+ Sylvia - Leonard Michaels
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Leonard Michaels Sylvia

"Sylvia" de Leonard Michaels
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par CÚline Leroy.

En 1960, après deux années de thèse à Berkeley, je suis rentré à New York sans doctorat ni aucune idée de ce que j’allais faire, mais avec le désir d’écrire des histoires. J’avais déjà commencé un troisième cycle à l’université du Michigan, entre1953 et 1956. En tout, cinq ans à étudier la littérature. Je ne sais pas à quoi d’autre j’aurais pu consacrer ces années, mais
arrivé à ce stade, il n’était plus question pour moi d’assister au moindre cours magistral, de réviser pour le moindre partiel ni de me regarder vieillir dans une bibliothèque. Une annonce dans le journal de la fac cherchait une personne susceptible de ramener une voiture de Berkeley à New York, tous frais payés. J’ai téléphoné. Quelques jours plus tard, en route pour la maison, je traversais montagnes et prairies au volant d’une Cadillac décapotable, moi, jeune homme surqualifié de vingt-sept ans, fumeur et qui, pour se présenter, savait seulement dire : « J’aime lire.»
Par ailleurs, j’avais beaucoup d’amis, je m’entendais bien avec mes parents et les femmes m’appréciaient, éléments qui ne brossent mon portrait qu’à grands traits. Filant sans heurt vers la grande ville dans cette grosse automobile qui ne m’appartenait pas, j’avais l’impression que la vie me souriait. L’appartement de mes parents, un quatre pièces agrémenté d’un balcon situé dans le Lower East Side à Manhattan, était trop petit pour y accueillir un adulte
supplémentaire, mais je n’allais pas m’éterniser. Ma mère me traitait comme un enfant. Cela semblait naturel. «Qu’est-ce que tu fabriques? Demandait-elle. Tu fais la vaisselle? Allons, allons, laisse-moi ça. Va t’asseoir. Prends donc un café.» Mon père soupirait, secouait la tête, allumait un cigare. Sans prononcer un mot, il me disait que je n’avais pas fait grand-chose pour le rendre heureux. Depuis leur balcon du quatorzième étage, je regardais Seward Park en contrebas. Des femmes discutaient sur des bancs. Leurs enfants jouaient dans le bac à sable. Des matchs de basket et de stickball1 s’enchaînaient toute la journée sur des terrains proches. Le dimanche, on organisait à la hâte un marché aux Puces dans un coin du parc – des fripes laides aux couleurs criardes étalées sur les bancs. Caché dans les buissons, il y avait un homme à qui on pouvait s’adresser pour acheter des appareils photo ou des postes de télévision dernier cri. La nuit, les prostituées emmenaient leurs clients sous les frondaisons des chênes et des sycomores. Au-delà du parc, vers le nord, je voyais Delancey Street, puis la gueule du pont de Williamsburg qui engloutissait les voitures en même temps qu’elle en régurgitait d’autres. Plus au nord encore, il y avait l’Empire State Building et le Chrysler Building, que je considérais comme deux personnages éminents de la ville depuis ma plus tendre enfance. En pivotant de quelques degrés sur la droite, j’apercevais le complexe enchevêtrement d’acier du pont de la 59e Rue. À l’ouest, après Chinatown (où avait vécu Arlene Ng, dix ans, mon premier grand amour) et Little Italy (où Joey Gallo avait été tué par balles au Umberto Clam’s House sur Mulberry Street), se dessinaient les hauts lieux de la finance de Wall Street et le pont de Manhattan. Des camions, des voitures passaient en un éclair à travers le maillage de haubans, traversaient l’East River pour rejoindre Brooklyn ou en revenir. Les cargos progressaient lentement, comme en rêve, pour rejoindre l’océan ou en revenir. Dans le ciel, des escadrons de pigeons décrivaient de grands cercles et les mouettes tiraient des lignes droites. Des moineaux traçaient des zigzags et des avions volaient vers l’Inde ou le Brésil. Jour et nuit, résonnait de toutes parts la rumeur de cette immensité.
