+ Ararat - Frank Westerman
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Frank Westerman Ararat

"Ararat" de Frank Westerman,
traduit du néerlandais par Danielle Losman

Masis

Empilez les lettres du mot Ararat et vous obtenez une montagne
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     A
    R A
   R A T
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J’aime construire des mots avec des lettres et des histoires avec des mots. Pour le son, le rythme, le sens. Et pour les étincelles. Frappez deux phrases l’une contre l’autre et le feu jaillira. Ararat est arménien. Ararat est turc.
Si ça marche (et avec l’Ararat ça marche) l’histoire dépassera la portée des phrases isolées. Son sommet : le premier endroit sec après le Déluge, une ardoise bien nette pour un nouveau début – c’est ainsi que l’Ararat est ancré dans la foi de mon enfance.
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Pour ma première vision de l’Ararat, j’étais mal préparé. On était en novembre 1999, une époque où tout le monde parlait du bug du millénaire. À Times Square, mais aussi plus près de nous sur la Place Rouge à Moscou, on pouvait voir les secondes défiler sur des écrans digitaux géants. Le grand décompte avait commencé, et ce que l’on faisait, on le faisait avec juste un peu plus de nervosité, mais aussi d’intensité. La probabilité minime qu’une connerie informatique inhérente au système pourrait entièrement, ou à moitié, déstabiliser la civilisation terrestre, conférait aux journées un éclat particulier. Qui pouvait garantir qu’à l’heure zéro du 1er janvier 2000 – comme pour un feu d’artifice – des roquettes atomiques russes n’allaient pas s’éjecter de leur silo ? On pouvait rester stoïque, on pouvait s’en moquer, on pouvait y voir l’imminence de l’Armageddon.
À cette époque, je suis parti en voyage en Arménie. Je travaillais comme correspondant dans l’ex-Union soviétique et je n’avais jamais mis les pieds à la frontière méridionale de mon territoire journalistique. La liaison entre Moscou et Erevan était assurée par un Iliouchin de l’Aeroflot. Le lourd appareil suivait pendant quelques heures le même méridien puis décrivait une faible courbe au-dessus du Caucase et de ses guerres, actives ou éteintes. Pas si loin en dessous de nous, scintillaient les rivières de la Tchétchénie, et on ne pouvait qu’espérer être hors de portée des tirs antiaériens.
Une chose m’échappa à mon arrivée à Erevan ; la passerelle télescopique entre la porte de l’avion et le bâtiment de l’aéroport aspire le visiteur ingénu à l’intérieur d’un volcan. L’architecte a conçu le terminal comme un cône aplati autour d’un cratère central d’où jaillit la tour de contrôle comme un pilier de lave. En tant que passager on ne se doute de rien, parce qu’on s’inquiète de son bagage, on essaie de se débarrasser des porteurs dépenaillés et qu’en fait on a surtout envie de pisser.
Après avoir récupéré mon bagage, je suis monté dans un petit bus-navette qui attendait dans ses propres relents de pétrole sous un viaduc de béton. Une fois en route pour la ville, laissant derrière moi l’agitation des départs et des arrivées, j’ai remarqué que la plaine au loin, avec ses vignes et ses peupliers, était fermée à l’horizon par la paroi d’une montagne. Les petites granges de bois et de pierre, les fossés d’irrigation et les brise-vent se trouvaient tous à l’abri de cette unique paroi. Ce n’était pas un mur mais un enchevêtrement grimpant de bandes vertes et grises. Le plus étrange était que cette pente semblait sans fin, comme une échelle de Jacob, et remplissait complètement l’encadrement de la petite fenêtre du bus. Pour savoir si cet empilement de pierres et d’herbe finissait par s’arrêter quelque part, il fallait que je penche la tête, et lorsque je me suis penché encore un peu plus, j’ai vu une bande de rochers noirs recouverts d’un voile de glace. Et par-dessus, enfin, le bleu du ciel. On aurait dit que l’Ararat m’avait déjà à l’œil, bien avant que je le regarde.
