+ Dublinesca - Enrique Vila-Matas
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Enrique Vila-Matas Dublinesca

"Dublinesca" d'Enrique Vila-Matas
traduit de l'espagnol par André Gabastou.

Il appartient à la lignée de plus en plus clairsemée des éditeurs cultivés, littéraires. Ému, il assiste chaque jour au spectacle de l’extinction discrète, en ce début de siècle, de la branche noble de son métier – éditeurs qui lisent encore et ont toujours été attirés par la littérature. Il a eu des problèmes il y a deux ans, mais il a su fermer à temps sa maison d’édition qui, en définitive, même si elle jouissait d’un grand prestige, s’acheminait avec une étonnante obstination vers la faillite. En plus de trente ans d’indépendance, il y eut de tout, des succès mais aussi de grands échecs. La dérive des derniers temps, il l’attribue à son refus de publier des livres qui racontent les histoires gothiques à la mode et autres balivernes, masquant ainsi une partie de la vérité: la bonne gestion financière n’a jamais été son fort et, comme si c’était trop peu, son goût fanatique de la littérature l’a peut-être desservi. Samuel Riba – Riba pour tout le monde – a publié la plupart des grands écrivains de son temps. De certains un seul livre, mais c’était assez pour qu’ils figurent dans son catalogue. Même s’il n’ignore pas que quelques autres valeureux don quichottes sont encore en activité dans le secteur honorable de son métier, il aime parfois se considérer comme le dernier éditeur. Il cultive une image un peu romantique de lui-même et a constamment l’impression de vivre la fin d’une époque et d’un monde, sans doute influencé par l’arrêt de ses activités. Il a une tendance exagérée à lire sa vie comme un texte littéraire, à l’interpréter avec les déformations propres au lecteur chevronné
qu’il fut pendant tant d’années. Il attend, par ailleurs, de vendre son patrimoine à une maison d’édition étrangère, mais les pourparlers sont au point mort depuis un certain temps. Une puissante et angoissante psychose de la fin de tout s’est emparée de lui. Et rien ni personne n’a réussi à le convaincre que vieillir a du charme. Est-ce sûr? En ce moment, il est en visite chez ses vieux parents et il les regarde des pieds à la tête avec une curiosité mal dissimulée. Il est venu leur raconter son récent séjour à Lyon. En dehors de la visite du mercredi – rendez-vous obligatoire –, il a depuis longtemps contracté l’habitude d’aller les voir à ses retours
de voyage. Ces deux dernières années, il n’a même pas reçu le dixième des invitations à se déplacer qu’il recevait jadis, mais il a caché ce détail à ses parents, il leur a aussi caché qu’il avait fermé sa maison d’édition car il considère qu’ils sont trop âgés pour supporter aisément
ce genre de contrariétés. Il est heureux chaque fois qu’on l’invite quelque part parce que, entre autres, il peut continuer à développer devant ses parents la fiction de ses multiples activités. Bien qu’il frise la soixantaine, il est, comme on peut le voir, très dépendant d’eux, peut-être parce qu’il n’a pas d’enfants et qu’eux, de leur côté, n’ont que lui : il est leur fils unique. Il s’est rendu dans des endroits qui ne l’attiraient guère uniquement pour leur raconter ensuite ses voyages et les laisser continuer ainsi à croire – ils ne lisent pas les journaux et ne regardent pas la télévision – qu’il édite toujours, qu’on le réclame en de multiples endroits et que, par conséquent, tout continue à très bien marcher pour lui. Mais ce n’est pas le cas. Alors que, lorsqu’il était éditeur, il était habitué à une grande activité sociale, maintenant c’est tout juste s’il en a une, pour ne pas dire aucune. À la perte de tant de fausses amitiés s’est ajoutée l’angoisse qui s’est emparée de lui depuis qu’il a, il y a deux ans, cessé de boire de l’alcool. Autant parce qu’il sait que, ne buvant pas, il aurait été moins audacieux dans ses publications que parce qu’il ne fait pour lui aucun doute que son goût de la vie sociale était forcé, pas du tout dans sa nature, et qu’il procédait peut-être uniquement de sa peur maladive du
désordre et de la solitude. Ces derniers temps, rien ne marche plus très bien pour lui depuis qu’il courtise la solitude. Bien qu’il fasse tout pour ne pas le laisser sombrer dans le vide,