Je passais des heures pendu au téléphone pour annoncer à mes amis que j’étais rentré; je restais dans la cuisine jusque tard dans la nuit, à boire du café, lire et fumer. La majorité de la ville dormait. Au milieu du silence, les sirènes de la police me parvenaient d’aussi loin que Houston Street. Il m’arrivait parfois d’être réveillé vers midi par les odeurs de cuisine de ma mère, qui, comme la lumière du soleil, s’évanouissaient avec l’avancée des heures. Les jours
se ressemblaient. Je ne distinguais plus le lundi du mercredi à moins de voir la date dans le journal. Que j’oubliais sur-le-champ. Une fois mes parents couchés, je sortais acheter le Times puis en étudiais les petites annonces. Malgré les milliers de propositions de travail, aucune ne m’interpellait. Je voulais faire quelque chose, pas juste avoir quelque chose à faire.
De l’autre côté du salon plongé dans l’obscurité, au bout du couloir, mon père et ma mère ronflaient dans leur grand lit.
Quels qu’aient été mes regrets concernant l’université – années gâchées, doctorat inachevé –, le jugement des autres ne me touchait pas encore. Je n’avais échoué gravement en rien – à l’inverse de Francis Gary Powers, par exemple, dont j’entendais le nom tous les jours. Son U-2 avait été abattu au-dessus de la Russie. N’ayant pas trouvé la force de se suicider avant d’être capturé, il avait avoué être un espion. Du coup, le président Eisenhower, qui avait déclaré que l’engin servait à des relevés météorologiques, passait pour un menteur. Les héros se faisaient rares. Malcolm X et Fidel Castro, par leur courage étonnant, incarnaient les
figures d’un désordre brutal. Ils avaient tous deux séjourné en prison. Même en sport, où les héros sont simples, ceux-ci pouvaient être la cible de violences. Après un match de baseball, la foule s’était jetée sur le grand Mickey Mantle, lui avait arraché sa casquette, griffé le visage et donné à la mâchoire un coup d’une telle force qu’il dut passer une radio pour s’assurer
qu’il n’avait rien de cassé. L’odeur de l’encre fraîche qui couvrait mes doigts d’un film huileux se mêlait à la fumée de cigarette et au goût du café. Je tournais les pages qui crépitaient comme du feu ou craquaient comme des os qui se brisent. J’ai lu que trois cent soixante-sept personnes avaient été tuées dans des accidents de voiture durant le week-end du Memorial Day et que, depuis la mise en service des premières automobiles, plus d’un million
de personnes avaient trouvé la mort sur nos routes, plus qu’au cours de toutes nos guerres. Et cet article : les corps de deux sœurs ont été découverts gisant en chemise de nuit dans la baignoire de leur appartement de Gracie Square. L’une des deux victimes avait un rasoir à la main. Pas de mention du sang. C’était du journalisme à l’ancienne qui se tenait à une distance
respectueuse des tragédies intimes. Aucune précision sur la façon dont les sœurs étaient installées dans la baignoire. À l’instant où la vie coulait de leur corps, les gradins d’un stade vomissaient la foule venue adorer et mutiler Mickey Mantle. Il n’y avait pas d’explication,
juste la clameur des événements. Je lisais avec assiduité. Je gardais le contact avec mon espèce.

Environ une semaine après mon retour, j’ai téléphoné à Naomi Kane, une amie de l’université du Michigan. À l’époque, nous passions beaucoup de temps ensemble à boire des cafés dans les locaux des associations d’étudiants, centre névralgique de la vie amoureuse, des commérages et de la paresse généralisée. Naomi, qui avait grandi à Detroit dans une maison
imposante et confortable entourée d’ormes, vivait désormais dans Greenwich Village, au sixième étage d’un vieil immeuble en briques sur MacDougal Street.
