+ L'épouse hollandaise - Eric McCormack
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Eric McCormack L'épouse hollandaise
Eric McCormack - L'épouse hollandaise
Traduit de l'anglais par Sabine Porte

« L'épouse hollandaise »,
d'Eric McCormack

Aimable lecteur : J'aimerais te raconter un incident qui date d'il y a dix ans. J'étais en visite chez un vieil ami qui dirigeait un centre médical de l'ONU dans une bourgade du sud-ouest de la côte équatoriale de San Lorenzo. Un matin, nous étions allés de bonne heure au marché. L'étal de fruits le plus animé était tenu par un grand gaillard au torse nu. Il avait au ventre une brindille de quelques centimètres de long fixée on ne savait trop comment. Tout en discutant de la fraîcheur des cantaloups et des oranges avec mon ami, il portait de temps à autre les doigts à la brindille. Il la tournait lentement comme s'il remontait une montre.
Nous avons fait notre choix de fruits mûrs pour le petit déjeuner. Sur le chemin du retour, j'ai parlé à mon ami de la brindille que le marchand avait au ventre.

- Son quoi?
- C'est un parasite qu'il a dans le corps, m'a répondu mon ami. Un ver - un ver de Guinée. Avant, il n'y en avait qu'en Afrique, sur la côte de Guinée, d'où leur nom. Aujourd'hui, on en trouve d'un bout à l'autre des tropiques, dans l'eau de consommation courante non purifiée. Ils grandissent à l'intérieur de leur victime jusqu'à atteindre un mètre vingt, environ. Parfois, ils leur transpercent la peau et pointent la tête dehors. Si on réussit à les enrouler autour d'une brindille, ils ne peuvent plus se retirer. Mais il faut de la patience. À chaque fois que la tension se relâche, il faut tourner un petit peu, puis encore un petit peu. C'est le même principe que pour remonter un poisson avec une ligne qui n'est pas très solide. Si on tire trop fort, le ver se casse et c'est fichu. Il rentre à l'intérieur et continue à grandir. On peut mettre des semaines voire des années à l'extraire. Il arrive qu'au moment même où un ver est presque sorti, un autre montre le bout de son nez. Il y a des gens qui passent toute leur vie à essayer de s'en débarrasser."
Mon ami m'avait raconté cela du ton neutre que les médecins emploient pour vous parler de ce genre d'horreurs.

- Tant que l'eau courante est contaminée, non.
- C'est abominable!
- Vu de l'extérieur, on a du mal à comprendre comment ces gens font pour supporter ça, m'a-t-il dit. Mais par ici, il y a des familles qui ont des vers depuis des générations - c'est presque un héritage. Les gens infectés se marient et continuent à vivre comme tout le monde. Jette un coup d'œil par là-bas."
Nous passions devant une maison délabrée avec un toit de tôle. Un homme et trois femmes assis sur le seuil de la porte bavardaient en riant à l'ombre d'un poinciana aux énormes fleurs flamboyantes. Une bande d'enfants jouait dans la poussière rouge. J'ai regardé aussi discrètement que possible, mais j'ai bien vu qu'une des femmes avait, sur son ventre nu, une brindille qu'elle tripotait en parlant. Deux des enfants, un garçon et une fille, avaient chacun une brindille attachée au ventre. En nous voyant passer avec notre sac de fruits, ils nous ont fait signe en esquissant un sourire timide.

C'était la première fois de ma vie que j'entendais parler du ver de Guinée. Et puis, par une étrange coïncidence, quelques semaines à peine après mon retour, une autre personne y a fait allusion devant moi. C'était un vieux monsieur qui le mentionnait en me racontant la vie de sa mère. Il était tout aussi intéressant de noter qu'à plusieurs reprises, il qualifiait cette dernière d' - détail qui devait s'avérer bien plus important que je ne l'aurais jamais soupçonné. L'histoire qu'il m'a racontée m'a tellement impressionné qu'elle constitue la substance de ce livre.

Un jour, alors que j'étais en train de l'écrire, je roulais dans le centre-ville quand une voiture noire aux vitres fumées a braqué devant moi en me coupant la route. Il n'y avait quasiment aucune circulation ce jour-là, si bien que cela avait tout l'air d'un acte délibéré. Au feu suivant, je me suis rangé le long de la voiture noire et j'ai jeté un coup d'œil à l'intérieur. Mais avec ces vitres, il était impossible de voir qui s'y trouvait et seul le reflet de mon visage me renvoyait mon regard. Quand le feu est passé au vert, la voiture a tourné à gauche et je ne l'ai plus revue.
Mais cet incident m'a fait réfléchir et je me suis dit qu'il en allait de même de certaines histoires. Elles semblent être plus que de simples histoires : elles doivent, elles devraient avoir une signification, ou elles ont presque une signification - qui vous éclaire sur vous-même plus que tout, sans doute. Ce sont comme des clefs qui ouvrent une porte, puis une autre porte au-delà, puis une autre encore et ainsi de suite.
Quoi qu'il en soit, c'est précisément ce que représente pour moi l'histoire qui va suivre. Je n'en ai pas compris tous les pourquoi, peut-être y réussirez-vous.

Au fait : le vieux monsieur qui m'a raconté cette histoire était un grand amateur de livres. Il m'a dit un jour qu'il regrettait de ne plus voir la formule  dans les livres. Aussi je l'emploie en hommage à lui. Et je te supplie, aimable lecteur, de ne pas lui imputer les nombreuses faiblesses de ce livre-ci. J'en suis le seul et unique responsable.