+ Waveland - Frederick Barthelme
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Frederick Barthelme Waveland

"Waveland" de Frederick Barthelme,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Damour

Un an après que Katrina eut balayé la côte du golfe du Mississippi et détruit tout ce qui se trouvait de près ou de loin sur son passage, Vaughn Williams était installé devant la télévision par un calme après-midi d’automne, en attendant que sa nouvelle amie, Greta Del Mar, rentre du bureau. Il pleuvait et, à travers la fenêtre du bungalow de Greta, où il habitait depuis deux mois, il voyait le paysage dévasté – tout avait été soufflé, anéanti, rasé. Trois maisons tenaient encore debout dans le bloc de Magdalene Street, quelques autres se dressaient çà et là, mais le reste avait été pulvérisé. Waveland ressemblait à un de ces atolls inhabités du Pacifique qui faisaient périodiquement l’objet de reportages à la télévision. Des terrains d’exercice de bombardement. Aujourd’hui, un an après l’ouragan, on y voyait quelques caravanes posées sur des parpaings, quelques tentes accrochées à des pick-up, c’était tout. Greta et lui étaient semblables aux rescapés d’un naufrage, rejetés sur une côte venteuse. Vaughn avait dix ans de plus que Greta, tous les deux étaient séparés de leur conjoint – lui divorcé, elle veuve à la suite du meurtre toujours non élucidé de son mari, Bo, cinq ans plus tôt. Il avait été tué d’une balle dans la tête pendant son sommeil. Leur mariage n’avait pas été glorieux, entre les infidélités de Bo, les insultes, humiliations et ennuis financiers, mais le pire avait suivi, quand Greta avait été accusée du meurtre. Elle avait été innocentée, naturellement, et avait bénéficié d’un non-lieu ; mais le mal était fait.
Vaughn allait et venait sans bruit dans la maison en chaussettes de sport à semelle grise qui glissaient légèrement à chacun de ses pas sur le sol, un parquet où la poussière était visible quand les rayons obliques du soleil la frappaient sous un certain angle en s’infiltrant par les fenêtres de la pièce, dont le style n’était pas précisément Arts and Crafts (plutôt Sears & Roebuck) mais qui était néanmoins agréable et charmante, un lieu accueillant où atterrir si vous deviez atterrir quelque part. Exactement le genre d’endroit dont Vaughn avait eu besoin quand Gail, sa femme, l’avait invité à rassembler ses affaires et à déguerpir. « Pourquoi ne vas-tu pas voir ailleurs ? » avait-elle dit un jour, un mois après Katrina, le congédiant d’un petit mouvement du poignet, comme si le geste en soi, moins prononcé que s’il s’agissait d’écarter une mouche, disait tout ce qu’il y avait à dire de lui, d’elle, d’eux après quinze ans de mariage.
Depuis, il avait presque cessé de travailler, était resté calfeutré dans un premier puis un deuxième appartement minable, le plus souvent seul avec lui-même, avait acheté un trombone, une batterie – une batterie moderne, tout en pads et pick-up, directement reliée à un amplificateur, et de là à un excellent casque. Il avait essayé de fréquenter des bars, des restaurants, des clubs – partout où il y avait de la compagnie –, mais sans grand résultat. Finalement, au cours de l’été, à une conférence sur les Récits des femmes esclaves évadées, il avait rencontré Greta au Gulfport College for the Demented (nom imaginaire), où il donnait de temps en temps un cours d’approche critique de l’architecture, l’architecture ayant été la passion de sa vie, ainsi que son métier, sans parler de son échec.
Il venait de quitter la chaise de bois placée devant la petite table où était posé son ordinateur portable, et s’était installé dans le canapé qui faisait face à la télévision « grand écran », un ancien modèle à rétroprojection d’environ cinquante pouces d’après ses estimations, bien qu’il ne l’eût jamais mesuré, quand le téléphone sonna. Au bout du fil, sa femme Gail.
« Ta redoutable copine est dans le journal, dit-elle. C’est l’anniversaire de son heure d’infamie et on s’intéresse à nouveau à l’affaire. Elle tient la vedette – photo de mariage, photo au tribunal, les menottes tristement célèbres…
— Tu es toujours la reine des bonnes nouvelles, dit Vaughn.
