+ Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe - Andrew O'Hagan
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Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe

"Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe" de Andrew O'Hagan
traduit de l'anglais par CÚcile Deniard.

Un

Mon histoire commence vraiment à Charleston, idéal séjour de lumière et de création en pleine campagne anglaise. Il faisait chaud cet été-là et les matinées se prolongeaient jusque tard dans l’après-midi, où le meilleur du jardin entrait dans la maison, ces fleurs arrangées dans des pots et auxquelles Vanessa offrait une seconde vie à ses heures fertiles. Elle était toujours là avec ses peintures, son regard, et la lumière tombait de la verrière pour embraser la possibilité de quelque chose de neuf. Elle avait ses bons et ses mauvais jours. Les bons jours, elle disposait ses pinceaux et savait que le moment était propice pour travailler lorsque tous ses souvenirs se changeaient en une apparence de sommeil.
Nous étions en juin 1960. Le jardinier venait d’apporter un plateau de digitales dans la cuisine, les fleurs mutines mais étourdies après une ou deux semaines d’abeilles. Je me trouvais dans un panier près du four lorsqu’une coccinelle traversa la table. « Il est mal tourné ou bien ? demanda l’insecte en grimpant sur une miette de pain.
— Il est juste fatigué, répondis-je. Il aurait besoin d’un thé. »
D’une gifle, M. Higgens balaya la terre de la table et la malheureuse bestiole avec. « Foutue dégueulasserie ici, dit-il. Grace ! Tu les veux où ? »
Les hommes n’ont pas le sens du miracle. C’est la force de la réalité qui les façonne – une calamité, si vous voulez mon avis. Mais peu importe : j’ai eu la chance de connaître mon couple de peintres, Vanessa Bell et Duncan Grant, deux êtres qui, malgré toutes leurs différences, avaient en commun la volonté de rêver le monde dans lequel ils vivaient et de lui donner une forme permanente. Et quel bonheur ce fut de courir pataudement sur ces dalles du Sussex et de pourchasser les guêpes jaunes, pendant que je devenais peu à peu cet être délicieux que je suis : un de ces chiens que des aventures attendent à l’étranger et qui sont destinés à en faire le récit.
Il y a plusieurs choses que toute personne de goût se doit de savoir sur le chien moyen. D’abord, que nous adorons le foie et trouvons que c’est un schlurp, un miarm, un romph, un régal, surtout avec des saucisses. Ensuite, que nous détestons en général les chats, non pas pour les raisons habituelles, mais à cause de la préférence exclusive qu’ils montrent pour la poésie par rapport à la prose. Aucun chat n’a jamais fait de longs discours emporté par une belle prose. Alors que le plus grand talent du chien consiste à s’imprégner de tout ce qui présente de l’intérêt : nous nous pénétrons du meilleur de ce que savent nos maîtres et nous nous souvenons des pensées de ceux que nous croisons. Nous avons plutôt bonne mémoire et nous ne souffrons nullement de ce funeste travers des hommes qui les pousse à établir de grandes distinctions entre le réel et l’imaginaire. Tout cela revient au même, plus ou moins. La nature nous en fournit un bel exemple, mais ce n’est plus là que les hommes vivent. Ils vivent dans un monde de leur invention.
Ce jour-là, mes frères et sœurs et moi-même nous bousculions autour de trois assiettes posées sur le sol de la cuisine, Grace Higgens debout devant la table, de la farine jusqu’aux coudes. Elle proférait toutes sortes d’inepties sur ses vacances à Roquebrune, qui n’en avaient pas vraiment été. Grace était maligne : elle supposait que les animaux écoutaient tout ce qu’elle disait et allait jusqu’à se montrer gênée lorsqu’elle avait dit une bêtise, ce qui n’était pas seulement touchant mais très sage. Le plus bruyant des convives dans la salle à manger était assurément M. Connolly, le critique littéraire, que nous pouvions apercevoir au-delà d’une étendue de moquette en sisal et d’un fauteuil lilas ; le grand homme gobait des olives et sifflait un vin foncé comme si sa vie en dépendait. Il faisait la grimace chaque fois qu’il buvait dans son verre.
« Tu détestes ce vin, Cyril, dit Mme Bell. Pourquoi ne demandes-tu pas à Grace de monter une meilleure bouteille ?
— Même pendant la guerre, dit M. Grant, Cyril a toujours su où trouver une bonne bouteille. Oui, il arrivait toujours à avoir du vin. Et du papier pour son méchant petit magazine. »
