+ © Les Inrockuptibles - 17 au 23 novembre 2004 - Entretien avec Toni Morrison
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Entretien avec Toni Morrison
© Les Inrockuptibles - 17 au 23 novembre 2004

USA > Pour Toni Morrisson, Prix Nobel de Littérature, c'est l'incroyable peur qui saisit la société américaine qui a conduit tant d'électeurs à voter pour un programme dont ils n'ont même pas idée.

Comment avez-vous reçu la nouvelle de la réélection de George W. Bush ?
Sans en être confiante, j'avais le sentiment qu'il avait de fortes chances d'être battu. Il y avait tant de colère et de désespoir. Mais je savais aussi comment il avait gagné la première fois et, comme beaucoup, je m'attendais à un énorme niveau de fraude et de magouilles. Nous avions raison de nous inquiéter : les incidents ont été nombreux, notamment avec les machines à voter, et en particulier dans l'Ohio. Dans un village où 600 électeurs étaient inscrits on a dépouillé 1400 bulletins pour Bush ! On peut donc se demander ce qui se serait passé si… Pourtant, il me paraît un peu vain de s'en tenir là : si Bush a gagné c'est parce qu'il s'est trouvé des électeurs pour voter pour lui. Et c'est cela au fond qui m'a surpris. Je n'avais pas idée de la profondeur des peurs qui règnent aux Etats-Unis. Je savais que les gens étaient effrayés et que la campagne faisait commerce de la peur, mais je n'imaginais pas que c'était à ce point profond et répandu. Je n'avais pas saisi le lien entre la peur physique (être la victime du terrorisme…) et une peur plus diffuse qui a trait à l'évolution du monde. C'est cette peur diffuse qui explique, par exemple, les résistances face au mariage gay. Ces deux formes de peur se sont mêlées durant la campagne, alimentées par des éléments d'actualité. L'apparition d'Osama Ben Laden à la télé quelques jours avant le scrutin ! C'est vraiment le meilleur pote de Bush celui-là. Soudainement il est là, il a l'air d'aller bien, on dirait un chef d'Etat… Et puis autre événement : la prise de position des évêques – qu'on aurait bien aimé entendre à propos des vies gachées d'enfants abusés sexuellement… – à propos de l'avortement. Ils nous ont expliqué comment ils allaient excommunier non seulement Kerry mais également tous ceux qui voteraient pour lui. C'est totalement dingue ! Ces prises de position profitent du profond désarroi de gens qui ne savent pas que faire, que penser, quelle place occuper dans le monde, et qui se referment face à des étrangers qu'ils transforment en démons. Ce qui frappe c'est à quel point tous ces électeurs sont mal informés. En tant qu'enseignante, il est toujours difficile pour moi de penser qu'une personne va voter pour quelqu'un parce qu'elle aime bien sa manière de saluer de la main… Ces gens n'ont aucune espèce d'idée de l'agenda politique de Bush, ils ne réalisent pas ce qui va se passer pour leurs enfants, ce que signifie la privatisation de la sécurité sociale, des écoles, des prisons… Ils ne voient pas à quel point sa politique dépend des grandes firmes.

En général, peur et ignorance vont de paire.
On a vu ça si souvent ! Mais à la longue c'est fatiguant. On n'arrive à presque plus pouvoir parler à ces gens. J'ai entendu cette femme, jeune, une born-again christian, qui expliquait qu'elle attendait le “ ravissement ”, ce moment où ils monteraient tous vers le ciel, et qu'elle espérait que cela se produirait du vivant des ses enfants. Elle décrivait le ciel qui s'ouvre, les nuages … J'étais très triste d'entendre ça. Et des millions de gens partagent cette peur incroyable qui fut au cœur de l'élection.

