+ Quaresma déchiffreur - Fernando Pessoa
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Fernando Pessoa Quaresma déchiffreur

"Quaresma déchiffreur" de Fernando Pessoa
traduit du portugais par Michelle Giudicelli.

L’affaire Vargas

Chapitre I
Mort sur le chemin


Qui commence par l’apparition de Custódio Borges à Benfica et finit par son arrivée et celle de Pavia Mendes près du corps de Vargas, et la déclaration du policier présent selon laquelle il s’agirait d’un suicide.
Dans la matinée du 12 février 1907, encore très tôt, pas pour le jour, mais pour les habitudes de Lisbonne, apparut sur la route de Benfica, avec un air nettement soucieux, un individu jeune, enfin, pas très jeune, de taille moyenne et au teint pâle, plutôt maigre, qui demanda, au poste de police qui se trouvait là, l’adresse de l’officier de marine Pavia Mendes. Au poste de police on ne le savait pas au juste, mais l’un des agents avait l’impression, sans se souvenir comment, qu’un commandant Pavia Mendes, ou quelque chose de ce genre, habitait un peu plus haut, du côté droit, précisément sur la route de Benfica.
Le demandeur s’empressa de remercier et remonta la rue d’un pas pressé. Plus loin, dans une épicerie qui était en train d’ouvrir – il était un peu plus de sept heures et demie – il reposa la même question. L’épicier ne savait pas.
Un laitier qui passait, et sur qui le jeune homme transféra sa demande, s’arrêta, demeura sur place, et confirma. Le numéro de la porte, il ne le connaissait pas, mais le capitaine de vaisseau Pavia Mendes habitait un peu plus haut sur la droite, une maison blanche de plain-pied, devant un petit jardin public, et avec un portail en fer à côté de la clôture donnant sur le jardin. On ne pouvait pas se tromper. Il n’y en avait pas d’autre de cette couleur, du moins avant qu’on n’arrive à celle-là, qui eût le même aspect. La première maison à droite, de plain-pied, avec un portail à côté, etc.
L’inconnu le remercia chaleureusement et se remit en route d’un pas rapide dans la même direction. À environ cent mètres de là il trouva la maison qu’on lui avait indiquée. Il regarda par-dessus le portail en fer et ne vit personne dans le jardin. Il se dirigea vers la porte principale, qui donnait sur la rue. Là, il s’arrêta, comme s’il hésitait ; il sortit sa montre, et vit qu’il était huit heures moins le quart. Il hésita encore, sans doute parce qu’il était très tôt. Finalement il se décida et frappa à la porte.
Une servante apparut, d’un certain âge, qui regarda d’un air passablement surpris le nouveau venu. Elle vit un homme encore jeune, plutôt maigre, de taille moyenne et au teint pâle ; elle vit aussi qu’il semblait être soucieux.
— Est-ce que c’est ici qu’habite le commandant Pavia Mendes ? demanda l’homme précipitamment.
— Oui, monsieur, c’est ici qu’il habite.
— Et… est-ce que je pourrais lui parler ?… Excusez-moi… Que monsieur le commandant veuille bien m’excuser. Je sais que ce n’est pas une heure pour venir chez les gens, et encore moins chez quelqu’un qu’on ne connaît pas. Mais il est urgent, il est très urgent que je lui parle… Il doit être debout.
Et, comme la femme, hésitante, murmurait : « Debout, oui, justement, il l’est, parce qu’il a travaillé dans son bureau toute la nuit… Mais… », il ajouta :