— Ce n’est pas moi qui l’ai choisie. Elle est là ? Tu peux parler ?
— Je peux toujours parler. Et elle n’est pas là.
— La photo n’est pas très ressemblante. Tant mieux pour elle. On la reconnaîtra moins facilement. Personnellement, je ne la reconnaîtrais pas. Mais cette histoire est démente. Bon Dieu.
— Je t’ai déjà tout raconté.
— Ouais, mais tu as omis les détails sanguinolents. C’est horrible.
— C’est vrai, mais elle n’y est pour rien. Le type était une ordure. Ses amis étaient des ordures. Il s’est fait descendre un soir. On a essayé de lui coller l’affaire sur le dos et on n’a rien trouvé contre elle.
— Je sais. Le journal déclare prudemment : “L’enquête n’a pas découvert de preuves suffisantes pour associer Mme Del Mar au crime.” Je me demande pourtant qui saura jamais la vérité dans ce genre d’histoire.
— Gail ? Explique-toi.
— Bon. Excuse-moi. Simplement, c’est angoissant, tu comprends ? Les gens que tu rencontres, tout ça. Alors, oublie ce que j’ai dit. La raison pour laquelle je t’appelais était ton anniversaire. Je pensais que nous pourrions dîner ensemble. Tu sais – faire une petite fête.
— C’est la troisième fois seulement que tu m’appelles cette année.
— Je sais, Vaughn.
— La dernière fois, c’était quand le broyeur du système de pompage du tout-à-l’égout a rendu l’âme.
— Je sais. Je regrette. Mais nous devrions vraiment faire une petite fête pour ton anniversaire. »
Son anniversaire n’était que dans deux semaines, cependant elle souhaitait organiser le dîner plus tôt, au cours des prochains jours, parce qu’elle allait devoir s’absenter par la suite. Elle dit : « Nous devrions observer au moins une des traditions de notre mariage, qui a si vite mal tourné.
— Je n’ai pas oublié.
— Allez. Ce sera amusant. »
L’idée ne l’emballait pas. Il estimait qu’une fois que vous en avez fini avec quelqu’un, vous n’avez plus vraiment envie de continuer à le voir.
« Cela risque d’être un peu gênant, dit-il. Tu sais, avec Greta et cette histoire.
— Ce n’est pas un problème pour moi. Je ne parlerai de rien. Je serai contente de te revoir. Je pense souvent à toi en ce moment.
— Vraiment ? dit-il, conscient de son air benêt et de la stupidité de sa remarque, se demandant pourquoi il n’avait rien trouvé de plus approprié.
— Je vous invite tous les deux au Palomino. Tu connais ?
— J’ai vu un reportage à la télévision. C’est le nouveau restaurant du Beau Rivage, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas mal. Je veux dire, c’est clinquant et ridicule, mais pas mal pour un endroit clinquant et ridicule. »
Le Beau Rivage avait été le premier casino à rouvrir après l’ouragan. Il en était sorti assez peu endommagé, et la remise en état avait été facile et rapide. Un an après Katrina, la plupart des casinos étaient encore barricadés.
« Huit heures et demie ? dit Gail. Lundi ? À propos, as-tu des nouvelles de Newton ? »
Newton était le frère de Vaughn, et Vaughn n’avait aucune nouvelle de lui. Il n’avait jamais de nouvelles de Newton. Ils ne s’entendaient pas très bien, ce qu’elle n’ignorait pas. Gail avait été la petite amie de Newton avant de sortir avec Vaughn. C’était ainsi qu’ils s’étaient rencontrés, par l’intermédiaire de Newton. Ensuite ils s’étaient mariés et elle n’avait plus parlé de lui, même quand Vaughn la questionnait.
« Pas le moindre signe de vie, dit-il. Je suppose qu’il continue à faire des étincelles là-bas, dans le Grand Nord-Ouest.
— Oh là là. J’avais oublié. Les choses ne s’arrangent guère, hein ?
— Comme d’habitude.
— Je n’oublie jamais ta voix, tu sais. Au téléphone aujourd’hui tu avais exactement l’intonation que tu as toujours eue. C’est formidable. Les gens ont un ton différent quand tu ne leur as pas parlé depuis longtemps ? Pas toi, Vaughn.
— Je suis ravi de l’apprendre.
