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Alberto Garlini Venise est une fête

"Venise est une fête" d'Alberto Garlini
traduit de l'italien par Vincent Raynaud.

Venise, 1950

 

Roberto

Heureusement, il n’y a pas d’arbres à Venise, ou alors très peu. Les arbres solitaires font peur, et ce n’est pas une question de courage. Ils sont en fleurs, ils perdent leurs fleurs ; au printemps, ils poussent à vue d’œil. S’il fait sombre, une obscurité crue, brillante et hivernale comme maintenant, le noir des branches fend le bleu marine profond de la nuit, et même la lune ne peut rien y faire. À vrai dire, la lune ne peut jamais faire grand-chose, à peine quelques éclats sur la pointe d’un fusil.
Le train entre en gare parfaitement à l’heure. Il apporte l’odeur de la poussière qui a accompagné les allées et venues des passagers, il la déplace d’une ville à l’autre. Le train freine longuement et s’immobilise, accompagné par un sifflement strident et un nuage de fumée blanchâtre. Mais, à travers la fenêtre, on ne voit que le noir. Les rares lumières illuminent des pierres jaunes et de la poussière, le contrôleur frappe contre la vitre des compartiments vides. Il est temps de descendre.
Roberto passe son sac militaire en bandoulière, celui-ci contient les quelques effets qu’il a emportés de Parme. Il serre le col de son manteau contre sa gorge. Il est cinq heures du matin, le voyage a été court et glacial. Il a les jambes ankylosées par le froid et le sommeil, il marche sur le quai et la poussière tombe de son corps. On entend un filet d’eau qui coule quelque part et Roberto décide qu’il n’a que trop attendu.
C’est le moment de prendre mon médicament, songe-t-il. Je ne dois pas laisser passer ce moment.
Tandis que deux autres voyageurs vont rapidement se mettre au chaud, Roberto s’approche de la fontaine. Il s’assied sur un banc et prend la flasque dans une poche de sa veste. Il verse une partie du contenu dans un gobelet en aluminium qu’il approche ensuite de l’eau. Ses doigts sont engourdis, mais les gouttes d’eau gonflent et le mélange acquiert une couleur laiteuse qui devient violette, comme malsaine, dans la lumière jaune. À présent le froid n’est plus dans ses os, il repose avec son sac sur le banc de fer.
Jamais il n’y a eu meilleur moment.
La saveur est douceâtre, presque métallique, et il suffit d’une gorgée pour sentir en soi le café de la place, la statue de Garibaldi, le journal du soir et les draps propres. Le brouillard et le feu qui crépite lentement, la viande à la broche et le goût du vin pétillant, les truites pêchées sur l’Apennin avant que la guerre ne dévore l’Apennin, les truites et tous ceux qui se trouvaient au milieu.
Roberto avale aussitôt une nouvelle gorgée qui l’emporte plus loin encore, jusqu’à New York et aux vendeurs de hot dogs. Les librairies italiennes remplies de toiles d’araignées, les soirs passés à chercher des livres, Pirandello, Deledda et Montale, et les soirs passés à chercher ses amis, et les cadeaux de Noël. Elle l’emporte même jusqu’à Carnegie Hall, où il avait entendu pour la première fois un autre homme que son père tonner contre le fascisme. Après cela, il avait parfaitement compris ce qu’était le fascisme, il l’avait vu à l’œuvre pendant de nombreuses années et l’avait combattu. Le fascisme était devenu toutes sortes de choses très concrètes, telles que des hommes gisant morts sur le sol, des chiens qui les mangent et ces horribles papiers éparpillés autour des corps, les lettres et les papiers trempés, les pieds sans chaussures. Mais à ce moment-là, en 1936, il ne savait presque rien du fascisme, il savait seulement qu’il devait s’instruire, comprendre et acquérir de l’expérience. Il pouvait en acquérir de plus loin, mais il n’était pas fait pour être loin de l’endroit où les choses arrivent.