— S’il vous plaît, dites-moi une chose. Est-ce qu’un de nos amis du nom de Carlos Vargas a dîné ici hier soir ?
La femme éleva la voix et, d’un air encore un peu stupéfait :
— Oui, monsieur, il a dîné ici, oui… Quelqu’un de grand, de fort…
— C’est cela, c’est cela même, c’est bien lui. Mais, dites-moi s’il vous plaît, il n’est pas resté ici cette nuit, il n’a pas passé la nuit ici ?
— Passé la nuit ?! s’exclama la femme. Non… Il est parti très tard, vous savez… j’étais déjà couchée et c’est Monsieur qui l’a raccompagné jusqu’à la porte ; je me souviens d’avoir entendu la porte s’ouvrir. Il devait être plus d’une heure.
— Oh ! Mon Dieu ! s’écria à son tour le nouveau venu. Qu’a-t-il pu arriver ?
Inquiète, la servante dit :
— Je vais appeler Monsieur.
Là-dessus, de l’intérieur, une voix d’homme, suivie de près par le maître de la voix lui-même, intervint, un peu rudement : « Qu’est-ce qui se passe, Teresa ? »
La servante se retourna, au moment même où émergeait d’une pièce du fond un homme grand, mince mais robuste, portant un vieux pardessus sur son vieux pantalon et chaussé de mules, qui avait l’air de quelqu’un de mal réveillé.
— C’est un monsieur qui demande après ce monsieur qui était là hier, Monsieur.
— Comment ? Comment ? dit le maître de maison, en s’avançant rapidement.
Puis, s’avisant de la façon dont il était habillé, il dit :
— Entrez, je vous prie. Veuillez excuser ma tenue ; j’ai travaillé toute la nuit.
Puis, fébrilement :
— De quoi s’agit-il ?
— Je vais vous l’expliquer, dit le nouveau venu, faisant quelques pas en direction du commandant. Je suis un vieil ami de Carlos Vargas, qui, je crois bien, a dîné ici hier soir.
— En effet, dirent simultanément le maître de maison et la servante.
— Il m’a promis, pour une raison importante qui me concerne, d’être à la maison, chez lui ou chez moi – j’habite tout près de chez lui – vers minuit et demi ou une heure du matin. Je vais vous donner davantage d’explications…
— Venez par ici, dit le commandant.
Puis, écartant la servante, qui, curieuse, était restée, il fit entrer le visiteur dans un petit salon, et referma la porte.
— Je vais vous expliquer, et je vous demande par avance de bien vouloir m’excuser de vous déranger. Mais ma démarche n’est pas seulement motivée par le tracas que cela me cause ; elle est aussi due au souci que je me fais, au souci que je me fais pour Vargas… Il devait me donner une certaine somme d’argent…
— Je le sais parfaitement, l’interrompit le commandant ; il se trouve que, hier, quand il a pris congé de moi il m’a dit : « J’aimerais bien prolonger cette conversation, mais j’ai un ami qui m’attend chez moi, et je dois lui remettre de l’argent pour qu’il aille demain matin à Porto… »
— C’est cela même. C’est moi qui l’attendais.
— De sorte qu’il a pris congé de moi pour cette raison. Mais il n’aurait pu être là-bas ni à minuit ni à une heure, car quand il est sorti d’ici il était déjà une heure et demie.
— Oui, oui, tout cela est fort bien, je l’attendais là-bas, je l’attendais en faisant les cent pas dans la rue. Mais ce qu’il y a de pire c’est que jusqu’ici, c’est-à-dire jusqu’à l’heure où je suis parti de Campo de Ourique, c’est-à-dire à six heures et demie, il n’était pas encore rentré chez lui… Or, il avait la manie de prendre des chemins impossibles, et c’est pourquoi je crains qu’il n’ait… Je me demande bien ce qui a pu lui arriver.

