+ L'autre jardin - Francis Wyndham
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Francis Wyndham L'autre jardin

"L'autre jardin" de Francis Wyndham
traduit de l'anglais par Anne Damour.

« Dans combien de temps le déjeuner est-il prêt ? » demandait souvent mon père. Supposant que la faim le rendait impatient, ma mère répondait d’un ton d’excuse empressé : « Oh, dans une minute – il est à peine une heure. » Mais elle l’avait mal compris. Il voulait simplement savoir s’il avait le temps d’aller jeter un dernier coup d’œil à l’autre jardin avant de passer à table. Consternée, elle le regardait coiffer son vieux trilby gris, choisir une canne, franchir la porte d’entrée d’un pas décidé puis parcourir sans se presser la petite allée et disparaître sur la grand-route. Presque en face, une porte de bois peinte en blanc percée dans un mur de brique lui permettait d’accéder à ce prolongement cher à son cœur de la propriété, discrètement mais nettement séparé de la maison et des banales pelouses qui l’entouraient. Une fois dans l’autre jardin, il était à l’abri des appels extérieurs – mais quelques minutes plus tard on m’enverrait le chercher avec l’injonction de regagner la maison, le service du repas ayant été inconsidérément accéléré par son interrogation ambiguë alors qu’il avait espéré un délai supplémentaire.
C’est lui qui avait dessiné l’autre jardin. C’était un jardin dans la tradition classique, obéissant à un plan géométrique déjà passé de mode au milieu des années trente et qui le serait encore davantage par la suite : un carré presque parfait renfermant des ifs taillés en forme d’animaux, des bordures régulières, des parterres fleuris ovales ou en croissant, des cercles et des triangles de pelouse ornés de bains d’oiseaux et des allées rectilignes symétriques convergeant vers un cadran solaire central. Quatre bancs ornementaux étaient disposés aux quatre angles de la figure complexe ainsi composée ; le potager et l’abri à outils étaient séparés de cet espace purement décoratif par de hautes rangées de pois de senteur et de framboisiers. L’ensemble était situé sur une pente surplombant la rue principale du village, de telle façon que, tourné vers le sud, on apercevait la rivière au-delà des toits et l’espace qui s’étendait des vertes prairies inondables au fond de la vallée jusqu’au sommet de la colline sur l’autre rive. Cette position dominante donnait un léger sentiment de vertige, comme si le sol avait soudain basculé pour vous renverser, ainsi que l’impression excitante d’être particulièrement exposé : après tout, les gens pouvaient à leur tour observer les occupants du jardin depuis le village.
La vue du côté nord était rassurante : à une distance étonnamment proche se dressaient les écuries et les arbres qui cachaient en partie l’endroit où nous habitions juste au-dessus de la route invisible. Se trouver dans l’autre jardin pouvait donc, aux yeux d’un bambin, combiner l’exotique et le familier, un sentiment d’aventure et de sécurité. À l’instar des excursions de ma petite enfance dont j’avais le vague souvenir, passivement ballotté au fond d’un vaste landau, ou d’expéditions imaginaires dans de confortables wagons-lits ou des cabines de paquebots de luxe, j’avais dans l’autre jardin l’impression d’être parti pour un grand voyage (mais spatialement infinitésimal) sans abandonner la protection et le confort de la maison. Mon père, qui avait horreur des vacances et s’ennuyait à « l’étranger », retrouvait peut-être un peu de cette puérile satisfaction quand, selon son habitude, il cédait au wanderlust tôt dans l’après-midi sans risquer de manquer son déjeuner.
