+ La Fin - Salvatore Scibona
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Salvatore Scibona La Fin

"La Fin" de Salvatore Scibona,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent

 

Extrait de La Fin de Salvatore Scibona

1
Un mètre cinquante-quatre en chaussures de ville, la
face ronde et joufflue de l’ours, le torse et les épaules
massifs, le ventre presque aussi puissant, mais les hanches
étroites, et sans le postérieur adéquat pour s’asseoir
bien qu’on l’ait très rarement vu assis, les chevilles
graciles et de minuscules pieds de fillette: c’était un
homme en forme d’ampoule électrique. La peau verdâtre,
les coudes et l’arrière des genoux irrités de psoriasis,
les joues rasées vierges de toute cicatrice, il était
d’une fidélité sans faille à ses tâches quotidiennes, sans
rancune envers les vilenies du monde, voire reconnaissant
de leur existence; un boulanger préparant
des pains avec et sans graines, de modestes gâteaux, des
gourmandises saisonnières recouvertes de sucre glace;
le fournisseur de tout le quartier et des clients de passage;
un lecteur assidu des journaux de l’après-midi
comme tous les membres de sa profession, né le jour
de la Sainte-Lucie en 1895; un fier citoyen de l’Ohio;
grand amateur de bonbons au caramel entre huit
heures du matin et deux heures de l’après-midi quand
il s’interdisait de fumer; propriétaire d’un large front
lisse et de cheveux noirs lustrés et ondulés, d’yeux
idiots d’un bleu pâle surnaturel, profondément enfoncés
dans le crâne parmi des poches boursouflées de
nuages pluvieux, les yeux d’un empoisonné au plomb
qui de sa vie n’avait jamais tenu le moindre discours à
plus de deux personnes à la fois; un homme qui selon
son bon plaisir vous regardait sans vous voir, comme
font les vieux chats, habitué à endurer la compagnie
d’autrui mais toujours aspirant à la solitude; le boulanger
d’Elephant Park; un entrepreneur dépourvu
d’ambition; une âme affranchie de tout souci grâce à
la chance et à l’autodiscipline; un père d’une indulgence
émue avec ses fils; un consommateur mesuré
de boissons fortes qui priait chaque jour pour le salut
de ses garçons et de son épouse; un fumeur néanmoins
immunisé contre le rhume et la grippe; un homme
indifférent à la météo; un amoureux des épreuves,
heureux et miséricordieux; un chrétien ordinaire.
Ses quinze heures de travail quotidiennes, il les
divisait en trois parties: six heures passées dans la cuisine,
tout seul; six derrière la caisse dans la boutique,
où il supportait cette lente diminution de soi exigée
par la compagnie de gens étrangers à sa famille; puis
trois autres heures passées à l’arrière, trois heures solitaires
à moins qu’un de ses garçons ne vînt lui tenir
compagnie. Il avait trois fils.
Des trois, ce n’était jamais l’aîné ni le benjamin qui
ouvrait la porte de derrière de la boulangerie, la poporte
en perlimpinpin comme on l’appelait, et entrait
après l’école pour s’asseoir à côté de son père affairé.
C’était le cadet, en manque d’amis, alors que les deux
autres écumaient les rues. C’était toujours Mimmo
qui venait le voir là, un garçon silencieux, impérieux,
qui dégageait une douce odeur de pisse, qui du haut
de son tabouret observait toutes choses spectrales et
concrètes, qui au lieu de jouer au football ou de voler
du charbon au dépôt des chemins de fer ouvrait la
porte allée-hop, comme on l’appelait aussi (il n’y
avait pas de poignée, le pêne était cassé depuis belle
lurette, mais un bâton coincé dans l’angle inférieur
droit envoyait cette porte valser), et rompait ainsi la
solitude des heures caniculaires de l’après-midi dans
l’arrière-boutique de la boulangerie, lorsque les fours
rougeoyaient pour la nuit, et que la porte vitrée destinée
aux clients restait fermée à clef, obturée d’un
rideau. À vrai dire, le boulanger aurait préféré la compagnie
de l’aîné ou du benjamin, ces deux garçons qui
tenaient de leur mère un talent certain pour la flatterie,
les grands coups de menton, les chants patriotiques
entonnés d’une voix de fausset tonitruante, sans parler
du récurage et du balayage.