Un cheminot s’arrête devant Roberto. Il a les yeux rouges de froid.
« Il est interdit de boire de l’alcool dans la gare, dit-il.
— Ce n’est pas de l’alcool, c’est un médicament.
— D’où venez-vous ?
— Je suis italien.
— On ne dirait pas.
— Je suis italien et j’ai combattu pour ce pays.
— Même si vous avez fait la guerre, on ne peut pas boire d’alcool ici.
— Cette règle n’existe pas, vous l’inventez.
— On ne peut pas boire.
— C’est un médicament. »
Le cheminot soupire, puis il s’éloigne. C’est seulement lorsqu’il est à dix mètres, près des baies vitrées éclairées du café, que Roberto retire la main de son pistolet. Le métal était chaud et bien huilé, et son pouce pressait le cran de sûreté. Il aurait suffi d’un léger mouvement, d’un invisible déclic. C’est une consolation de savoir que la famille Beretta fabrique des armes si fiables depuis si longtemps. Mais pourquoi est-il si difficile de mourir ?

Devant lui se déploient la place de la gare, l’eau de la lagune et les toits des immeubles. L’eau est ridée par le vent et, à certains points, l’écume tache la surface noire du canal. Un petit bateau à moteur hoquette. À gauche, on aperçoit le pont des Déchaussés, courageux et stupide comme tous les ponts, et, derrière, l’ensemble des calli et des campi, le mélange de plantes grimpantes, de fenêtres jumelées et d’odeurs qui font Venise.
Vues sous cet angle, la nuit et dans l’obscurité, avec le contour des toits, les villes italiennes sont identiques, elles sont identiques non seulement la nuit mais aussi au printemps et quand il pleut. Les villes italiennes ont ceci de particulier : au printemps, elles sont amoureuses, et l’amour se respire en plein air dans les kiosques, durant les promenades. En Italie, les gens se promènent, ils ne courent pas d’un rendez-vous à un autre. Mais, avec les premières pluies, ces rues si parfumées se ferment et se couvrent de boue. La boue, il vaut mieux l’éviter, et ceux qui le peuvent vont s’installer en montagne et dans la neige, ou à la campagne. Chaque année, les mêmes faits se reproduisent, ils semblent différents et le sont peut-être, mais ce qui compte, c’est que ce sont des faits italiens, que Roberto a trouvés inchangés, depuis un mois qu’il est de retour dans sa vraie patrie.
Il respire fort et descend les marches. Loin de la poussière du train, la tête répond à toutes les sollicitations, elle est parfaitement lucide. Roberto se dirige vers un ponton où un homme balaie le bois pourri de la jetée. Le soleil ne montre aucun signe de vouloir sortir et on est encore loin de tout ce qui ressemble au jour. Mais le médicament se répand dans les veines jusqu’au dernier vaisseau et parvient au cœur telle une marée de velours.
La peur s’émousse, la lame de la douleur perd son tranchant.
Pourquoi cette peur ? se demande Roberto. Que te manque-t-il et qu’a-t-il manqué à ta vie ? Tu as fait la guerre et tu as survécu, alors que bien d’autres valaient mieux que toi et sont morts. Tu as choisi de quel côté te ranger et, quand ce côté-là aussi t’a dégoûté, tu es parti, puis tu as eu la possibilité de revenir et de voir une dernière fois les villes qui te sont chères. Cinq années ont passé et tu es de plus en plus convaincu que cela valait la peine de défendre cette terre. Elle est plus petite que dans ton souvenir, car les souvenirs agrandissent tout, mais la langue n’a pas d’égale, c’est merveilleux d’entendre parler italien et d’attendre assez longtemps pour comprendre chaque mot, chaque nuance des dialectes. Tu devras expliquer à ton père pourquoi tu n’as pas vendu les propriétés de ton grand-père, mais tu sais depuis bien des années que ton père est un lâche et tu sais aussi qu’il n’aura rien à objecter. Et tu pourrais même ne pas le lui expliquer et rester en Italie pour écouter la langue, pour goûter le vin. Alors pourquoi cette peur ? Pourquoi la laisses-tu t’empoisonner ? Qu’y a-t-il de plus simple que ce que tu dois faire ?