« Pour la porte, il faut pousser fort, m’a-t-elle expliqué. Il n’y a pas de sonnette et la serrure est cassée.» J’ai marché de l’appartement de mes parents au métro, où j’ai attrapé la ligne F. Je me suis assis avant de glisser dans un état de passivité totale. La rame n’a pas cessé de hurler à travers les entrailles rocheuses de Manhattan jusqu’à la station de West Fourth Street. J’ai grimpé les trois volées de marches de la caverne bruyante et miteuse qui m’ont ramené à la lumière de ce dimanche après-midi étouffant de chaleur. Les rues du Village transportaient au ralenti des masses gonflées de badauds, surtout MacDougal Street qui faisait office d’artère principale entre la 8e Rue et Bleecker Street, avec la célèbre librairie de la 8e Rue à un bout et le fameux San Remo Bar à l’autre. Deux de mes petites amies avaient vécu dans le Village, l’une quand j’étais au lycée, la deuxième quand j’étais en fac. Aussi avais-je parcouru MacDougal Street un nombre incalculable de fois. Mais j’étais parti depuis deux ans. Je découvrais le changement de fréquentation, des magasins et des cafés récents. Je n’avais pas encore respiré cet air d’apocalypse. En ce temps-là, Elvis Presley et Allen Ginsberg étaient des rois du sentiment, et le mot amour avait la même force que le verbe tuer. Le film Hiroshima, mon amour, qui racontait l’histoire d’une femme amoureuse de la mort, avait connu un grand succès. Même chose pour Orfeu Negro, où la mort tombait amoureuse
d’une femme. J’ai remarqué un graffiti inscrit à la craie sur le mur de la station de West Fourth Street : MERDE À LA HAINE. Un autre déclarait : Robert Wagner est lesbienne. Merveilleusement bête, me suis-je dit jusqu’à ce que le sens de la boutade parvienne à mon
cerveau. Je me suis rappelé une photo dans le journal représentant les toutes premières contractuelles de la ville, un groupe d’au moins cent femmes vêtues d’un uniforme gris-bleu. Elles se tenaient alignées comme à l’armée tandis que le maire les passait en revue. D’où
la qualification de lesbienne. Aurait-on pu avoir ce genre d’idée avant 1960, fait cette blague ? Les sensibilités s’étaient développées, une contagion visionnaire qui trouvait peut-être son origine dans la consommation de drogue – marijuana, héroïne, excitants, tranquillisants –, la poésie de la conversation ordinaire. Une curieuse frénésie flottait dans l’air, qui avait aussi
contaminé ces corps sensuels et léthargiques qui marchaient avec indolence dans MacDougal Street. Je me suis faufilé parmi eux jusqu’au petit immeuble étroit à la façade noire de suie où vivait Naomi. J’ai pénétré dans un long couloir aux murs couverts d’une laque verdâtre qui leur donnait un lustre douteux. Cette entrée traversait le bâtiment jusqu’à la porte d’un café appelé The Fat Black Pussy Cat, le gros minet noir. Ces murs verts à moins de trente centimètres de chacune de mes épaules, aussi oppressants qu’écœurants, m’ont incité à presser le pas. Juste avant la porte du Fat Black Pussy Cat, je suis arrivé à un escalier doté d’une rampe en fer forgé. J’ai gravi les six étages au cœur de l’immeuble bruissant de vie. Un électrophone passait du blues; une vieille criait en italien après un petit garçon prénommé Bassano; des toilettes sur un palier n’en finissaient pas de couler tout en émettant des bruits métalliques. Au sixième, j’ai tourné à droite dans un couloir sombre, plus étroit encore que celui de l’entrée. Pas de plafonnier au-delà des marches. Une lueur rouge se répandait à l’intérieur par une fenêtre au bout du couloir. Les cloques fragiles d’un vieux lino craquaient
sous mes pieds comme des coquilles d’œuf. L’ancien bureau reconverti en appartement où vivait Naomi possédait une porte avec une vitre en verre dépoli. J’ai frappé. Elle m’a ouvert. Après s’être jetée à mon cou, elle m’a invité à entrer.