Malgré toute son économie et son labeur, il n’avait
pas réussi durant les plus jeunes années de ses fils à
accumuler un trésor suffisant en ce bas monde pour
leur aménager une chambre privée – tous trois partageaient
un lit Murphy au salon – ni, à vrai dire, pour
agrémenter le repas dominical d’un plat de viande ou
de volaille; ni pour acheter quelques fanfreluches susceptibles
d’égayer les murs du salon, des volants destinés
aux ourlets des rideaux, une enseigne qui sur la
vitrine de la boulangerie aurait pu signaler la nature de
son commerce; ni pour payer le salaire d’un mitron, si
bien que les tâches innombrables de son métier lui
incombaient entièrement. Ses garçons, il les envoyait
à l’école. Leur mère roulait des faux cigares cubains
sur la table de la cuisine.
D’Agostino, l’usurier propriétaire du mont-de-piété
et l’un de ses clients réguliers, lui déclara que c’était la
croyance superstitieuse qu’on ne pouvait pas dépenser
ce qu’on n’avait pas encore gagné qui avait enchaîné
les serfs à leurs champs. «Tu ne peux même pas payer
une vieille fille pour enfoncer les touches de ta caisse
et casser tes amandes, CQFD», conclut-il.
Certes, mais cette incapacité démontrait plutôt la
limite de ce que le boulanger pouvait espérer posséder.
Il comprenait que l’Amérique était devenue un grand
pays en étendant le droit de posséder de l’argent à
l’argent lui-même, pourtant cette pratique relevait à
ses yeux de la plus vile corruption, car dans quelles
mains l’argent initial prenait-il l’argent second sinon
dans celles de l’homme qui l’avait gagné à la sueur de
son front? Moyennant quoi nul compte bancaire ne
portait son nom, car d’où les intérêts auraient-ils pu
découler? De l’usure! Sinon, il ressentait envers son
pays d’élection une tendresse telle qu’il avait vu des
jeunes filles s’efforcer d’en dissimuler une semblable
envers leur père.
Ses espoirs étaient en réalité incorruptibles et banals.
Il les connaissait bien – enfin, il en connaissait bien
un, il pouvait le décrire avec des mots, mais l’eussiez vous
interrogé il ne vous en aurait rien dit, car ces
mots n’étaient pas destinés à vos oreilles. Il était tout
simplement modeste, ordinaire à tous égards, et sa
clientèle, même les enfants parmi elle, ne l’appelait
pas par son nom de famille, mais tout simplement
Rocco, comme s’il avait été leur serviteur ou leur
cousin.
Il était sujet à l’effroi.
À l’heure la plus inattendue de sa douce solitude,
avant le point du jour, tandis qu’il longeait en se dandinant
les ruelles souillées de flaques d’eau sous les
minuscules balcons des immeubles d’habitation, où
durant les mois d’été les enfants prisonniers ronflaient
sous la lessive étendue, dominés par les nuages jaune
foncé de la fumée du charbon, l’effroi jaillissait de
l’ombre pour le frapper au visage. Ou plus tard, à
quatre heures du matin, alors qu’il disposait sur les
étagères ses cent quatre-vingts miches oblongues de la
journée, qui montaient très très lentement autour de
lui, toutes blanches (imaginez un colosse dans un
mausolée d’innocents)þ; ou quand il charbonnait le
four, l’effroi fondait sur lui et lui flanquait une gifle.
En pareils moments, que pouvait-il faire pour se protéger,
sinon nommer cet effroi en espérant que cette
apostrophe saperait la force de l’assaillant? Il prononçait
donc intérieurement la mise en garde biblique
qui le décrivait beaucoup mieux que lui-même
n’aurait pu le faire, qui décrivait aussi son propre rôle
dans le projet universel et les conséquences de son
éventuelle incapacité à tenir ce rôle. Il entendit ces
phrases pour la première fois à la messe de baptême
de son dernier fils. Le Monsignor la lut en latin, et il
n’en comprit pas un traître mot; puis il la lut en italien,
mais il avait la tête ailleurs; enfin, en anglais, et
elles firent leurs ravages: «Écoutez-moi, je vous enverrai
le prophète Élie avant la venue du grand jour terrible
du Seigneur: Et il tournera le cœur des pères vers les
enfants, et le cœur des enfants vers les pères, de crainte
que d’une malédiction je ne vienne anéantir la terre.þ»
Il avait trois fils. Qu’il aimait conformément aux
vœux du Seigneur. Mme Chauderrière, leur mère, également
nommée Luigina, lui était tout aussi chère,
mais de manière collatérale, comme le véhicule grâce
auquel il avait reçu la bénédiction de ses fils.