Comment expliquez la facilité avec laquelle la peur s'est emparée de l'espace public ? Est-ce lié à la médiatisation croissante ?
Depuis des années maintenant, l'idée de l'Amérique se résume à avoir peur et se débarrasser de sa peur en consommant. Il y a toujours en vous un vide, quelque chose dont vous manquez. Vous avez peur de ne pas “ y arriver ”, quoi que cela veuille dire. Et si vous “ y arrivez ”, alors vous n'y êtes pas tout à fait parvenu ! Le shopping vous procure du bonheur, et il y a toujours un nouveau jouet qui vous attend. Quand les gens ne se sentent pas bien, ils achètent, ils vont au cinéma, se divertissent, et ils vont mieux. Cela ne concerne donc pas que l'information, mais aussi les films violents, les talk shows où l'on parle de ce que vous n'avez pas encore. Acheter ou mourir. Acheter et mourir. “ Shop till you drop ” : l'idée peut paraître simpliste mais elle est profondément ancrée dans la psyché américaine.

Le pays semble aujourd'hui profondément divisé. Peut-on parler de deux Amériques ?
La dernière fois que j'ai connu une situation pareille c'est pendant la guerre du Vietnam. Mais en fait ça ressemble aussi beaucoup à la guerre civile. Ce n'est plus une guerre au sens propre, c'est un affrontement politique mais… Il faut bien comprendre que Bush est radical, agressivement radical même. Je ne sais pas comment cela va finir. Il est un peu tôt pour penser à la suite. De ce point de vue c'est différent de 2000 : à l'époque, nous étions mobilisés à cause de la fraude et nous attendions la décision de la Cour Suprême. Cette fois-ci, ce fut le silence. Pendant deux ou trois jours, on ne pouvait pas parler. Depuis, on entend ceux qui pensent que Kerry n'était pas un bon candidat. Je ne suis pas d'accord. De toute façon, le choix était si simple entre lui et Bush. Comment pouvait-il y avoir des indécis ? On a fait beaucoup de blagues sur les indécis : comment font-ils pour se lever le matin ? et pour s'habiller ? ! ! !

Même si elle a perdu, la gauche vous semble-t-elle en meilleure forme après cette élection ?
A la différence du parti Républicain, ces dernières années la gauche n'était pas très mobilisée parce qu'elle avait gagné toutes les batailles. Tout ce pour quoi nous nous étions battus, nous l'avions conquis. Personne pensait que nous aurions à nous battre de nouveau sur certaines questions comme le droit des femmes ou le racisme. Nous avions baissé la garde. Et puis à gauche les gens sont souvent des idéalistes. Les Républicains sont plus cyniques par rapport à la politique, ils ont le sentiment d'être missionnés, ça ne les gêne pas du tout de jouer sur l'irrationalité. Clinton disait l'autre jour à la télévision que lorsque les gens pensent ils votent Démocrate. C'est vrai. Cette élection l'a montré.

Etes-vous inquiète de la place qu'occupe désormais la religion aux Etats-Unis ?
C'est inquiétant parce que les Etats-Unis sont fondés sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, sur l'idée que les gens peuvent faire ce qu'ils veulent en la matière sauf dicter ce que les autres doivent faire. Il ne saurait donc y avoir de religion d'Etat, à la différence des pays d'où venaient nombre des immigrants. Si cela change un jour, alors tout changera considérablement. Et je n'y crois pas vraiment. Mais la religion est un masque. Je ne veux pas dire que les croyants ne croient pas mais que la religion est un voile sous lequel autre chose se passe : la lutte pour le pouvoir. Les religions sont instrumentalisées dans ces batailles. S'ils pouvaient se cacher derrière un autre principe que la religion, ils se feraient. Le non sens de toute religion peut être transformé en raison de faire quoi que ce soit.

Comment la politique identitaire s'accommode-t-elle de cette forte polarisation politique ?
Depuis la réélection, j'éprouve quelque chose de radicalement nouveau pour moi : je me sens plus étrangère qu'à l'époque de la ségrégation. A ce moment là, quand j'allais dans le Sud ou à Washington et que je voyais des signes discriminatoires, je n'ai jamais éprouvé le sentiment de ne pas appartenir à ce pays, je pensais juste que ces gens avaient tort. Et là, pour la première fois, j'ai l'impression de ne plus appartenir. Beaucoup de gens m'ont dit partager ce sentiment – blancs et noirs.

propos recueillis par Sylvain Bourmeau

Dernier roman paru en français Love (Christian Bourgois éditeur)


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