Je léchai le coude de Mme Higgens lorsqu’elle me posa sur la table. Elle poussa un soupir joyeux et se pencha pour observer son reflet dans la bouilloire et se pomponner les cheveux. « Je parie que tu es un grand charmeur, dit-elle. Du charme à revendre, hein ? Pas aussi intelligent que la portée précédente. Ça. Des chiens intelligents comme pas deux. On ne savait pas ce que c’était que l’intelligence avant de les avoir vus. Quoi ? Un groupe adorable. On voyait bien qu’ils venaient d’une bonne famille. Même Walter le disait. Ça oui. Ils font honneur à leur race, il disait. Ces yeux magnifiques qu’ils avaient. » Comme la plupart des gens peu loquaces, Walter voyait ses rares déclarations citées en permanence. Elle me toucha la truffe. « Mais toi, tu es trognon. Oh, oui. Trognon. Mmm-hmmm. Et l’Amérique ! On ne sera plus assez bien pour toi quand tu seras en Amérique ! »
Mme Higgens faisait marcher toute la maison, la cuisine, le ménage, alors bien sûr c’est extraordinaire de côtoyer des gens pleins de talent, mais le tumulte de leurs natures extravagantes, de leurs vies sexuelles et tutti quanti, semblait l’épuiser tout à fait. La seule idée de ce qui se passait dans leurs têtes lui donnait envie d’aller se coucher. Naturellement, elle n’avait pas peur de dire ce qu’elle avait à dire et lorsqu’elle me posa sur la table, j’aperçus la preuve immédiate de sa propension à se plaindre : son petit journal intime marron qui trônait là, ouvert et tout fiérot. Ce fut Mme Higgens qui me donna de la sympathie pour les dieux domestiques ; de la voir là, cette experte du rinçage de vêtements, cette Hélène aux gâteaux ratés, qui s’était peut-être abîmé les yeux pendant quarante ans pour permettre à ces artistes d’être libres. Elle s’assit, essuya le bord de sa tasse de thé et prit le carnet. À l’envers de la couverture, on lisait : « Grace Higgens, Charleston, Firle, près de Lewes ». Feuilletant les pages, elle revivait toute cette vie, ce qui s’y trouvait comme ce qui ne s’y trouvait pas (1). Les rires qui montaient de la salle à manger semblaient accompagner à merveille le parfum de cannelle qui flottait dans la cuisine.
Mme Higgens n’était pas la meilleure cuisinière du monde. Elle s’en référait toujours à une boîte pleine de coupures de presse – recettes arrachées dans le Times ou le Daily Express, pages désormais jaunies, couvertes de poudre d’œuf, d’épices moulues, de poussière. (C’était dans cette même boîte qu’elle avait conservé les masques à gaz pendant la guerre.) Mme Bell levait invariablement les yeux au ciel lorsqu’il lui fallait, épouvantable corvée, faire croire à Grace que ses repas étaient mangeables. En ce qui me concerne, cela dit, elle savait nourrir les chiens comme personne et je repensai à ses plats longtemps après avoir succombé aux charmes de la vie américaine.
La cuisine était ce jour-là le théâtre d’un suprême effort, non pas pour leur voisin Cyril Connolly, qui souvent était reçu à Charleston et souvent se plaignait, mais pour Mme Gurdin, la dame d’Amérique qui aimait les chiens, une célèbre émigrée russe, mère de la star de cinéma Natalie Wood. Je n’ai jamais bien compris le lien entre eux, mais je crois que c’est ce sympathique écrivain, M. Isherwood, qui les avait tous mis en relation, car il savait par M. Spender que les domestiques des Bell faisaient commerce de chiots. Mme Gurdin se plaisait à dire, non sans emphase, que les chiens du monde entier étaient l’œuvre de sa vie et sa grande passion.
J’étais passé dans la salle à manger, où Mme Bell s’exprimait d’une voix douce : « Quentin trouvait étrange que Virginia ait eu à ce point envie de savoir ce que les chiens ressentaient. Mais elle voulait savoir ce que tout le monde ressentait. Tu te souviens de Pinker ?
— Le chien de Sackville ? répondit Connolly. Tu penses si je m’en souviens. C’était le portrait craché de Vita. Je suis sûr que le roman de Virginia, Flush, était un pied de nez à Lytton. Tous ces “Victoriens éminents” et voilà que le petit cocker des Browning était en fait le plus éminent d’entre eux.
— Pinker est enterré dans le verger de Rodmell », dit Vanessa en se tapotant tour à tour les poignets comme si elle y déposait du parfum.