L’homme sur le ponton n’a pas beaucoup de travail, il manie sans enthousiasme une brosse métallique. Ses bras et ses mains sont puissants, ils contrastent avec la maigreur du ventre et de la poitrine. L’homme s’est lassé d’attendre que Roberto se décide.
« Monsieur, vous désirez quelque chose ? demande-t-il.
— Une course, si possible.
— Pour aller où ?
— Au Gritti.
— Êtes-vous un riche Italien ou un Américain ?
— Aucun des deux.
— Les tarifs sont fixes, on ne négocie pas.
— Et quel est le tarif ?
— Trois mille cinq cents lires.
— Si j’attends le vaporetto de six heures, je n’en paierai que soixante…
— Mais vous devriez attendre jusqu’à six heures. Aucun problème pour moi, je peux même vous accompagner à l’embarcadère. » L’homme s’exprime sans colère, il n’y a rien de personnel dans ces tractations, mais à force de n’aboutir à rien on finit par atteindre la douleur, et Roberto songe : Après tout, que sont trois mille cinq cents lires ? Cet homme a l’air sérieux, il fait son travail.
« C’est d’accord. Partons immédiatement.
— Comme vous voulez. Vous n’avez que ce sac ?
— Que ça, oui.
— Vous voulez que je le prenne ?
— Je peux me débrouiller. Conduis-moi au Gritti.
— Avec plaisir », dit l’homme en montant dans l’embarcation. Il la rapproche du ponton et, lorsqu’elle est suffisamment près, Roberto peut bondir à l’intérieur. Le canot est long et fuselé, on dirait un bateau de course, mais le moteur est très ancien. À son bruit métallique, irrégulier et catarrheux, on comprend qu’il a été récupéré dans une casse de voitures puis bricolé. Un cœur vieux et blessé dans un corps sain.
« Cramponnez-vous, plaisante l’homme qui, entre-temps, s’est métamorphosé en marin.
— Lance cette merveille à folle allure », lui répond Roberto, qui goûte chaque syllabe de cette formule désuète.

« Vous pouvez m’expliquer ce que vous êtes exactement ? demande le pilote.
— Un étrange croisement entre un homme et un Italien.
— Comment ça, les Italiens ne sont pas des hommes ?
— Quand ils en ont envie, oui. Mais ça n’arrive pas souvent.
— Drôle de compliment…
— Ce sont de magnifiques combattants mais seulement dans le désespoir. Il leur faut une raison impérieuse pour faire ce qu’ils ont à faire. Le devoir seul ne suffit pas. Où as-tu fait la guerre ?
— Dans les montagnes au-dessus de Schio, à partir de 44. »
Roberto l’a tout de suite compris. Impossible de se tromper, il reconnaissait ses anciens compagnons d’armes au premier coup d’œil. À cet air sans illusion et digne. Car un sourire semblait sur le point d’apparaître aux coins de leur bouche mais n’apparaissait pas. Au-dessus de Schio, il y avait de bons détachements, du Parti d’action et aussi des communistes, mais les communistes étaient partout. Le batelier ne pouvait appartenir au Parti d’action, il avait donc dû être avec les communistes. On a tué un de ses proches, c’est certain, mais qui n’a pas ses morts ? Je pourrais m’endormir en comptant les miens un par un, si je me rappelais leurs visages. Ça m’épuiserait à tel point que je dormirais d’affilée les huit heures que je devrais faire, au lieu de prendre un train de nuit pour me convaincre que j’ai bien échappé à l’insomnie.
