+ Zebulon - Rudolph Wurlitzer
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Rudolph Wurlitzer Zebulon

"Zebulon" de Rudolph Wurlitzer
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Chapman.

L’hiver où Zebulon tendit ses trappes sur les rives de la rivière Gila fut de toute sa vie le plus dur et le plus long, se soldant par deux orteils rongés d’engelures, une épaule trouée par une flèche de guerrier crow et, pour couronner le tout, l’arrivée inopinée, au milieu d’un blizzard printanier, de deux énergumènes congelés qui déboulèrent plus morts que vifs dans sa cabane.
Au lieu de le réveiller, le coup de vent glacial s’engouffrant par la porte ouverte s’incrusta dans un rêve récurrent: une chute interminable à travers un ciel vide en direction d’une mer courroucée. Viens plus près, hurlaient les gigantesques vagues cabrées, viens plus près… Il ouvrit les yeux, et se demanda si cet homme et cette femme qui le regardaient fixement n’étaient pas des esprits affamés. Du givre leur blanchissait les sourcils et les narines, et la peau de leurs visages boursouflés était poncée à vif par le gel qui sévissait dehors à pierre fendre. L’homme, coiffé d’un haut-de- forme qu’une grande écharpe rouge nouée sous son menton barbu retenait, portait une longue pelisse de bison recouverte de petits cristaux de glace. La femme avait tout l’air d’une demi-sang shoshone. Drapée dans un énorme manteau militaire orné aux épaulettes de galons de sergent, elle avait sur la poitrine
deux impacts de balle, deux trous l’un dans l’autre. L’homme tomba à genoux, jurant et crachant dans la fumée qui se dégageait de l’âtre fêlé et la pestilence du vase de nuit tout proche. Quand il parvint à parler, ce fut avec un chuchotis rauque, comme s’il avait
le larynx écrasé. «Je nous voyais déjà transformés en viande froide, quand la demi-sang m’a dit que tu campais sur la Gila. Celle-là, elle sait des trucs que le commun des mortels se doute même pas.» Cet homme, c’était Lobo Bill, vieil écorcheur de bêtes et voleur de chevaux, réputé pour ses histoires à n’en plus finir et ses colères noires, un personnage que Zebulon avait tout à la fois rencontré et fui dans nombre de saloons et autres repaires de trappeurs depuis Tularosa jusqu’à Cheyenne. En soulevant son haut-de-forme, il dévoila une blessure ouverte sur tout un côté de sa face, de la joue à la mâchoire, à croire qu’il avait été proprement équarri par un couteau de boucher. D’un signe de tête, Lobo Bill désigna la demi-sang qui, debout dos au mur, contemplait Zebulon avec des yeux immenses et vides. «Elle est pas jactante, mais quand elle l’ouvre, il en tombe des trucs que tu préfères pas entendre. Bon, mais je lui dois quand même une fière chandelle. Sans elle, ce putain de carcajou me faisait la peau. C’est elle qui se l’est fait à la hachette, et, comme tu peux voir, elle m’a pas loupé au passage. Je l’ai gagnée au poker, à Alamosa, à un vieux marchand de chevaux. Une quinte flush contre un full. Des cartes à y pas croire. Elle est moitié shoshone, moitié irlandaise. “Pas-Ici-Pas-Là”, c’est comme ça que je l’appelle, et j’ai une chance de pendu de l’avoir, vu qu’en ce moment, avec ce qui se passe ou se passe pas selon le côté que souffle le vent,
et même quand il souffle pas…»Lobo Bill et Pas-Ici-Pas-Là se déshabillèrent. Une
fois leurs corps décongelés, ils s’affalèrent sur le tas de peaux d’ours au coin de la cheminée.
Zebulon passa le reste de la nuit à alimenter le feu et à vider une de ses dernières bouteilles de Taos White Lightning1 en remuant ses souvenirs de Lobo Bill et des autres dingos de trappeurs qu’il avait connus, et de ce qu’ils avaient tous été, eux comme lui, ou pas été, et de ce qu’il avait dû faire, ou être, suivant qu’il se trouvait dans la vallée ou sur les cimes. Ce n’était pas tant que les vieilles façons des trappeurs étaient caduques, même si ce jour finirait sûrement par venir. Il y avait quelque chose d’autre que Lobo Bill et sa sang-mêlé avaient apporté avec eux, une mystérieuse présence ou une ombre qu’il était incapable de définir. Ou peut-être était-ce seulement la vue de ces deux êtres insolites, égarés, qui ronflaient sur son lit comme des sonneurs. L’aube pointait quand le vent s’apaisa, et ses plus sombres prémonitions avec lui, assez en tout cas pour lui permettre de s’assoupir auprès de ses hôtes.