son couple est plutôt chancelant, mais pas toujours, parce que sa vie conjugale passe par les étapes les plus variées, elle va de l’amour et de l’euphorie à la haine et au sentiment de catastrophe. Il se sent de plus en plus instable, il est devenu bougon et la plupart des choses
qui se présentent à lui au cours d’une journée lui déplaisent. À cause de l’âge probablement. Toujours est-il qu’il commence à se sentir mal à l’aise dans le monde et qu’approcher la soixantaine lui donne l’impression d’avoir une corde autour du cou. Ses vieux parents écoutent toujours ses récits de voyage avec une grande curiosité et une attention soutenue,
à l’occasion comme deux répliques parfaites de Kubilaï Khan écoutant les histoires que lui racontait Marco Polo. Les visites succédant à tout voyage de leur fils semblent jouir d’un statut particulier, supérieur à celles, monotones et routinières, du mercredi. Celle d’aujourd’hui en est une. Il se passe toutefois quelque chose de bizarre parce qu’il y a déjà un bon moment qu’il est dans la maison et il n’a pas encore été capable de parler, fût-ce du bout des lèvres, de Lyon. S’il ne peut rien leur expliquer de son passage dans cette ville, c’est parce qu’il y était coupé du monde et que son voyage était à ce point sauvagement cérébral qu’il n’a aucune anecdote un tant soit peu humaine à leur raconter. De plus, ce qui s’y est passé est désagréable. Un voyage froid, glacial, comme ces trajets sous hypnose que, ces derniers temps, il entreprend si souvent devant l’ordinateur. Sa mère insiste et semble même un peu inquiète:
—Tu es donc allé à Lyon.
Son père a commencé à allumer lentement sa pipe et le regarde, lui aussi, d’un air bizarre comme s’il se demandait pourquoi il ne dit rien de cette ville. Mais que peut-il leur dire de son séjour? Il ne va pas se mettre à leur parler de la théorie générale du roman qu’à lui tout seul il a été capable d’élaborer dans l’hôtel lyonnais. L’histoire de la genèse de cette théorie ne les intéresserait guère et, comme si c’était trop peu, il n’est pas très sûr qu’ils sachent très bien ce que peut être une théorie littéraire. Dans le cas contraire, il est persuadé qu’ils s’ennuieraient à mourir. Et pourraient en arriver à découvrir que, comme le dit bel et bien Celia, il est trop isolé, trop coupé du monde réel, trop accro à l’ordinateur ou, celui-ci faisant défaut comme à Lyon, à ses voyages mentaux. À Lyon, il n’a cherché à aucun moment à contacter la Villa Fondebrider, l’organisation qui l’avait invité à prononcer une conférence sur la gravité de la situation de l’édition littéraire en Europe. Peut-être parce que personne n’est venu l’accueillir à l’aéroport ou à l’hôtel, Riba, pour se venger du mépris manifesté par les organisateurs à son endroit, s’est enfermé dans sa chambre d’hôtel et a réussi à y donner forme à l’un de ses rêves du temps où il éditait et n’avait de temps pour rien: il a rédigé une théorie générale du roman. Il a publié beaucoup d’auteurs importants, mais il n’y a que chez le Julien Gracq du roman Le Rivage des Syrtes qu’il a perçu le sens de l’avenir. Dans sa chambre de Lyon, les heures de réclusion s’égrenant à l’infini, il s’est efforcé de mettre au point une théorie générale du roman qui, à partir des enseignements repérés dès le départ dans Le Rivage des Syrtes, établissait les cinq éléments selon lui indispensables pour le roman à venir. Ces éléments, d’après lui essentiels, tous présents dans le roman de Gracq, sont: intertextualité, connexions avec la haute poésie, conscience d’un paysage moral en ruine, légère supériorité du style sur l’intrigue, l’écriture perçue comme une horloge qui avance. Une théorie audacieuse puisqu’elle faisait du roman de Gracq, jugé d’ordinaire désuet, le plus avancé de tous. Il a rempli des tas de pages, commentant les divers éléments de cette proposition pour le roman à