— Alors, à lundi ?
— D’accord », dit-il. Quand il l’eut entendue raccrocher, il reposa le récepteur et leva les bras au ciel.
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Vaughn choisit une chaîne culinaire et regarda quelqu’un faire la cuisine sur le grand écran de Greta. Ils vivaient ensemble depuis le milieu de l’été et il commençait à la considérer comme sa première petite amie depuis son mariage. Elle avait un lourd passé. Le mari mort, assassiné dans le lit conjugal – une balle dans la tête, 22 long rifle. Elle avait hérité d’un bon paquet. Il n’y avait pas eu de poursuite et l’affaire était restée inexpliquée. Elle lui avait montré les coupures de journaux de l’époque. Il y en avait une quantité. L’histoire avait fait beaucoup de bruit dans la presse locale, mais aujourd’hui elle considérait tout ça avec un certain détachement. Son retour à la maison, la découverte du corps, ce qu’elle avait ressenti en le voyant mort. Le fait d’être le principal suspect, la cible d’interminables interrogatoires de la police, le sujet d’articles stupides qui se trompaient sur presque tout. Peu après elle avait vendu la maison pour aller s’installer à l’ouest, sur la côte du golfe, dans le bungalow de Bay St. Louis qu’elle avait hérité de sa famille. Le plus étrange était qu’elle regrettait son mari, Bo, qui était pourtant un vrai salaud.
Vaughn et Greta avaient commencé doucement. Il était plus âgé, pas trop pressé, et elle était jolie dans le genre un peu amoché, une victime en quelque sorte. Leur liaison ne mettait pas le feu au lit, mais ils s’entendaient bien. Ils étaient calmes, paisibles, prenaient les choses comme elles venaient, ce qui les libérait de beaucoup de contraintes.
La pluie tombait plus dru. Elle tambourinait contre la fenêtre, avec de grandes rigoles qui descendaient le long de la vitre en dessinant des arabesques. Le sandwich à la télé avait la taille d’une brouette. Il luisait, semblait gluant. Vaughn prit un autre Coca-Cola dans la cuisine, puis s’installa devant l’ordinateur et se mit à consulter Google – le « meurtre Del Mar » fit remonter quelques informations, puis « crimes sexuels » donna trois millions d’occurrences, y compris une qui offrait la « carte des délinquants sexuels dans mon secteur » et « découvrez les agresseurs sexuels dans notre fichier gratuit ». Il essaya alors « Macao » parce que c’était un film qu’ils avaient vu récemment, et à la fin il lut quelque chose concernant Leonardo Di Caprio, puis alla sur le site du Palomino, trouva le menu en ligne. La pomme de terre au four était à treize dollars cinquante.
Gail et lui s’étaient séparés deux mois après Katrina, et depuis il avait essayé de se montrer amical avec tout le monde, parce qu’il se sentait mieux ainsi. Il ne savait pas pourquoi, c’était comme ça. Il avait compris que leur mariage était fini avant même qu’il ne le soit, mais la séparation lui avait appris une nouvelle façon d’apprécier les choses. Il voulait prendre la vie du bon côté, rester détendu. Il ne voulait pas se sentir à l’écart des autres. Cela avait marché quand Gail et lui étaient ensemble, mais pas ensuite. Et lorsque Gail lui avait demandé de partir, il s’était rendu compte à quel point il était important de se montrer sociable. Il avait difficilement supporté la détermination de Gail, le sentiment qu’il avait éprouvé que tout était fini entre eux, qu’il n’y avait pas de retour possible, pas de temps de réflexion, pas de changement d’avis, aucun des moyens habituels d’échapper aux moments difficiles. Elle avait pris sa décision et c’était clair. Il n’y avait pas d’autre option.
Elle disait qu’elle avait besoin de se trouver, de vivre sa vie, tout ce que disent les gens quand ils refusent de révéler ce qui les préoccupe ; mais le pire était l’absence de répit. D’habitude les gens formulent d’abord leurs reproches pour se soulager, puis ils les déposent par terre devant eux, font un pas de côté, se réservant un peu d’espace, et bientôt chacun a sa chance. Ce n’était pas le cas. Ils avaient été longtemps mariés et la situation était sans issue. Elle ne plaisantait pas ; elle ne cédait pas. Il n’y avait pas d’espace. Découvrir ce côté inaccessible chez elle après tant d’années le terrifiait.