C’étaient des garçons: leur âme était donc inachevée,
et leurs habitudes la marquaient à jamais. Quand
l’aîné découvrit qu’on pouvait déguster la pastèque
avec une pincée de sel, les deux autres l’imitèrent sans
vergogne, singeant aussi les grimaces dégoûtées de
l’aîné, et ils se mirent à cracher les pépins comme des
sauvages en visant les chiens qui passaient à leur portée.
Ils fuguaient et revenaient malgré tout. Leurs
résolutions étaient innocentes. Ils étaient aussi vulnérables
à leur environnement que la moisissure. Il les
en aurait volontiers félicités: après tout c’étaient des
Américains, qui avaient du nerf là où des nations plus
anciennes crevaient de peur, et un million d’individus
tout aussi nerveux grouillaient autour d’eux, brûlant
d’envie d’être choisis, et puis ses fils intrépides, soumis
à un devenir perpétuel, cherchaient partout et sans
cesse l’être qu’ils désiraient le plus incarner. Lui, de
son côté, avait fini de devenir depuis longtemps et il
devait donc affronter des incertitudes plus rares, plus
concentrées, infiniment plus effrayantes: l’heure de sa
mort, la vaillance de sa foi en le Seigneur. Il les aurait
volontiers félicités si seulement il avait pu être sûr
qu’à un certain moment, au début de l’âge adulte,
leur devenir allait se conclure et qu’ils tireraient alors
tous les bénéfices de ce devenir: l’aisance physique,
le regard droit et le verbe direct, le renoncement au
désir de paraître, et puis la capacité de prier sans rien
demander pour soi. Son propre père avait un mot
pour décrire tout ce processus, et c’était là l’espoir de
Rocco, cette chose qu’il ne vous aurait pas dite parce
qu’elle ne vous regardait pas et qu’il ne voulait pas la
déshonorer en s’expliquant. C’était la chose qu’il désirait
pour ses garçons, qu’il aimait comme lui-même –
il espérait qu’une fois devenus des hommes ses garçons
s’endurciraient. Pensez à une brique dans un four. Son
père y était parvenu, son grand-père encore mieux,
comme en témoignaient les poches couleur nuage pluvieux
qui leur entouraient les yeux. «Ne fréquente pas
les gens qui se touchent le visage quand ils te parlent,
disait son père. Nos mains ne sont pas faites pour ça.»
Maintenant, regardez un peu ses garçons. Lui-même
ne comprenait pas pourquoi ils se sentaient obligés de
sourire sans arrêt! Dans leurs écoles on leur apprenait
à serrer la main d’inconnus en exhibant leurs dents,
comme s’ils étaient des chevaux disponibles pour une
inspection. Ce n’étaient pas des chevaux! C’étaient
des chrétiens, mais ils riaient quand il n’y avait rien de
drôle, car ils désiraient par-dessus tout non pas s’endurcir,
mais se faire aimer, et leurs simagrées faisaient
bouillir le sang dans les veines de Rocco, parce qu’ils
se donnaient au plus offrant. À ses yeux, comme aux
yeux du Seigneur, ils étaient sans prix.
Trois garçons, un deux trois, et lui leur père, et
Chauderrière.
L’un de ses cousins avait eu une cousine qu’il voulait
présenter à Rocco, c’était Chauderrière (qui n’avait
pas encore acquis ce surnom), et ils s’étaient mariés.
D’accord, c’était un petit peu plus compliqué. Cela se
passait dans la ville d’Omaha, Nebraska, où il avait
d’abord migré et trouvé un boulot consistant à faire
monter les bœufs dans les trains ou à les en faire descendre.
