant d’adjurer le temps: que le temps soit! ne
peut-il s’empêcher de penser. Du temps encore et
encore, comme cette musique qui résonnerait dehors,
sous la pluie, dans les rues lessivées, dans les cafés,
derrière les carreaux des fenêtres et sous les parasols,
près des boîtes aux lettres rouges et dans les cabines
téléphoniques. Les gens s’apprêtant à traverser aux
passages cloutés entendraient, ceux pressés sous leur
parapluie, ceux faisant la queue à la station d’autobus,
tous entendraient, même malgré eux. Ils échangeraient
les uns avec les autres des regards furtifs, se disant:
voilà que ça recommence, encore une descente dans les
graves. Ça faisait longtemps. Avec indulgence ils acquiesceraient:
c’est prodigieux. Peut-être comprendraient ils
eux aussi que la beauté réside dans l’ordre, dans les
règles.
Une douleur sourde vient maintenant gagner son
omoplate. Elle irradie de la nuque vers les vertèbres
lombaires, jusqu’à la jambe gauche qui presse la pédale.
Le froid s’insinue à nouveau. Mais foin de tout cela!
Les mains de Gadi quittent les touches; sa tête se renverse.
Ses deux mains se lèvent avant de retomber
ensemble, heurtant les touches violemment. Sa jambe
qui presse la pédale appuie de toutes ses forces, ses genoux se frottent nerveusement l’un contre l’autre.
Une dissonance emplit l’espace. Elle pénètre à travers
les murs du couloir, se faufile vers le perron ruisselant,
fustigeant au passage les murs de béton, les portes
des chambres. «Quel métier! Quel foutu métier!»
soupira-t-il. Quel gâchis! Un piano stérile, des matinées
vides, une banquette trop dure, tel était son
combat solitaire. Jamais son nom ne paraîtrait sur une
affiche, aucun encart petit ou grand ne serait un jour
publié dans le journal. Il ne figure d’ailleurs même
pas sur la porte de l’appartement. N’est inscrit que
«Meiri» de l’écriture oblique de feu sa grand-mère.
S’appuyant des deux mains sur le corps massif du
piano, il se lève, fait un pas et demi de côté, se jette
dans le grand fauteuil râpé et observe autour de lui les
murs nus. Quand tu étais vivant, tu ne t’étais jamais
soucié de ces murs. Et maintenant que se passe-t-il?
Es-tu vivant ou mort? Aucune réponse ne fuse dans
la maison en dehors de cette pluie qui étrille inlassablement
les tuiles. Le prélude qu’il vient de jouer
– qu’un génie allemand composa il y a plus de deux
cent cinquante ans pour être ainsi massacré – paraît
si loin et à jamais trahi. «Octobre rouge», l’étrange
nom de ce piano à queue russe – il n’avait pas assez
d’argent pour un meilleur modèle – est là comme une
vieille baleine échouée au milieu de la pièce. La queue,
telle une nageoire gigantesque déployée de guingois,
pétrifiée dans son mouvement, cache la moitié de la
fenêtre et un large pan du mur nu. Cela fait longtemps
qu’il aurait fallu repeindre les murs dont l’odeur rance
de vieille peau sale et de renfermé colle aux parois.
Dans la lumière hivernale leur blancheur paraît blafarde
et les taches de moisissures décolorées semblent être la couleur d’origine. Peut-être faudrait-il accrocher
quelques tableaux? Deux croûtes trônent dans la
deuxième chambre au-dessus du grand lit vide. Cela
fait des années qu’elles sont là, suspendues à deux
clous rouillés: images vieillottes, paysages inconnus,
étrangers, peints à l’huile et que la poussière a patinés,
étendues enneigées avec un traîneau tiré par deux
chiens, et deux femmes allongées sur le dos à la lisière
d’un champ parsemé de meules. Il y a des années qu’il
ne s’était avachi ainsi dans un tel abandon, pas plus
dans son lit que dans d’autres. Maintenant il ne traînait
même plus au lit: il rentrait tard la nuit pour, un
instant après, sombrer dans le sommeil. Vue du grand
fauteuil la pièce lui apparaissait soudain immense, il
ne se rappelait plus sa longueur. Il l’avait sue autrefois.
Quand il avait pris ce logement, il cherchait un
espace généreux et haut de plafond pour l’acoustique.
Il pensait à l’époque que, davantage qu’une maison, il
lui fallait une caisse de résonance, cherchant surtout à
être le plus éloigné possible de leur appartement. Il
était alors en quête d’un endroit vaste, convenable
pour le piano et pour lui-même. La femme qui lui
avait ouvert la porte s’était occupée de sa grand-mère
dans ses dernières années. De sa petite taille et de ses
faibles yeux ridés elle lui avait lancé un regard flou
d’approbation. Oui, elle se souvenait de lui, lui avait-elle
dit avec aigreur en faisant un pas en arrière.
«Après tant d’années, il est un peu tard pour venir
rendre visite, ne trouvez-vous pas?» Il n’avait rien
répondu. Qu’aurait-il bien pu dire? Il n’avait que des
prétextes et de misérables mensonges. Elle l’avait
invité à entrer, afin qu’il voie par lui-même si l’espace
était suffisant pour le piano. Il devait se rappeler l’endroit, Ada elle-même lui avait raconté plus d’une
fois qu’il avait l’habitude de venir souvent ici lorsqu’il
était petit. «ÞC’est vrai, en effet, avait-il grommelé
sèchement. Mais que s’est-il passé alors?» Il s’était tu,
embarrassé. Tant de choses s’étaient produites. Mieux
valait ne pas commencer à en parler. D’un regard
impudent et surprenant qui ne seyait point à son âge,
elle s’était mise à le toiser dans ses vêtements négligés;
d’un coup il s’était senti vieilli. Comme si ses jeunes
poils de barbe étaient subitement devenus gris,
comme si sa voix s’était soudain cassée et son corps
voûté. Peut-être la vieille comprendrait-elle qu’il
cherchait tout simplement un espace assez grand pour
supporter la séparation. Malgré sa taille, en ce matin
de décembre elle lui semblait trois fois plus grande.
Une chose encore qui témoignait que tu n’étais pas
totalement guéri de l’avoir perdue. Cela, outre le fait
qu’en aménageant ici tu n’aies rien apporté d’elle. Tu
t’es seulement débarrassé du bruit. Du bruit qu’elle a
fait en traînant son sac de voyage sur le sol de la
chambre à coucher jusqu’à la porte, du bruit aussi des
voisins qui claquaient les portes en pleine nuit sans se
soucier de toi et du bruit perpétuel de la vie dans une
ville laide et répugnante. Tout cela était si loin,
comme tout cet espace brouillé, par-delà l’espace vert
et boueux du village, par-delà l’espace lointain et gris
des champs et des vergers et par-delà la mer qu’un
gros avion avait traversée dans le ciel un mercredi à six
heures du soir en route vers l’Occident, le laissant
abandonné.