Roberto observe la proue du bateau, parfaitement peinte et ornée de cuivre. Pour autant qu’il puisse en juger dans la pénombre, le cuivre a été astiqué et l’embarcation est solide. Son problème, c’est le moteur.
Ils passent sous un pont blanc, sous un autre en construction, puis si près de la porte d’un immeuble qu’ils pourraient entendre les bruits de ceux qui y dorment. Le clocher de San Rocco pourrait surgir quelque part, mais peut-être naviguent-ils trop bas sur le Rio Nuovo pour que ce miracle-là ait lieu. En contrepartie, défilent devant eux les pontons flottants liés par des chaînes, usés et harcelés par les marées. Le bois mangé et pourri. Voilà ce que nous sommes, pense Roberto. Puis il cesse de penser.
« Il te faudrait un nouveau moteur, suggère-t-il au batelier.
— Je sais.
— Mon père bricole les moteurs, il est ingénieur. Je crois qu’en Italie aussi, on les trouve, ses moteurs. Je ne te promets rien… »
Le batelier ne répond pas. Il continue à piloter son bateau jusqu’à l’embouchure du Grand Canal, tandis que le bruit métallique et le frottement des pistons mal huilés augmentent, que le bateau accélère. Ils croisent une péniche Diesel, noire et très chargée, qui transporte du bois coupé en longues planches régulières, et en morceaux plus petits formant un tas.
« C’est du bouleau ? demande Roberto.
— Du bouleau et un autre bois, je ne sais pas lequel.
— Le bouleau prend feu comme du papier et réchauffe comme du charbon. Où le coupe-t-on ?
— Possible qu’il vienne de Bassano, le coin est couvert de bouleaux. J’y suis allé une fois, pour voir l’endroit où a été tué mon frère.
— Quand est-il mort ?
— En 45. C’était un vrai patriote et il est mort stupidement, ç’a été l’un des derniers.
— Ils sont tous morts les derniers : la guerre avait été conçue de telle sorte qu’on ne puisse mourir que les derniers.
— Ma foi, mon frère a été tué en mai et, après lui, plus personne n’est mort au sein de sa brigade. Il est tombé stupidement ou courageusement, je ne sais pas quelle différence il y a entre les deux… »
Roberto regrette ses paroles. Pourquoi suis-je si cynique ? Qui m’a autorisé à tenir la comptabilité des morts, à les hiérarchiser ? Suis-je vraiment persuadé d’avoir subi plus de pertes que les autres ? Et que ces pertes sont plus douloureuses, plus terribles ou insurmontables ? Pourquoi suis-je aussi fanfaron ? Le fait de devoir mourir ne me donne aucun droit, tôt ou tard on meurt tous. Et ce n’est même pas sûr, que tu doives mourir, alors cesse de jouer les héros romantiques.
Le Grand Canal est une succession de palais aux façades magnifiques, de ruines et de petites ouvertures qu’on ne remarque pas mais qui tracent des lignes sombres entre les palais. Sur certaines façades, on aperçoit des lumières allumées, leur marbre semble presque propre. D’autres ont les fenêtres fermées et conservent leurs secrets.
« Ici, à Venise, c’est plein de nobles, affirme Roberto.
— Certains sont riches et d’autres ne le sont plus.
— Ça ne doit pas être agréable de perdre sa fortune…
— Je n’ai jamais fait cette expérience, pas en matière d’argent, en tout cas. » Le batelier ralentit et le bateau accoste à un ponton, près duquel se dresse un superbe palais aux balcons décorés de petites colonnes trapues et s’ouvre une calle curieusement large, presque un petit campo.
« On est arrivés.
— Bien. »
Roberto paie les trois mille cinq cents lires, en donne cinq cents de pourboire et descend du bateau.
« Pour le moteur, je ferai mon possible, c’est promis. »
Redevenu un homme, le batelier le remercie d’un signe de tête.