Woodrow Wilson venait d’avoir son attaque,
et Rocco était navré pour Edith, la jeune épouse qui
avait sauvé Wilson de son veuvage. De plus, alors que
la grippe espagnole se répandait à travers le vaste
monde, où donc Rocco travaillait-il sinon dans un
dépôt des chemins de fer, parmi des trains qui arrivaient
de lointaines gares contaminées dans l’est, le
sud et l’ouest du pays? On aurait dit la chaleur d’un
haut-fourneau, cette terreur, on aurait dit l’haleine
brûlante du Seigneur soufflant sur lui pour l’exhorter:
Endurcis-toi! Il déclara donc à Chauderrière avec
qui il avait partagé des étreintes insuffisamment protégées
dans des wagons de marchandises: «Je crois
qu’on ferait mieux de se marier.» Ce à quoi elle
répondit: «Nous sommes d’accord.» Et parce qu’il
lui avait déjà fait honte il ne reçut aucune dot, ce qui
n’était pas injuste.
Chauderrière, Luigina, planta sa lance dans le cœur
du Rocco en devenir et le vit battre pour la dernière
fois. Dès qu’il se serait endurci, avait prophétisé son
père, l’époque révolue de sa mollesse lui paraîtrait
méprisable, ce qui fut en effet le cas. Il renonça à être
un pilier de bar, à uriner à partir d’une fenêtre élevée,
à envoyer chaque semaine une lettre à sa mère restée à
Catane; enfin, il renonça même au Nebraska, acheta
deux billets de train à destination de l’est et deux lots
de sous-vêtements neufs. Ce qui resta de l’existence
du Rocco en devenir se réduisit à peu près à Chauderrière,
qui s’était elle-même magnifiquement endurcie,
et à qui le surnom de Chauderrière (acquis dans les
wagons de marchandises, c’était sa propre invention,
celui qu’elle préférait) ne s’appliquait plus désormais
au même degré, mais il est plus facile de planter une
lance et de tuer un homme qu’un mot.
En décembreþ1919, Chauderrière et Rocco atteignirent
leur destination et descendirent du train. Elle
était hirsute. La neige s’accrochait au duvet de son
manteau informe en tissu. Les plaques de fer-blanc qui
protégeaient les angles de sa malle crissèrent sur la
glace quand elle la tira au bout d’une ceinture fixée à
la poignée, tandis qu’elle portait ses autres bagages sur
le dos dans un sac en toile de bâche. Sur la route de
l’Ohio elle traîna ses affaires, enceinte, en chantant
pour son époux.
Quatre ans et demi plus tard, soit au bout de trois
années d’apprentissage de Rocco sous la férule du boulanger
Modiano, le vieillard, prévoyant sa retraite,
proposa de louer la boulangerie à Rocco jusqu’à ce qu’il
ait assez d’argent pour l’acheter. Comment pourrait-il
réunir cette somme? Il réfléchit toute une journée,
puis, en un éclair, trouva la solution: il ouvrirait tout
bonnement le magasin tous les jours de la semaine.
Sans exception. Que le sabbat aille au diable, ainsi
que Noël et la Pentecôte. Chauderrière ne fut pas la
seule à exprimer son scepticisme, mais il alla de l’avant
malgré les doutes de tous les saints Thomas et autres
Tomasinas.
Alors commencèrent les épreuves, mais au cours
des années innombrables sa fidélité à son plan initial
resta inébranlable, et le labeur s’entassait sans relâche
sur ses épaules consentantes comme s’il avait décidé
de bâtir sa maison sous une cascade.
«Et maintenant commence un voyage spirituel, afin
d’exercer mon esprit quand le travail physique a pris fin»,
récita l’aîné aux yeux verts, debout sur le lit Murphy
déplié au salon tandis que Chauderrière lui soufflait
ses phrases qu’elle lisait dans un manuel scolaire; et
Rocco, malgré tous ses efforts, constata que sa vision
se brouillait et il s’allongea sur le tapis, le benjamin
efflanqué qui refusait de manger le pain de son père,
pelotonné dans le manteau de Rocco, le cadet, le
bouddha assis en tailleur, observant la scène à partir de
son perchoir dans l’armoire. Chez Rocco la conscience
se prépara à son congé nocturne de quatre heures. Que
n’aurait-il donné pour renoncer au sommeil! Si Dieu
était bon, une fois de l’autre côté il rendrait à Rocco
toutes ces heures volées par le sommeil, après le
dîner au salon, la bave du mioche sur sa manche.
Chauderrière applaudit. Les gonds de l’armoire
grincèrent quand le cadet s’enferma à l’intérieur.
Rocco s’endormit.
Et les problèmes commencèrent.