En matière de pedigree, tout chien digne de sa pâtée est un puits de science. Il nous est permis à nous, les bichons (bichons maltais (2), compagnons des matrones romaines, anciens cavaliers King Charles, petits chiens lions ou terriers maltais), de nous considérer comme l’aristocratie de la société canine. Un distingué parent à moi s’illustra comme joyeux compère de Mary, reine d’Écosse ; un autre s’attira la tendresse dévorante de Marie-Antoinette. Nous avons fréquenté des philosophes et des tyrans, trempé le rose de nos museaux dans l’encre du savoir et le sang des batailles, et Publius, gouverneur romain de Malte qui avait accueilli chez lui ma lointaine ancêtre Issa, commanda de la petite chienne un portrait qu’on a dit plus vrai que nature. Nous en faisons une habitude et même un credo. Lorsque j’ai su qui j’étais, et que mes parents présents dans les œuvres d’art n’avaient pas moins d’importance que l’histoire de mes propres cellules, j’ai tout de suite compris que je ne pouvais être qu’un descendant de cette muse contemplative, le petit chien de la Vision de saint Augustin par Vittore Carpaccio. Rien n’échappe au plus petit de tous les chiens. Nous avons servi dans les épopées méditerranéennes, dans les guerres saintes, trôné sur les genoux de personnages infâmes comme de saints, été transmis d’un prince européen à un autre à l’occasion de mariages jusqu’à lécher les bottes tragiques de Charles Édouard Stuart, puis nous avons, nous aussi, engendré une descendance dans les maisons d’Eduardo Pasquini et de la contessa di Vaglio, dans celle du conte Anselmo Bernardo de Pescara et de la principessa de Palestrina. Lorsque princes et chiots furent assassinés dans un même geste par des agents des Hanovre, le prince et les chiots survivants entrèrent par alliance dans la maison Dalvray et, plus tard, dans celle de Claude Philippe Vandenbosch de Monpertigen et de la comtesse de Lannoy. De là, par bateau, un fils de cette union, marié à Germaine Elize Segers de la Tour d’Auvergne, débarqua à Leith avec une portée de chiots parmi lesquels se trouvait mon aïeul Muzzy. Le moment venu, Muzzy rencontra une bichonne de pure race contre les grilles du parc sur Heriot Row, juste en face de la maison de Robert Louis Stevenson, dont le cousin Noona les avait un jour caressés tous les deux (3). Ce furent quelques-uns de leurs nobles petits-chiots qui furent emportés d’Édimbourg vers les Highlands, où les générations suivantes grandirent dans un manoir féodal au bout d’une allée de sapins argentés.
Notre pedigree était prodigieusement intact et notre fortune assurée à l’époque de ma propre naissance à Aviemore dans la cuisine du métayer Paul Duff. Mon premier maître possédait une imagination débordante et une manière proprement contagieuse d’amasser du savoir et de créer des mots. Flamboyant et superbe, notoirement trotskiste et très mauvais gestionnaire, il avait (lui, l’ardent M. Duff d’Aviemore et Kingussie) une extraordinaire vieille mère stalinienne avec laquelle il se querellait jusqu’à s’en rendre tous les deux cramoisis. Elle était en réalité une grande figure du mouvement ouvrier écossais, mais aussi une vieille chouette snob. Toute la famille l’appelait l’Éléphant ou Pudding en raison de son goût immodéré pour le quatre-quarts, les scones aux pommes de terre et le pain brioché. Elle parlait d’une voix terriblement affectée et, même à un âge avancé, se servait encore de grandes louchées de confiture de mûre. Mais c’était une brave femme : la vieille dame adorait mon arrière-grand-père Phiz et on raconte qu’elle avait emplumé son panier d’un drapeau rouge au lendemain de l’attentat contre Trotski dans sa villa mexicaine. Jamais je n’aurais imaginé voir un jour cet endroit, mais nous y viendrons en temps utile. Les Duff furent les toutes premières personnes que je rencontrai en ce bas monde et je constate que beaucoup de leurs habitudes me sont restées de l’époque où j’étais à la mamelle, ces soirées de dispute où Duff et Pudding démembraient le langage, postillonnaient des miettes au-dessus de la table du dîner comme des balles à Ypres et menaçaient de liquidation la moitié de la population. Je dis liquidation parce que c’était le genre de choses que Mme Duff aurait dit. Employer les mots « mort » ou « mourir » lui était insupportable, et par conséquent à moi aussi. Elle plissait ses petits yeux brillants, comme à l’instant d’un aveu particulièrement honteux, et expliquait : « Si un jour il m’arrivait quelque chose, le contrat d’assurance se trouve dans le placard au-dessus de la bouilloire. Je me suis mise aux assurances. Voilà jusqu’où nous sommes tombés. Mais il faut que tu fasses attention. Il est arrivé quelque chose à M. McIver de l’autre côté de la colline et il a fallu qu’il soit enterré par la paroisse.