« Comment t’appelles-tu ?
— Marino. »

Roberto avance sur les planches du ponton, que recouvre un tapis rouge et moelleux. Il pénètre dans le hall carré dont les murs portent de grands miroirs et le plafond des lattes de bois. L’intérieur du palais ne semble guère luxueux ni même assez grandiose pour avoir été la demeure d’un doge. Un portier le salue en s’inclinant mais ne l’arrête pas. Sans doute n’a-t-il pas le pouvoir d’arrêter qui que ce soit sinon les indigents et les fous, et nul indigent ne débarque d’un canot à moteur aussi coûteux. Peut-être un fou. Roberto franchit une seconde porte et entre dans le salon. Ici débute enfin une sorte de luxe vénitien qui n’est pas vraiment luxueux, c’est une patine posée sur le décor qui sert à attirer les touristes. Sous la patine, on distingue quelque chose de solide, qui résiste au passage des siècles. Les lustres sont en verre soufflé et la lumière ne croise pas directement les regards, elle les frôle par des voies détournées et avec beaucoup d’éducation.
À son comptoir, le chef réceptionniste a un long nez effilé, des lunettes à la monture d’or et un beau visage sympathique. Un regard aimable qui contraste avec les cheveux gris et le teint mat. Un sourire franc, même si on y perçoit une pointe de scepticisme amusé.
« Je cherche M. Hemingway », lui annonce Roberto.
Le réceptionniste referme avec un bruit sourd le volumineux registre dans lequel il écrivait. Il a un air de conspirateur. « Ah, bien, très bien…
— On m’a dit qu’il logeait ici.
— Vous voulez parler de l’écrivain, du marin, du soldat Ernest Hemingway ?
— Exactement.
— Donc vous voudriez vraiment rencontrer le sublime Grand Maître de l’ordre Brusadelli ?
— De quoi ?
— Excusez-moi, ça m’a échappé… Il s’agit d’un ordre très secret qui poursuit des buts immoraux. M. Ernesto me conseille toujours de faire fuir les clients indésirables en usant de la crainte suscitée par une charge si importante.
— J’ai entendu parler de cette histoire.
— De l’ordre ou de Brusadelli ?
— De Brusadelli. N’est-ce pas cet avocat milanais qui a accusé sa femme de cruauté mentale parce qu’elle exigeait de lui trop de performances sexuelles ?
— Vous marquez des points en vue d’intégrer nos rangs…
— En êtes-vous ?
— J’en suis le fournisseur et le cambusier.
— Si je dois faire partie de l’ordre pour pouvoir converser deux minutes avec M. Hemingway, je le ferai volontiers.
— C’est tout à fait louable de votre part. Malheureusement M. Ernesto se réveille tôt, certes, mais pas si tôt. À cette heure-ci, je crains de ne pas être autorisé à le déranger.
— Ceux qui sont debout à cinq heures du matin devraient également faire partie d’un ordre secret.
— Nous pourrions le fonder maintenant…
— Puis-je patienter ?
— Mais bien sûr. Je vous accompagne jusqu’au bar. »
Celui-ci a un long comptoir en marbre vert et en cuivre. Les étagères supportent de très nombreuses bouteilles qui se reflètent dans les miroirs et semblent plus nombreuses encore.
« Le barman prend son service à six heures. Je peux vous préparer moi-même un verre… propose le réceptionniste.
— J’ai tout ce qu’il me faut. »
Roberto s’assied, puis il prend le verre et la flasque dans son sac. Il pose le verre sur la table, débouche la flasque et verse le contenu. À travers les fenêtres, un début de blancheur apparaît sur les toits des immeubles, de l’autre côté du Grand Canal. On parvient à deviner qu’un vent froid agite le linge étendu et lèche la coupole de Santa Maria della Salute. Le froid est bon et mauvais, comme le sont tant de choses.