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À Erevan, on ne peut rien faire sans que l’Ararat s’en mêle. C’est énervant à la fin ; je me serais bien volontiers installé à une terrasse pour le fixer à mon tour sans ciller. Les Arméniens le nomment Masis ou encore Montagne-mère – à cause de la présence sur son flanc d’un véritable cône volcanique qui un jour a jailli de ses entrailles dans de tonitruantes douleurs d’enfantement. J’ai essayé de me mettre au travail, mais j’étais distrait par le décor de cette montagne bicéphale. Une petite phrase me trottait en tête, que mon professeur de russe me forçait à répéter comme un mantra pour m’exercer à prononcer les « r ».
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Na gore Ararat
Raschot
Kroupny vinograd
(Sur la montagne Ararat pousse un énorme vignoble.)
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Je me surprenais à déclamer avec un énorme plaisir le mot « Ararat » (impossible de le chuchoter). On pouvait laisser rouler ces deux « r » comme une avalanche dévale une lointaine colline.
En ville, la vie reprenait son cours quotidien : les tenanciers de kiosques étalaient leur marchandise – fleurs coupées, journaux, revues de sport cérébral. Ailleurs, des changeurs d’argent tout en affaire brandissaient les derniers chiffres du cours du jour, qu’ils glissaient dans leurs panneaux We Buy/We Sell. Mais je voyais surtout que plus le jour avançait, plus il faisait brumeux, on aurait dit que les contreforts de l’Ararat trempaient dans des flaques de lait. À hauteur de la bande noire des rochers, apparut dans l’après-midi un col de nuages, mais le blanc du capuchon le surmontait et continuait à scintiller par-dessus. L’Ararat n’avait rien de pointu, le sommet était arrondi, une étendue de glace bombée.
On avait beau rester à l’intérieur, impossible d’échapper à l’Ararat. Son image se trouve sur les billets de banque, les timbres et en hologramme sur les cartes de crédit. Même aux moments où je n’y faisais pas attention, alors que j’étais en reportage, il apparaissait sous toutes sortes de formes étonnantes.
Cela avait commencé à la fabrique de cognac d’Erevan, une forteresse de granite bâtie dans un style impérial comme l’aimait Staline. Son emplacement sur un rocher en pleine ville offrait une vue imprenable sur le bassin de la rivière et le volcan qui dressait majestueusement ses deux sommets (l’un chapeauté de neige, et l’autre tête nue). « Ararat » était le nom du cognac produit et embouteillé ici, et sur l’étiquette paradait une version peinte en dorure du panorama. Sur le mur de la cave où l’eau-de-vie mûrissait, l’écrivain Maxime Gorki avait un jour gravé un aphorisme :
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Camarades, honore la puissance du cognac arménien ! Il est plus facile de monter au ciel que de sortir d’ici lorsqu’on en a trop bu !
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Le vieillard en costume trois-pièces qui me servait de guide, un Arménien du nom d’Edouard, caressait de la main les tonneaux de chêne en me racontant le raisin d’Ararat, qui poussait uniquement au pied de l’Ararat.
« Vous êtes certainement familier des Écritures ? » La question avait le ton de l’admonestation ou du moins celui de la recommandation, et il ajouta d’un air résolu : « Les vignes dont nous récoltons le raisin sont issues des vignobles plantés par Noé. »
Et ça n’arrêtait pas. J’ai pris un taxi en compagnie d’un photographe pour aller aux Salines nationales, une mine dont même les bâtiments en surface étaient sur le point de s’écrouler. Depuis qu’on avait arrêté l’extraction, une clinique pour asthmatiques avait été installée dans une des galeries.
Dans l’ancien vestiaire des mineurs, nous avons reçu des casques et des blouses de médecin. Une pédiatre aux allures d’hôtesse de l’air, nommée Anouch, nous résuma les mesures de sécurité. Elle jonglait avec une lampe de poche grosse comme le poignet et soulevait ses sourcils épilés ; ce n’est qu’ensuite que nous avons pu descendre dans son hôpital. Nous sommes montés dans une cage-ascenseur équipée d’une porte coulissante en grillage et nous nous sommes enfoncés en oscillant dans les profondeurs de la terre. Anouch riait en allumant sa lampe. « Nous en aurons besoin s’il y a une panne de courant. »
Jouant avec le faisceau de lumière, elle dessinait des vagues sur les couches de terrain qui défilaient. Je reconnus de l’argile à blocaux, des formations calcaires et bientôt apparut le sel.