— Il ne lui est pas arrivé quelque chose, répondait Paul. Il est mort.
— Ne sois pas morbide, disait-elle. Les chiens hurlent, Paul. Je suis sûre qu’ils écoutent tout ce que nous disons. »
Les Duff, mère et fils, furent toujours sans le sou, mais ils affrontaient la situation avec une certaine grandeur, s’accommodant des anciennes méthodes de culture en vigueur en Écosse. Je ne dis pas que je suis né dans le caniveau, mais mes origines n’étaient guère prometteuses. Une cuisine boueuse. Un salon confiné. Paul, l’éleveur, était un homme complexe doté d’un fort penchant pour le whisky et d’une passion pour les origines du roman européen(4). Lorsqu’il avait travaillé dans les champs, il lisait un gros volume au volant de son tracteur avant de rentrer au coucher du soleil, les joues enflammées, prêt à s’abrutir de boisson. Son acteur préféré était Cantinflas. Il avait vu tous ses vieux films socialistes quand il vivait à Glasgow.
Mais à dire vrai je digresse. (La digression étant un autre credo.) Paul, quelque peu désargenté au printemps 1960, vendit toute ma portée à un jardinier de Charleston (Firle, province de l’East Sussex) qui aimait monter en Écosse pendant ses vacances à la recherche de chiens et de boutures. Il n’était autre que Walter Higgens, époux à plein temps de ma grande amie Mme Higgens. Il était venu en Écosse pour acheter des chiens de race et nous avait découverts à Aviemore, non loin de l’endroit où M. Grant était né – nous avons tous les deux poussé nos premières notes au royaume des moustiques. La principale qualité de M. Higgens était sa capacité d’écoute. Nous savions tous parler, plus ou moins, et j’imagine que le groupe de Bloomsbury s’adonnait à cette activité infiniment pleine de cachet qu’est la conversation, version contemporaine de l’amour de la rhétorique chez les classiques. Parler était une faculté que je jugeais absolument naturelle, comme tous les animaux, mais c’était le don de prêter l’oreille qui était essentiel. Walter Higgens écoutait tout et disait peu : ce fut mon premier héritage au cours de ce long trajet à travers montagnes, plaines et comtés enfumés.
Je me redressai sur mon séant et regardai Mme Higgens. Je fis ce mouvement de tête qu’ils aimaient bien et elle me flatta le poil, me caressa le museau. Elle serra les lèvres en luttant pour ouvrir une vieille boîte à thé. « Mme Gurdin m’a dit ce matin qu’elle vient très souvent en Europe et qu’elle s’arrange toujours pour emporter des chiens d’Angleterre. Elle leur trouve de jolies maisons en Californie. » Tout en parlant, Mme Higgens me regardait avec une sorte d’apitoiement sur elle-même, celui des gens qui s’imaginent que la vie des autres est toujours plus excitante que la leur. Elle parvint enfin à ouvrir la boîte et en sortit un collier qui exhala immédiatement une odeur de cuir resté de longues heures sous la pluie. « Walter s’occupait des chiens, expliqua Mme Higgens, de ceux de Rodmell aussi et ça, c’était le collier de Pinker. On n’hérite guère dans la famille. M. Grant a soixante-quinze ans. Nous ne sommes pas ce genre de famille. Mais Vita a donné ça au chien de Mme Woolf et maintenant je te le donne. » Elle rétrécit le collier de plusieurs crans. Puis elle me l’attacha autour du cou avec toute la pompe que les Anglais réservent aux petits moments d’émotion et je fus aussitôt content d’en connaître l’histoire.

 

1- Dans son journal intime, Mme Higgens pratiquait le minimalisme. 5 février : « Acheté des brioches à la crème avec de la vraie crème. »

2- En français dans le texte. (N.d.T.)

3- Toute la famille se montrait bonne avec les chiens. Dans la première lettre de sa main qui nous soit parvenue, Robert Louis Stevenson parle avec tendresse de son chien Coolin. Trois ans plus tard, c’est encore au chien qu’il pense lorsqu’il écrit à sa mère depuis son pensionnat : « J’espère que Coolin va tout à fait bien et qu’il m’enverra une autre lettre. »

4- Il aimait les romanciers qui voient du pays. Defoe, Smollett, Orwell. Il disait que les romanciers qui n’aiment pas l’aventure devraient se mettre au tricot.