Voilà l’endroit où j’aimerais reposer, après des années de guerre et de commerces divers, après avoir goûté la merde qui entoure la vie lorsqu’on la vit vraiment. Comme l’ancien propriétaire du palais, Andrea Gritti, qui conquit Padoue par la ruse, fut fait prisonnier, perdit et remporta mille batailles, trahit et fut trahi mille fois, fut élu doge et combattit jusqu’à quatre-vingt-quatre ans. Mais toi, quel repos prétends-tu mériter ? Tu n’as combattu que deux ans et on t’a tué pour de bon. À bien y réfléchir, le seul avantage que tu aies sur lui, c’est d’être vivant, et, dans ton état, ce n’est pas un gros avantage. Tu pourrais souligner que Gritti fut enterré dans la crypte de San Francesco della Vigna, alors que tu voudrais l’être dans une terre qui n’est même pas la tienne, à la lisière d’une propriété que tu aurais dû vendre, près de l’ancienne maison de ton grand-père, des peupliers et des hauts chênes. Là-bas, tu ne dérangerais personne. Personne. Tu te fondrais dans l’herbe sur laquelle jouent les enfants, où courent les chevaux et leurs sabots. Peut-être pourrais-tu même entrevoir quelque chose de ces jeux et de ces sabots, ou seulement le paysage immobile du torrent et de la pinède, avec la petite route qui serpente puis s’aplanit et mène à la ville. Il te suffirait de cela, du paysage qu’on voit du haut de ta colline. Qui n’est pas la tienne. Et que tu dois vendre.
« Laissez-moi deviner : s’agit-il d’une boisson à base d’anisette ? » l’interroge le réceptionniste.
À présent le vent secoue les rubans sur le chapeau du premier gondolier.
« Presque dans le mille…
— Dans ce cas, je crois fermement avoir devant moi l’un des derniers buveurs d’absinthe qui subsistent sur la planète, après M. Verlaine…
— Et MM. Rimbaud, Baudelaire, Jarry…
— Vous êtes aussi un homme de lettres : je vais devoir tâcher sérieusement de vous faire admettre au sein de notre ordre.
— J’ai besoin d’un peu d’eau. »
Le réceptionniste remplit un verre à moitié. Il le lui tend et se place de nouveau à deux pas de distance. Amical et respectueux à la fois.
Roberto fait goutter l’eau dans l’alcool. Puis il avale une première gorgée, mais le miracle qui se produit parfois n’a pas lieu. Le goût de l’absinthe ne le conduit nulle part, il le cloue inexorablement à l’endroit où il se trouve, dans la peau de celui qu’il est, et ça l’écœure.
« C’est vraiment beau, ici… s’efforce-t-il de dire.
— C’est un palais ancien.
— Mais je dois m’en aller.
— Nous commencions tout juste à faire connaissance…
— Vous êtes quelqu’un de sensationnel, vous occupez une charge très importante dans un ordre comme le Brusadelli et vous ne le faites nullement peser. C’est tout à votre honneur. Mais je dois m’en aller. Je vais vous laisser une note, vous voudrez bien avoir l’amabilité de la remettre à M. Hemingway.
— Le Grand Maître l’aura sans faute. »
Roberto rédige quelques lignes sur une enveloppe qu’il tend au réceptionniste.
« Est-elle entre de bonnes mains ?
— Entre de très bonnes mains. Je dirai même plus : je suis prêt à parier, avec de bonnes chances de remporter mon pari, que vous serez sympathique à M. Ernesto. Vous avez quelque chose de familier… »
Roberto serre la main du réceptionniste. Celle-ci n’est pas particulièrement calleuse, mais elle a une force et une vigueur inhabituelles. C’est la poignée de main qu’on attend d’un tel homme. À présent la peur est brutale.
« Par où puis-je sortir ?
— Voulez-vous nager ou marcher ?
— Marcher.
— C’est bien ce que je pensais : dans ce cas, par ici… »