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Salvatore Scibona La Fin

"La Fin" de Salvatore Scibona
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent.

Le contraire de mourir c’est avoir une famille. Donc, ne pas avoir de famille c’est être mort. Rocco décela une puanteur de térébenthine, s’excusa et rejoignit la salle d’eau de Mme Marini où, avec le cold-cream et la brosse à ongles de la veuve, il se récura les mains. Ce matin-là, il s’était réveillé convaincu que la mort était sur lui; sa propre absence de peur l’avait impressionné; mais avait-il seulement échappé à la peur parce que, n’ayant aucune famille, il
était déjà mort? Non. Le vrai nom de Chauderrière était Luigina. Les garçons de Rocco s’appelaient Bobo, Mimmo et Jimmy. Il avait toujours un cousin prénommé Benedict à Omaha. Chez lui, il ouvrait l’armoire à pharmacie quand il se lavait les mains afin de ne pas voir son reflet dans la glace, mais le miroir de Mme Marini était fixé au mur. Il lui tourna le dos tout en se nettoyant les doigts. Ensuite, pour éviter d’éclabousser le carrelage de cold-cream, il s’agenouilla et continua sa toilette au-dessus de la commode. Tous trois avaient passé l’après-midi ensemble, c’était maintenant l’heure du dîner et le vacarme extérieur les attirait vers le chaos de la fête. Il fit couler l’eau. En se tournant vers l’évier il considéra
un œillet de sa chaussure droite, puis, en se rinçant les mains, il se concentra sur l’anneau chromé de l’évacuation. Mais ces efforts ne l’empêchèrent pas d’apercevoir ses bras et son ventre à la lisière de son champ visuel dans le miroir. Quelle importance, si ses mains n’étaient pas impeccables? Quatre jours au moins allaient s’écouler avant qu’il mange la nourriture de quelqu’un d’autre. (Oh, mais il y avait tout ce pain et ces pâtisseries à l’oignon qui montaient dans le placard de son magasin; quand il reviendrait en ville, une violente odeur de brasserie envahirait la pièce; il lui faudrait alors jeter tout ça; le travail, le trésor, l’intention
– gâchés; la désolation.) Il saisit le bouton de porte de la salle de bains, puis le fit pivoter avec courage. Un pétard explosa dans la ruelle. Qui était cet homme qu’il était devenu en renonçant
à sa solitude pour rejoindre la compagnie d’autrui? Le couloir obscur empestait l’antimite;
Rocco sentit son moi privé refluer au fond de lui tandis qu’il s’approchait de la dispute dans la cuisine. Ciccio dit: «D’accord, mais en 1812 si nous avions concentré l’intégralité de nos forces d’invasion sur Montréal, le continent tout entier serait tombé entre nos mains.» Rocco eut envie de tourner les talons, d’aller se coucher. Il s’arrêta dans le couloir, la solitude derrière son dos, la société devant lui, avec l’impression d’être piégé en ce lieu intermédiaire, d’avoir passé toute sa vie dans ce couloir, et il souhaita vivre au moins les deux ou trois heures suivantes dans la salle de bains ou dans la rue, de tout son cœur. Je ne peux pas aller
dans le premier endroit, je ne peux pas aller non plus dans l’autre, dit-il à son cœur. L’envie d’éternuer s’empara de lui, il y succomba. Et voilà – boum boum boum – la fumée dans les rues, quatre-vingt-onze degrés sur l’échelle Fahrenheit, à une fenêtre un garçon lança un œuf vers la foule, puis un poisson rouge, puis des glaçons. Tous les cinquante mètres, un homme se tenait plié en deux au-dessus d’un brasero tandis que la sueur dégouttait de son front et sifflait sur la pièce de cochon posée sur le gril, et à côté de lui une femme aux dents marron inégales prenait l’argent et de temps à autre faisait rouler une bouteille de soda sur le visage de son compagnon. Un gamin à l’air portoricain tomba d’un arbre. Il y avait la puanteur de la viande animale en train de griller et de la chair humaine exsudant par tous ses pores le sel et
les toxines. Un gosse escaladait une gouttière fixée sur la façade de l’église. Où qu’on regardât, on voyait des enfants qui essayaient de grimper quelque part, sans doute dans l’espoir de s’enfuir par le haut, puis ils tombaient ou glissaient vers la terre comme un perce oreille piégé dans une baignoire. Des gamins montaient au grillage du stade de base-ball derrière le couvent, où étaient installées les attractions de la fête foraine, des
gamins sur le toit de la nouvelle animalerie escaladaient la gigantesque cage à oiseaux qui abritait une perruche en fibre de verre, de la taille d’un homme. À certains endroits le trottoir disparaissait sous les cartes de bingo, les images saintes, les boîtes d’allumettes, les coquilles
d’œufs. Les hommes portaient la cravate, mais pas de chapeau. Une femme embrassa un quignon de pain avant de le lancer dans une flaque d’eau. Supputations, menaces et réprimandes saturaient l’air, soufflées ou criées.
«Au jour d’aujourd’hui, dit une femme, je t’aurais déjà quitté cinquante fois et demie.»
«Mon petit, dit un homme, y a à la maison un gros bâton qui meurt d’envie de t’échauffer les
côtes.»