Le commandant Pavia Mendes parut soudain bouleversé.
— Oui, et si je me fais du souci, je vous le dis en toute sincérité, c’est pour lui. Carlos Vargas pouvait avoir tous les défauts, mais jamais il n’aurait laissé un ami aux abois. Il ne m’aurait pas fait faux bond s’il ne lui était rien arrivé. Sauf s’il n’avait pas eu l’argent, mais alors il serait venu le dire… – Mais il l’avait, vous savez. Il devait l’avoir. Il a dit : « Je vais vous apporter de l’argent. » Il parlait comme quelqu’un qui l’a sur lui… C’est donc cela ; c’est bien cela. J’ai fini par me dire qu’il avait dû rester ici, qu’il avait dormi ici chez vous parce que votre conversation s’était beaucoup prolongée. Cela ne me paraissait pas probable, mais enfin…
L’officier de marine le coupa :
— Il n’a pas dormi ici, non. (Et soudain, il fit un geste […]) Et puis, il avait mes plans avec lui !…
— Comment ? Vos plans ?
Pavia Mendes se prit convulsivement la tête entre les mains.
— Oui. Les plans de mon sous-marin…
Le visiteur le regarda, abasourdi.
— Les plans de votre sous-marin ? Quoi ? Il avait sur lui, à cette heure de la nuit, des documents importants de cette nature ? Oui, j’imagine qu’il s’agit d’une invention, ce qui est différent, n’est-ce pas ?…
— Cela même, cela même, et d’une invention des plus importantes… dit l’autre d’une voix ensommeillée.
— Oh ! Mon Dieu ! Mais quel chemin a-t-il bien pu prendre pour se rendre d’ici à Campo d’Ourique ?
— Il m’a dit qu’il prendrait le chemin da Bruxa – da Bruxa –, qui était le plus rapide, qu’il n’avait rien à craindre parce qu’il était armé ; il m’a même montré le pistolet qu’il avait sur lui.
— Le chemin da Bruxa ? Oh ! Mon Dieu ! Voilà qui est de bien mauvais augure… Où se trouve le chemin da Bruxa, et qu’est-ce que c’est que ce maudit chemin qui va d’ici à Estrela ?
— C’est plus bas, pas très loin, avant d’arriver au poste de police. Comme chemin c’est rapide, mais… Écoutez, pouvez-vous m’attendre quelques instants ? Je vais me préparer, je n’en aurai pas pour longtemps, et nous irons aux nouvelles. J’ai presque le pressentiment d’un accident, d’un malheur… Un instant… Je ne sais même pas ce que je pressens.
*
… Quelle peut bien être la canaille qui ?…
— Ne l’insultez pas, dit le policier. Ce n’était pas une canaille.
— Comment ? s’exclama Borges, d’un air stupéfait.
— C’est lui-même qui s’est tué, dit l’agent en désignant le corps.
— Lui-même ? Lui… Sapristi, s’écria l’autre, avec vivacité et fureur.
L’agent se tourna vers l’ingénieur naval.
— Un suicide, sans aucun doute…
— Un suicide ?
La stupeur de Pavia Mendes était égale à celle de Borges.
— Mais c’est impossible, dit Borges, d’une voix moins assurée. Quelle raison pouvait-il bien avoir de se suicider ? Il n’en avait pas la moindre…
— Vous en êtes certain ? répliqua le policier d’une voix un peu sèche.
— Que je sache… atténua l’autre, confus. (Puis sa voix se raffermit.) Mais qui donc choisirait un chemin pour aller se suicider ?
— Et mes plans ? demanda Pavia Mendes.
L’agent haussa les épaules.
— Ce que je sais, c’est qu’il s’est suicidé. Je vous le garantis absolument, messieurs. Il a exactement la position, […] l’attitude du lieutenant Vieira, de mon régiment, qui s’est suicidé en se jetant dans le Kwanza . Ses raisons, je ne les connais pas, j’ignore tout aussi de ce qui concerne ces plans, mais, vous savez (et il se tourna vers Borges), il n’y a pas que les plans qui manquent… Il n’a rien dans les poches.
— Et alors ? demanda Borges.