Il s’installa dans un motel en ville pendant une ou deux semaines, puis dans un appartement. Il retourna ensuite à la maison et elle avait déjà fait le partage – ses affaires étaient dans la salle à manger et dans le garage. Elle avait bien fait les choses. Il loua un pick-up et trouva deux étudiants complaisants à l’école d’architecture pour charger et déménager son bazar.
La séparation fit de lui un croyant. Il essaya presque aussitôt de mettre en pratique sa résolution d’être un gentil garçon. Il engageait la conversation avec des inconnus dans les magasins. Pas des échanges compliqués, juste quelques mots ici et là, une reconnaissance mutuelle, ce genre de chose. C’était nouveau pour lui. Il était plutôt du type silencieux qui reste à l’écart. À l’époque où il travaillait dans des agences d’architectes, il vérifiait les détails des travaux en cours ; il était du genre à s’intéresser aux projets et pas aux gens qui réalisaient les projets. C’était comme s’ils n’existaient pas.
Il enseigna pendant le semestre qui suivit l’ouragan, passant le plus clair de son temps à l’école, qui était à une certaine distance de la côte. Elle avait été touchée, mais pas assez sévèrement pour rester fermée plus de quinze jours. Il rangea son bureau et accrocha quelques nouvelles photos, discuta tempête avec les autres enseignants, distribua de la nourriture, inspecta des maisons, aida à certains projets de reconstruction, assista à quelques réceptions de l’école. Il organisa des discussions avec ses étudiants, qu’il connaissait mal. Il les incita à venir parler avec lui. Il passait plus de temps à son bureau qu’il n’était raisonnable. Et il y restait parfois le soir, ce qui était étrange, car les bureaux de l’école étaient ce qu’on fait de pire – vétustes, sans cesse repeints, trop éclairés. Ils lui paraissaient d’une certaine façon réconfortants. Ils étaient austères, mais il y avait des arbres à l’extérieur, et ils étaient merveilleusement déserts le soir, si bien qu’on avait l’impression de vivre dans un mauvais tableau, un peu surréaliste. Il ne savait pas ce qui lui arrivait. Peut-être essayait-il de changer de personnalité afin que Gail se rendît compte que tout n’était pas irrévocable. Rien de prémédité, mais pourquoi pas ? Ses efforts furent vains. Pourtant les étudiants semblaient préférer le nouveau Vaughn à l’ancien, caustique et froid, et le changement fut donc un demi-succès.
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Même avant Katrina, lorsque Waveland était intacte, ce n’était pas une ville de bord de mer à la mode ; mais plutôt un parking de caravanes qui s’étendait sur seize kilomètres de long et avait connu des jours meilleurs. Après l’ouragan, c’était devenu seize kilomètres de débris, de poteaux téléphoniques brisés, de lambeaux de draps accrochés aux arbres. Plus d’un an après, seules deux maisons nouvelles avaient été construites le long de la route de la côte, où des médecins, avocats ou autres avaient acquis les propriétés à bas prix, pour y passer au mieux quelques week-ends pendant l’été à regarder le Mississippi Sound, une cuvette boueuse que vous pouviez traverser pendant un mille sans que l’eau dépasse vos chevilles. La ville était surtout composée de terrains vagues, de décombres, de caravanes de la FEMA, l’agence fédérale des situations d’urgence, d’où surgissaient des câbles électriques jaunes, des tentes, des ordures, et une quantité innombrable de sujets à photographier – des bateaux dressés sur leurs étraves, des voitures pliées en deux, des garages écrabouillés comme des boîtes de carton. Les journalistes étaient restés une semaine ou deux après l’ouragan avant de se précipiter à La Nouvelle-Orléans pour y recueillir des histoires plus excitantes – des cadavres sur les toits, Sean Penn barbotant dans l’eau jusqu’aux pectoraux. Sur la côte du Mississippi le déblaiement fut ridiculement lent, presque inexistant. Il n’y avait pas grand-chose à déblayer, puisqu’il n’y avait plus grand-chose de toute façon, seulement des maisons écrasées et des terrains vides où s’entassaient décombres et détritus. Le conseil municipal parlait de fusionner avec Bay St. Louis, la prochaine ville en direction de l’est.