La cage resta suspendue à une profondeur de 234 mètres. Une croix rouge en néon était accrochée au-dessus d’une porte qui donnait accès à un couloir taillé dans les cristaux de sel, dont les murs étaient « stuqués » de la façon la plus grossière qui soit : à cause de l’humidité de la respiration et de la sueur des corps des mineurs, les murs et le plafond avaient fondu comme dans une grotte à stalactites. Des rideaux de plastique étaient suspendus à un système de tringles, et derrière se tenaient des enfants aux yeux noirs et humides qui parvenaient avec peine à respirer dans l’air extérieur normal.
On nous a invités à nous asseoir aux tables ; dans des espèces de bols à soupe, trois fois par jour, les petits patients recevaient un « cocktail à l’oxygène ». Les masques, embouchures et tuyaux étaient suspendus à une patère tout à côté, au nom de l’enfant. Comme si elle ne nous avait pas encore suffisamment subjugués, le docteur Anouch déclara : « Les couches de sel dans lesquelles nous sommes se sont déposées aussitôt après le Déluge, lorsque l’eau s’est retirée. »
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C’était peut-être absurde, mais le sel était bien la preuve que la plaine au pied de l’Ararat avait été une mer ou un lac salé qui un jour s’était asséché comme une assiette de soupe. Seulement voilà, quand cette croûte s’était-elle formée ? Il y a combien de millions d’années ?
Les Arméniens que j’ai interrogés n’en avait rien à faire des datations au carbone 14 ou au potassium-argon, pour eux ne comptait qu’une chose : ils habitaient le pays de Noé, où pour la première fois était apparu un arc-en-ciel. Comme dans la Bible, ils croyaient qu’une arche avait existé, longue de trois cents aunes, large de cinquante et haute de trente, un bateau de sauvetage enduit de goudron dans lequel hommes et bêtes avaient survécu à l’inondation du globe terrestre tout entier. Ils vous montraient la tombe de la femme de Noé : une ruine d’ardoise sur une colline. Et là-bas, près de cette ombre triangulaire sur le flanc nord de l’Ararat, là, Noé avait choisi de dresser l’autel sur lequel il offrit « de tous les animaux purs et de tous les oiseaux purs ». Quand ils regardaient l’omniprésent Masis, les Arméniens ne voyaient pas seulement l’axe de leur monde, mais celui de l’univers.
Et ils étaient croyants – malgré (ou peut-être bien à cause de) l’« athéisme scientifique » qu’ils avaient bu du bout des lèvres pendant les soixante-dix ans de domination soviétique.
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En Arménie, à la veille du nouveau millénaire, m’est revenu le souvenir d’images de ma Bible d’enfant oubliées depuis longtemps. Je voyais Noé avec sa barbe, agenouillé en prières devant son autel. L’arc-en-ciel, le signe de l’alliance entre Dieu et les hommes. Je voyais la colombe avec la branche d’olivier dans son bec. Les animaux qui s’égaillaient, deux par deux, après avoir reçu la mission d’« être féconds et de se multiplier et de remplir la terre ». Cette dispersion, je le savais déjà tout enfant, s’était effectuée pas à pas, et non par bonds désordonnés. Les girafes et les zèbres, raides de leur longue immobilité forcée, étaient descendus en tâtant le terrain de leurs membres antérieurs fragiles.
Bien entendu, je ne croyais pas que l’arche s’était échouée là-bas – l’histoire de l’arche de Noé était pour moi avant tout une histoire –, mais le fait qu’on pouvait dire « là-bas » en pointant du doigt, ne me laissait pas indifférent. Je ne m’étais encore jamais fait la réflexion qu’il existait des lieux bibliques que l’on pouvait tout bonnement aller visiter. Le mythe de l’arche s’abritait derrière la réalité dure comme la pierre d’une montagne qui existait. Qui portait un nom, qui avait une hauteur qu’on pouvait mesurer avec précision (5 165 mètres) et des coordonnées inébranlables (39°42’’ latitude nord, 44°17’’ longitude est) selon les normes humaines.