— Alors le cas est plus simple – beaucoup plus simple que s’il ne manquait que les plans. Il s’est suicidé. Quelqu’un est passé par là et l’a trouvé mort. Il a gardé le secret pour ne pas se compromettre, mais il lui a vidé les poches.
— Ce n’est pas improbable, réfléchit à haute voix Pavia Mendes. Et, d’une certaine façon, c’est plus rassurant pour moi.
— Pourquoi ? demanda Borges.
— Parce que les plans, dans les mains d’un voleur ordinaire, ou de quelque chose de ce genre, ne sont que de simples papiers. Dans les mains de quelqu’un qui aurait voulu s’en servir, ils représenteraient autre chose.
— Cela est vrai, dit le policier, et Borges acquiesça d’un hochement de tête.
— Mais un suicide ! s’exclama Borges. Un suicide !… Voilà qui est mille fois plus mystérieux qu’un assassinat.
Le policier haussa les épaules.
*
— Vous savez, Borges, dit le commissaire, maintenant il n’y a plus le moindre doute.
— À quel sujet ?
— Au sujet du suicide. On a vérifié le numéro du pistolet sur le talon de la licence de port d’arme de l’administrateur du quartier. C’est bien le numéro de celui-ci… (et il désigna le pistolet).
— C’est extraordinaire…
— Vous savez, monsieur, c’est ce à quoi je m’attendais… Vous n’allez tout de même pas me dire que le mort a sorti le pistolet de sa poche et l’a tendu à quelqu’un d’autre pour qu’il le tue ?
— Certainement pas, l’interrompit Pavia Mendes. Dans ce cas il voulait mourir, et il s’est tué lui-même tout bonnement. À moins qu’il n’en ait pas eu le courage… Il y a des cas où…
— Non, du courage, il n’en manquait pas…
— Ah ! dit-il au bout d’un moment, quelqu’un a entendu des coups de feu.
— Des coups de feu ? Un coup de feu : il n’y en a eu qu’un. Le garde municipal qui faisait la sentinelle au poste est l’un des témoins ; l’autre, c’est quelqu’un qui rentrait chez lui un peu plus loin avant d’arriver au chemin da Bruxa, et il y en a eu un troisième, qui est le plus intéressant, un homme qui habite une maison tout à côté du chemin.
— Et il n’y a vraiment eu qu’un coup de feu ?
— Absolument. Ah ! vous vous disiez que…
— Oui, qu’il aurait pu y avoir une sorte de duel, vous comprenez…
— Non, il n’y a pas l’ombre d’un doute. Il n’y a eu qu’un coup de feu.
Le commissaire mit la main sur l’épaule de Borges.
— Je n’ai pas le moindre doute, cher monsieur. Il s’agit d’un suicide.
— Mais pourquoi, Seigneur, pourquoi ? murmura l’ami du mort.
*
— Non, ce n’était pas impossible, dit Borges d’un air méditatif. Je ne comprends pas qu’il l’ait fait maintenant, alors qu’il était, à ce qu’il semble, à la veille de négocier sur le sous-marin.
— Ah ! Il était question d’argent ? dit Guedes en faisant signe aux porteurs de la civière de prendre le chemin en direction du bas.
— Oui, dit discrètement Borges.
Puis il poursuivit, en s’adressant à Pavia Mendes :
— Je ne comprends pas bien pourquoi il l’aurait fait maintenant, et encore moins ici… Enfin, je ne sais pas… soupira-t-il, et il y eut dans ce soupir, à ce qu’il semblait, une pointe d’angoisse, égoïste et humaine à cause de l’argent tant promis et finalement non reçu.
Le groupe se mit silencieusement en route vers la route de Benfica. Ils tournèrent sur la droite, puis, après avoir fait quelques pas, ils arrivèrent au poste de police. Il y avait déjà beaucoup de gens devant la porte. Le commissaire, qui était apparu en bas, et allait se diriger vers le chemin, donna l’ordre de les repousser. Le groupe du chemin, les deux confrères qui étaient apparus rapidement, entra dans le poste de police sans faire de bruit.

 

* Il doit s’agir du Kwanza, fleuve d’Angola, alors colonie portugaise.

* En français dans le texte.