À dix milles à l’ouest, la route du bord de mer s’incurvait pour aboutir à un cul-de-sac. Il restait une demi-douzaine de maisons sur pilotis au bord de la route ; les autres avaient été réduites à l’état d’allumettes ; à un mille à l’intérieur des terres, une autre route remontait en biais vers l’Interstate 10 en direction de l’ouest et, vers l’est, traversait la baie jusqu’à Pass Christian, Gulfport et Biloxi. Aujourd’hui, les ponts n’étaient plus que des piles sans tablier. Waveland ressemblait à Bagdad après un bombardement – anéantie. Là où les maisons avaient été épargnées par la tempête, la plupart des boutiques étaient barricadées. À la station-service la plus proche, un seul îlot de pompes fonctionnait, les toilettes étaient bouchées et les distributeurs de savon débordaient d’un sirop rose visqueux. Il n’y avait pas de serrure aux portes, quand il y avait des portes.
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Le divorce avait été aussi correct que possible. Un échange élégant de documents réalisé par des avocats choisis dans les pages jaunes de l’annuaire. Quand ils s’étaient revus, Vaughn avait pleuré, pas Gail. Elle était l’exemple même du manque d’affection. Elle n’était pas méchante, pourtant ; elle s’était montrée aussi raisonnable que possible sur la question du partage, ce qui n’avait fait que rendre les choses pires pour lui. Tout le bouleversait – se retrouver seul, ramené à la vie qu’il menait lorsqu’il avait vingt-cinq ans, conscient du temps que comportait une journée, de l’immobilité de l’air quand il ne le remuait pas. De temps en temps, pris de frénésie, il nettoyait tout ce qui était à sa portée dans son appartement, remettait les meubles à leur place, astiquait l’argenterie, passait et repassait l’aspirateur, et c’était réconfortant, mais cela ne durait pas. Il aimait que les choses soient propres, par conséquent il y avait toujours à faire, mais son enthousiasme s’étiolait.
Ils s’étaient arrangés pour que le divorce fût simple, pourtant à voir la façon dont les choses se déroulèrent, par mail et par téléphone, par l’intermédiaire d’avocats qu’ils connaissaient à peine, on eût dit une affaire traitée dans un drive-in, comme s’ils n’avaient jamais été mariés. Le temps de dire ouf, les formalités étaient remplies, il occupait son deuxième nouvel appartement, elle habitait dans la maison et trois mois s’étaient écoulés. Les papiers arrivèrent par la poste. Il les signa et les fourra dans l’enveloppe de réexpédition. L’enveloppe était grise. Le monde était différent. Les jours étaient plus longs, les nuits insupportables. Le sommeil une bénédiction.
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Quand il raconta à Greta l’histoire du dîner d’anniversaire, elle dit : « Très bien. » Elle venait de pousser la porte de la cuisine, et ils se tenaient maintenant tous les deux dans la pièce. Il se dirigea vers l’évier et se lava les mains avec du liquide vaisselle, qui lui laissa une sorte de film sur la peau.
« Elle cherche peut-être autre chose, dit-il, elle a peut-être une idée derrière la tête.
— Ne commence pas à fantasmer.
— Elle n’appellerait pas sinon.
— Elle se sent probablement seule. Elle a peut-être envie de te souhaiter un bon anniversaire.
— Mettons. Mais je ne lui ai parlé qu’une ou deux fois dans toute l’année et voilà qu’elle veut nous inviter à dîner.
— Je lui ai parlé plus souvent que toi », dit Greta. C’était vrai. Après que Vaughn lui eut présenté Greta, au début de l’été, Gail et elle avaient pris l’habitude de se téléphoner de temps en temps. « Nous sommes devenues copines.
— Il paraît que tu es dans le journal. Gail dit qu’elle l’a lu. Des photos, tout le tremblement.
— Je sais. Ça va se tasser. Il est dans la voiture si tu veux le lire. J’avais l’intention de l’apporter à la maison, mais je me suis dit qu’on pouvait s’en passer.
— D’accord. De toute façon, tu n’as aucune raison de me tirer dessus.
— Très drôle.