Dans le bas de l’autre jardin, le mur était percé d’une grille de fer forgé. Elle donnait sur un escalier bordé de chaque côté de serres à demi écroulées, qui menait à un sentier débouchant à angle droit sur une rue étroite connue sous le nom de Love’s Lane, l’allée de l’amour. En bas du sentier, derrière une étroite bordure de gazon, se dressait Love’s Cottage – tenu pour la plus vieille maison du village. Avec son épais toit de chaume et sa profusion de colombages, son plafond aux poutres basses, une énorme cheminée et ses toilettes extérieures, elle était suffisamment pittoresque et rustique pour satisfaire le penchant le plus romantique pour un inconfort « d’époque ». Ce goût n’avait pas été partagé par son dernier occupant, un vieux célibataire qui avait été employé comme jardinier par les propriétaires précédents, avant de prendre sa retraite dans un des nouveaux logements sociaux édifiés le long de la route de Swindon.
Mes parents avaient laissé le cottage inoccupé pendant plusieurs années, avant de le prêter pendant les mois du printemps et de l’été à une vieille amie de la famille de mon père, une veuve désargentée, jadis connue sous le nom de « la belle Mme Bassett. » On ne savait pas grand-chose de M. Bassett et on s’en souvenait encore moins : les gens posaient de vagues questions à son sujet et recevaient des réponses claires qu’ils s’empressaient d’oublier. À partir des années 1890, Dodo Bassett avait été la maîtresse en titre d’un général célèbre dont l’épouse refusait obstinément de divorcer et, pendant la Première Guerre mondiale, la présence ostensible de Dodo dans son entourage durant ses visites au front avait provoqué un léger scandale. Le général était mort depuis peu lorsque Dodo avait commencé à passer les mois de mai à septembre à Love’s Cottage.
Elle avait une soixantaine d’années, mais sa beauté était toujours éclatante ; des cheveux couleur bouton-d’or ; de longs yeux aussi doux que des pensées violettes ; des lèvres aux courbes généreuses qui ne cessaient de sourire. Ces traits étaient souvent en partie cachés par le large rebord d’un grand chapeau, qu’elle portait incliné pour masquer un côté de son visage, et qu’un admirateur devait contourner s’il voulait profiter d’une vue dégagée. Elle avait depuis longtemps perdu sa silhouette, mais c’était de peu d’importance ; cette mystérieuse poitrine opulente, sans séparation visible, qui se fondait insensiblement et non sans grâce dans un confortable estomac et des hanches arrondies, ne faisait qu’ajouter à son charme féminin. Dodo à la vérité était la féminité incarnée, dans le sens que ses contemporains édouardiens donnaient à ce mot : aussi douce et accueillante qu’une alcôve, d’apparence un peu fantasque mais considérée comme fondamentalement sensée.
J’avais presque treize ans quand je fis sa connaissance. Séduit par son attachement aux biens de ce monde mais rassuré par son esprit conventionnel, j’adhérai avec compréhension, surprise et ravissement à sa poursuite gentiment implacable du plaisir. Je la trouvais parfois installée dans un transat dans l’autre jardin, à lire tranquillement son exemplaire dédicacé de Under Five Reigns de Lady Dorothy Nevill. Elle venait souvent rendre visite à mes parents, un peu essoufflée après sa courte ascension, apportant pour leur distraction quelques potins inoffensifs. Elle avait le pouvoir magique des hédonistes de créer autour d’un projet de sortie incertain l’excitation d’une véritable excursion et de transformer la satisfaction la plus anodine en une jouissance exceptionnelle.
Nous passions une grande partie de notre temps à imaginer un moyen de nous rendre à Marlborough qui, bien que distant de seulement dix milles du village, n’était pas facilement accessible, car Dodo n’avait jamais enfourché une bicyclette ni appris à conduire une voiture. À moins de parvenir à convaincre quelqu’un de nous emmener, nous faisions ensemble le trajet en autocar. Une fois en ville, Dodo mettait aussitôt le cap sur W. H. Smith’s dans l’espoir d’y trouver les derniers numéros de ses magazines de prédilection : Vogue, Harper’s Bazaar, le Tatler, le Sketch, le Bystander ou le Sporting and Dramatic News. Nous traversions alors la large High Street et nous installions au Polly Tea Room, où nous commandions des scones, de la confiture et de la crème du Devonshire. La sensation d’indisposition que ce festin déclenchait immanquablement en moi, bientôt renforcée d’un sérieux mal de tête tandis que je tentais de lire les pages de papier glacé du magazine de Dodo dans le car cahotant qui nous ramenait à la maison, semblait liée de façon si indissociable à notre partie de plaisir qu’elle en devenait à peine désagréable.