Quelqu’un dit: «Non, juste un ami de la maison de correction d’Oskaloosa. Je voulais lui redonner courage, mais on m’a pas laissé faire.»
«Les amish peuvent prendre le car, mais ils ont pas
le droit d’en conduire un, voilà.»
«Tout est en place, mais rien n’est en ordre.»
«Je m’en souviens pas très clairement, voyez-vous, dit quelqu’un, parce que c’est pas arrivé.»
Un prêtre pointa lentement un index incurvé vers le trottoir et déclara avec solennité: «Il ne vit pas ici.»
Un crâne humain fut emmuré dans une niche donnant sur la cour du couvent, puis avec du mortier on disposa divers autres os – côtes, doigts, clavicules – autour du crâne selon un motif qui évoquait un chrysanthème, et en dessous se trouvait une plaque de cuivre portant cette inscription: Tant que nous le pouvons, accomplissons des actes de justice et de compassion.
Quelqu’un dit: «Maintenant, tu la fermes et tu m’écoutes.» Un autre: «Dans cet endroit du cerveau où, chez la plupart d’entre nous, réside le bon sens, eux ont de l’argent.» Des enfants escaladaient des gommiers, des poteaux téléphoniques, des ginkgos, le dos de leur papa. Essayaient-ils ainsi de fuir? Que fuyaient-ils au juste? Et puis, où comptaient-ils aller? Un homme portant un masque à gaz, un short noir, un débardeur blanc et des bretelles tira une
causeuse sur un balcon du deuxième étage, s’allongea dessus, observa la foule et défit la sangle de son masque pour boire une gorgée de limonade. Deux ou trois policiers à cheval surveillaient le quartier, aussi immobiles que des statuettes au carrefour de la Seizième avenue et de la Vingt-huitième rue. Et puis des pigeons, des rats, des chats de gouttière. Quelqu’un dit: «C’est quoi, Stanley? On dirait de la tarte.» On parlait hongrois, et slovaque, roumain, polonais, allemand, russe, croate, grec, lituanien, espagnol, bohémien; en regardant bien, on remarquait deux Japonaises, des femmes de militaires, apparemment. Et il y avait des multitudes d’Italiens venus des banlieues et des quartiers périphériques. Il y avait aussi des gens de couleur, dont tout le monde se tenait à bonne distance, dans la mesure où la cohue générale le permettait. C’était un quartier que ceux qui n’y habitaient pas évitaient d’ordinaire, sauf une fois par an, le 15 août, lorsqu’ils y convergeaient par dizaines de milliers. Et il y avait les attractions foraines où l’on payait dix cents pour lancer des balles sur des pyramides de boîtes de soupe dans l’espoir de gagner un sandwich au salami. Le clou de la journée, c’était une Vierge qu’on faisait sortir de l’église pour la promener dans les rues, sur les épaules d’hommes en chasuble blanche accompagnés de porteurs de flambeaux qui, jusqu’à une date récente, avaient eu la tête couverte d’une capuche blanche et pointue. La police, attentive à empêcher les communications défectueuses et les calomnies, finit par leur
interdire de porter ces capuches. À certains moments, la pression de la foule sur votre corps était telle que vous ne pouviez plus respirer à pleins poumons. Et les gosses perchés dans les arbres vous lançaient à la tête des coques épineuses de gommier. Parfois vous aviez l’impression d’être écrasé. C’était arrivé, en 1947. Une Slovaque et son bébé qu’elle tenait dans ses bras avaient été étouffés ici même. Imaginez que vous tuez quelqu’un avec votre buste, deux cadavres chauds emportés par la presse de votre corps et par celle d’autres corps – et pourtant vous reveniez, cédant à l’instinct qui vous poussait à vous agglutiner dans les rues, car contre toute raison le corps tenait à satisfaire un désir tout-puissant qu’aucune donnée de
votre petit moi fragile, privé, attaché au foyer, ne pouvait satisfaire. Vos émotions étaient primitives – un criquet devenant une sauterelle, un chien domestique rejoignant la meute. L’esprit de la multitude devenait votre esprit, tout comme une baleine assume le désir du groupe et veut sentir le sable d’une plage sous son ventre. L’Europe se manifestait, ici même, mais elle semblait incongrue. Ce n’était pas le continent de la collectivité, du socialisme, d’un million de villes blotties les unes contre les autres. C’était le pays de l’individu, de l’entreprise privée, des vastes comtés de prairies désertes, du Jésus protestant qui se faisait appeler par son prénom et sauvait les âmes une à une, selon ce que vous répondiez à la question, Crois-tu, au fond de ton cœur, ou pas? Cette foule n’avait rien à faire en pareil endroit. Et les enfants se pressaient aux fenêtres et chevauchaient toutes les poutres en I disponibles. Les portes de l’église s’ouvrirent, trois garçons en soutane rouge et surplis blanc descendirent les marches en premier: deux portaient des cierges aussi grands qu’eux; le dernier, un bâton pastoral. Au sommet de ce bâton se trouvait évidemment le corps doré et émacié, aux membres tendus et cloués, mort ou agonisant, d’un individu qui avait été torturé puis exécuté par une foule. Et la nuit tombait.