— Bon, en tout cas nous devons aller à ce dîner, mais je suis sûr que Gail a une petite idée derrière la tête. »
Il entendit presque Greta lever les yeux au ciel. « Je suis désolée de te l’annoncer, dit-elle, mais je crois qu’elle a accepté le divorce, et qu’elle est prête à se conduire de nouveau en amie. Tout ira bien.
— Et moi ?
— Tu n’as pas encore accepté le divorce, mais ça se passera bien pour toi aussi, en fin de compte. Tu peux y arriver, Vaughn. C’est toi l’homme. Tu es Monsieur Chic Type.
— Merci », dit-il. C’était la réponse de Greta à l’idée qu’il avait une nouvelle personnalité. Elle l’utilisait tout le temps.
« Tu devrais cesser de te faire du souci. Ce sera simple et agréable, et de toute manière il vaudrait mieux que vous vous parliez plus souvent elle et toi – tu sais, comme deux amis.
— Entendu. On va faire un dîner agréable, parler de tout et de rien. Ce ne sera pas si terrible. Tu viendras avec moi, n’est-ce pas ? Et nous allons cesser de nous en faire.
— Voilà qui est plus sensé. Je ne voudrais pas rater ça. Et maintenant je vais à mon cours de yoga.
— Comment ? Tu viens juste de rentrer.
— C’est bon, Vaughn. Je rentrerai aussitôt après. » Elle l’embrassa sur la joue, ramassa ses affaires de yoga et repartit.
Il la regarda faire une marche arrière dans l’allée puis alla s’asseoir devant l’ordinateur et tenta une recherche plus générale, « assassins de maris. » Un million sept cent quatre-vingts entrées en six dixièmes de seconde. Il en lut quelques-unes, y compris « je me bats contre l’assassin de mon mari par le rire » et quelques autres titres choisis. Puis il essaya « décapitations », et obtint huit cent vingt et un mille contacts et diverses vidéos. Il commença à en parcourir deux puis renonça. Quelques années auparavant, il s’était intéressé aux faits divers monstrueux, avait créé un site où figuraient des nouvelles telles que l’histoire de la femme qui avait fait cuire son mari dans une marmite, celle du couple qui conservait ses parents décédés dans des sacs en plastique, le père qui avait enterré son enfant jusqu’au cou dans une fourmilière. Il y avait une quantité surprenante de faits semblables, découvrit-il, aussi bien alors qu’aujourd’hui. À la seule différence qu’il était moins surpris désormais. Il se disait : avec Google, à quoi bon faire des études ?
Il fit une recherche sur son nom et trouva des références à des bâtiments qu’il avait construits en collaboration avec divers architectes, et une citation pour une monographie qu’il avait coécrite à l’université sur le travail de Bruce Goff et Herb Greene. Elle était disponible chez un marchand de livres d’occasion dans l’Arkansas.
Il finit par abandonner l’ordinateur et retourna à la télévision, zappant d’une émission à l’autre. Il y avait trop de tout. Il passa d’un reportage sur les étrangers en situation irrégulière à un autre sur le commerce des enfants au Cambodge, deux rediffusions. Le reportage sur le Cambodge montrait un dentiste américain ombrageux à Phnom Penh, qui se mettait malgré lui à raconter qu’il aimait emmener des enfants de sept ans dans sa chambre d’hôtel.
« J’aime tellement ces enfants, susurrait ce type d’une petite voix. Je suis allé plusieurs fois par an dans ces contrées depuis ma première visite dans les années quatre-vingt, un pays si agréable, des gens si charmants. »
Vaughn plaignait le bonhomme, cet honnête pédophile. Il était en train de se faire massacrer par les types de la télé et ne semblait pas s’en rendre compte. Mais il le méritait et Vaughn s’installa pour regarder, songeant à sa famille et à ceux qui lui étaient chers, les gens qui comptaient sur lui et qui attendaient son retour à Lincoln, dans le Nebraska, ou à Continent, en Georgie. C’était un petit homme qui vous donnait la chair de poule, tout en cheveux et dépourvu de front. Il semblait vivre dans une constante et insatiable convoitise de petits Cambodgiens, mais ce jour-là il était la vedette du spectacle. Il était ravi. Il souriait. Il était le pédophile injustement abusé par de cruels réalisateurs de documentaires, un cas d’école pour notre époque.