Parfois, après le thé, Dodo et moi restions à Marlborough pour assister à la « séance de six heures » du cinéma qui se trouvait à quelques pas du Polly. L’un des premiers films que nous y vîmes fut Dodsworth, avec Ruth Chatterton, Walter Huston et Mary Astor. Je n’ignorais pas qu’elle savait qu’il s’agissait du genre de film catalogué « pas convenable » pour moi, mais c’était un obstacle au plaisir qu’elle ignorait avec superbe. À la vérité, Dodo était notamment désireuse de le voir car l’un des rôles secondaires était interprété par David Niven, qui avait à cette époque une vingtaine d’années et n’était pas encore célèbre. Bien que Dodo n’eût jamais rencontré David Niven, elle avait connu sa mère et prenait un intérêt particulier à sa carrière, dont elle prétendait être en tout point informée. Elle me raconta qu’il s’était distingué en sortant brillamment de Sandhurst, mais avait sur un coup de tête quitté l’armée pour chercher fortune à Hollywood. Dès qu’il apparaissait dans Dodsworth, elle se penchait en avant pour l’observer avec attention et paraissait prendre plaisir à ce qu’elle voyait. J’eus l’impression que (comme à Sandhurst) il répondait aux normes fixées par un juge expérimenté, et que Dodo lui donnait la note maximum non seulement pour ses talents de comédien et son physique, mais aussi pour une autre qualité que je ne pouvais définir mais dont elle était une experte indiscutable.
L’année suivante, nous retournâmes au cinéma à Marlborough. « C’est un truc anglais intitulé The Vagabond Heart, m’expliqua Dodo avant la séance, et je ne pense pas que ce soit un grand film. Mais j’ai appris que le fils d’une de mes amies y tient un petit rôle et je suis curieuse de voir comment il se débrouille.
— Vous parlez de David Niven ?
— Non, non, d’un autre. Le fils de Sybil Demarest. Je la connaissais à une époque – nous nous rencontrions souvent à Biarritz –, mais c’était il y a des années et nous nous sommes complètement perdues de vue. Elle a ce fils, très beau, qui s’appelle Sandy. Il n’était qu’un petit garçon quand je l’ai vu pour la dernière fois, mais je tombe souvent sur sa photo dans des magazines. Il s’est fait un nom en tant que jockey amateur – je me demande s’il n’a pas gagné le Grand National une année. Mais ce pauvre Charlie Demarest a tout perdu pendant la crise, comme tant d’autres, et j’imagine que Sandy a eu besoin de gagner de l’argent, aussi est-il monté sur les planches. Uniquement grâce à son physique – il paraît qu’il n’est pas fichu de jouer. Il n’appartient pas réellement au monde du théâtre, vois-tu, plutôt à celui du cheval. »
Le générique du film ne mentionnait pas Sandy Demarest. Dodo s’en étonna. « Peut-être utilise-t-il un autre nom à la scène, dit-elle. Oui, c’est sans doute cela. » Ses craintes sur la médiocrité du film se révélèrent fondées, mais notre attention fut constamment tenue en éveil par la possibilité de voir le séduisant fils de Sybil Demarest faire une brève apparition. Chaque fois qu’une silhouette masculine distincte de celles des personnages principaux surgissait dans l’un des vagues épisodes de l’histoire, Dodo s’écriait : « Le voilà !… Non, je ne crois pas… Non, ce n’était pas lui en définitive. C’est étrange. » À la fin du film nous demeurâmes dans nos fauteuils à regarder la liste complète des acteurs défiler sur l’écran. Le tout dernier personnage mentionné était « Homme dans le night-club… Alexandre Demarest ».