venir. Mais, sitôt son dur travail fini, il s’est souvenu de «l’instinct sacré de ne pas avoir de théories » dont parle Pessoa, autre auteur favori dont il a eu l’honneur de pouvoir éditer L’Éducation du stoïcien. Il s’est souvenu de cet instinct et a pensé que les romanciers sont parfois d’une incommensurable sottise, il s’est alors rappelé plusieurs écrivains espagnols dont il avait publié des histoires qui étaient le produit naïf de théories savantes et prolixes. Quelle terrible perte de temps, a pensé Riba, que d’établir une théorie pour écrire un roman! Il pouvait en parler en connaissance de cause puisqu’il venait d’en écrire une! Car, s’est dit Riba, si quelqu’un a une théorie, pourquoi écrire un roman en fonction de celle-ci? Au moment même où il se posait cette question et, sans doute pour avoir moins l’impression d’avoir perdu son temps, y compris en se la posant, il s’est dit que passer tant d’heures à l’hôtel à écrire sa théorie générale lui avait au fond permis de se débarrasser d’elle. Était-ce négligeable? Non, bien sûr. Sa théorie continuerait d’être ce qu’elle était, lucide et audacieuse,
mais il allait la détruire en la jetant dans la corbeille à papier de sa chambre. Riba a enterré secrètement, dans l’intimité, sa théorie et toutes celles que le monde a connues, puis il a quitté Lyon sans s’être à aucun moment mis en contact avec ceux qui l’avaient invité pour parler de la gravité – peut-être pas si grave, a pensé Riba tout au long du voyage – de la situation de l’édition littéraire en Europe. Il est sorti par la porte dérobée de l’hôtel et est retourné en train à Barcelone vingt-quatre heures après son arrivée à Lyon. Il n’a laissé aux gens de la Villa Fondebrider aucun petit mot justifiant son invisibilité ou son étrange fuite ensuite. Il a compris que le voyage n’avait eu qu’un seul objectif: mettre sur pied une théorie pour ensuite l’enterrer dans l’intimité. Il est reparti tout à fait convaincu que ce qu’il avait écrit et théorisé à propos de ce que devait être un roman avait eu pour seul but de lui permettre de se délester de ce même contenu. Ou plutôt de lui fournir l’indiscutable confirmation que ce qu’il y a de mieux au monde, c’est de voyager et de perdre des théories, de les perdre toutes.
—Tu es donc allé à Lyon, lui répète sa mère.
Nous sommes fin mai, le temps est irrégulier, étonnamment pluvieux pour une ville comme Barcelone. Journée froide, grise, triste. Il s’imagine un instant à New York, dans une maison où l’on entend les véhicules se diriger vers le Holland Tunnel: flots de voitures retournant au foyer après le travail. Pure imagination. Il n’a jamais entendu le bruit venu du Holland Tunnel. Il retombe vite sur terre, dans Barcelone et sa déprimante lumière gris cendre. Celia, sa femme, l’attend à la maison vers dix-huit heures. Tout se déroule selon une certaine normalité, mis à part l’inquiétude qui s’empare peu à peu de ses parents voyant que leur fils ne parle absolument pas de Lyon. Mais que peut-il leur raconter de ce qui s’est passé là-bas? Que peut-il leur dire? Que, comme ils le savent fort bien, il ne boit plus d’alcool depuis que ses reins soumis à rude épreuve l’ont mené, il y a deux ans, dans un hôpital et qu’il en est resté prostré dans un état de sobriété permanente qui le pousse parfois à se livrer à des activités extravagantes comme élaborer des théories littéraires et à ne pas sortir de sa chambre

d’hôtel, pas même pour faire la connaissance de ceux qui l’ont invité? Qu’à Lyon il n’a parlé avec personne et que, tout compte fait, depuis qu’il a arrêté d’éditer, c’est ce qu’il fait tous les jours à Barcelone pendant les heures et les heures qu’il passe devant l’ordinateur? Que ce qu’il regrette le plus et qui le rend le plus triste est d’avoir cessé d’éditer sans avoir découvert un auteur inconnu qui aurait fini par se révéler un écrivain génial? Qu’il est encore traumatisé par cette fatalité inhérente à son ancien métier, cette fatalité si amère, d’avoir à chercher de nouveaux auteurs, ces êtres hélas si indispensables, puisque sans eux il est impossible que la baraque tienne debout? Que, ces dernières semaines, il souffre de complications au genou droit, dues sûrement à l’acide urique ou à l’arthrose, à supposer qu’il s’agisse de deux choses différentes? Que, jadis, l’alcool le rendait spirituel et qu’il est devenu mélancolique, sans doute depuis toujours sa vraie nature? Que peut-il dire à ses parents? Que tout est fini?