À son réveil, une lumière dure et friable éclaboussait les murs de la cabane. Aucun signe de Lobo Bill. Lorsqu’il questionna Pas-Ici-Pas-Là, elle fit non de la tête et roula des yeux, ce qui l’incita à penser que Lobo Bill était parti récupérer ses mules et relever ses trappes, ou bien qu’il avait décidé de se tirer purement et simplement. Autour de lui le réduit avait été balayé, le vase de nuit vidé, ses réserves de farine, tabac, whisky, café et viande séchée empilées sagement dans un coin, et des bûches fendues entassées de chaque côté de la cheminée. La propreté méticuleuse de la cabane, plombée par le lourd silence de Pas-Ici-Pas-Là, le mit mal à l’aise, comme si la femme ruminait des pensées secrètes ou bien, ce qu’à Dieu ne plaise, quelque projet mal intentionné. Qu’à cela ne tienne, se dit-il. Qu’il soit prêt ou non, ce qui devait arriver arriverait. Pendant qu’ils attendaient tous les deux que Lobo Bill veuille bien réapparaître, Zebulon s’en fut chasser le petit gibier et préparer le Rendez-Vous annuel: il fallait récupérer et trier les centaines de peaux de rats musqués et de castors qu’il avait stockées dans le creux de plusieurs arbres. Lobo Bill n’était toujours pas revenu au bout de
trois jours. Le plus clair du temps, Pas-Ici-Pas-Là restait assise sur le banc devant la cabane, les yeux fixés sur la rivière et la glace d’un bleu soutenu qui commençait à se rompre avec de larges fissures mobiles. Le soir, elle évitait de regarder de son côté pendant qu’elle cuisinait
un des lapins qu’il avait tués. Ce soir-là, après le repas, au lieu de se retirer dans le coin qu’elle avait élu pour dormir, elle vint le rejoindre devant la cheminée. Le gratifiant d’un sourire entendu, elle lui prit la bouteille de Taos White Lightning et la vida cul sec, puis elle
regagna l’autre bout du gîte d’un pas chancelant. Dans la nuit, il fut réveillé par ses ongles griffus qui traçaient des sillons de sang sur son estomac et son bas-ventre, et elle continua à le griffer ainsi alors qu’elle le faisait glisser en elle et lui enfermait la taille dans l’étau de ses jambes comme si elle voulait le casser en deux. Toute la nuit elle dirigea leurs furieux ébats en lui imposant les conditions de son insatiable appétit. Au matin, elle sortit de la cabane sans le regarder ni prononcer une parole. Deux jours plus tard, elle rentra au milieu d’un orage. Elle se planta devant lui et le fixa droit dans les yeux tandis qu’il lui ôtait ses vêtements et la couchait sur la table, lui plaquant les bras au-dessus de la tête. La porte s’ouvrit alors qu’il s’enfonçait en elle comme s’ils n’avaient jamais été séparés. En voyant Lobo Bill dressé au-dessus d’eux, la hache en l’air, il se dit que ce n’était pas plus mal de quitter ce monde comme il y était entré. Une partie de lui-même se réjouissait à cette perspective, et que le diable l’emporte s’il allait lui donner la satisfaction de lui présenter ses excuses. Il continua à la défoncer avec plus d’abandon encore, laissant échapper un sauvage hurlement de trappeur: «Waaaaaaaaaagh!» Lobo Bill en brisa la table de rage, les envoyant tous les deux rouler par terre. La hache manqua d’un cheveu le crâne de Zebulon et tailla un grand trou dans l’abdomen de Pas-Ici-Pas-Là. Vif comme l’éclair, Zebulon se saisit du pistolet passé dans la ceinture de Lobo Bill et lui colla une balle entre les deux yeux. Puis, assis sur les fesses, comme tétanisé, il suivit des yeux Pas-Ici-Pas-Là qui sortait en titubant. Quand il réussit enfin à se lancer à sa poursuite, il la trouva debout, nue, sur une plaque de glace au milieu de la rivière, s’efforçant des deux mains de retenir le sang qui pissait de son ventre. «Tu as tué le seul homme qui m’ait jamais aimée, dit-elle. Et regarde maintenant: tu m’as tuée.» Ce furent là les premières paroles qu’il l’eût entendue prononcer. Tandis que la glace sombrait progressivement, l’emportant au fil d’une eau noire qui remontait le long de ses jambes, de ses hanches, elle l’interpella de nouveau: « Dorénavant, tu es condamné à errer tel un

aveugle entre les mondes, ne sachant si tu es vivant ou mort, ou si les mondes invisibles existent, ou si tu es en train de rêver. Trois fois tu disparaîtras à toi-même, et à tout ce que tu connais, et trois fois tu…» Elle ajouta quelque chose, mais il n’entendit pas ce qu’elle lui disait alors qu’elle coulait doucement sous la glace.