« Oh, mon Dieu, quel dommage, nous l’avons sans doute manqué, dit Dodo d’un ton résigné. Je ne me souviens pas d’une scène dans un night-club, et toi ? En tout cas, je serais bien incapable de revoir en entier ce film stupide, tant pis. »
Mais, à peine une semaine après cette déception, Dodo vint prendre le thé chez mes parents dans un état d’agitation inhabituel. « C’est une coïncidence tellement extraordinaire ! J’ai eu envie d’aller me promener le long de la rivière – vous savez, dans cette partie qui est si belle, près de la grille du manoir – et je me tenais sur le pont à regarder l’eau en rêvassant lorsque j’ai entendu une voix près de moi dire : “Ça alors, c’est le Basset !” J’ai failli tomber à la renverse – personne ne m’avait appelée ainsi depuis des siècles. Et savez-vous qui se trouvait à côté de moi ? Sybil Demarest – un fantôme surgi du passé, en ce qui me concerne, et j’ai dû lui faire le même effet. J’ai d’abord pensé qu’elle habitait le manoir, mais non. “Vous l’ignoriez ? a-t-elle dit. Charlie a acquis Watermead.” C’est la charmante petite maison nichée au bord de la rivière, à un mille environ du village. On ne peut y accéder par la route, uniquement par un sentier à travers champs… Quoi qu’il en soit, je l’ai raccompagnée jusqu’à Watermead et suis revenue directement ici. Je lui ai dit que j’étais impatiente d’apprendre ce qu’elle était devenue, et elle m’a raconté quelques bribes de son existence depuis notre dernière rencontre – aussi ai-je l’impression d’en avoir encore la tête pleine ! »

Il n’était pas arrivé grand-chose, au fond, à la mère de Sandy pendant cet intervalle, et d’après le récit de Dodo les Demarest formaient un couple plutôt banal. Toutefois, un aspect de leur situation constituait une différence – bien que mineure – par rapport aux normes traditionnelles : même s’ils vivaient ensemble comme mari et femme, ils étaient en réalité divorcés. « Sybil était une vraie beauté, voyez-vous, elle aurait pu épouser qui elle désirait, et nous avons tous été un peu surpris de la voir fixer son choix sur Charlie. Il avait fait fortune à la Bourse et nourrissait une véritable adoration pour elle, et quand elle se lassa au bout d’un certain temps, il consentit à une séparation, puis finit par divorcer, tout en continuant à se montrer d’une extraordinaire générosité. Je crois me souvenir que les gens ont trouvé que c’était un peu dur pour lui, mais il semble qu’il était prêt à tout accepter aussi longtemps qu’ils restaient en termes amicaux. Puis, subitement, il a perdu toute sa fortune – ou la plus grande partie, on ne perd jamais tout, n’est-ce pas ? Il s’est trouvé dans l’incapacité de subvenir aux besoins de Sybil et aux siens comme avant et, étant donné qu’elle ne s’était pas remariée, ils ont jugé plus raisonnable de reprendre une vie commune. Une partie du temps, en tout cas : ils possèdent encore des appartements séparés à Londres – très petits, m’a-t-elle dit – mais passent leurs étés ensemble à Watermead. C’est une histoire plutôt romantique, d’une certaine manière, n’est-ce pas ? Sybil dit qu’elle a des frissons à la pensée de la réaction des vieilles familles collet monté du voisinage si elles apprenaient que, techniquement, Charlie et elle vivent dans le péché ! Je les ai invités tous les deux à prendre le thé au cottage mercredi. Puis-je ensuite les amener ici un moment ? J’aimerais beaucoup que vous fassiez connaissance. »