+ Sept ans - Peter Stamm
Actualités Presse Nouvelles
Peter Stamm Sept ans

"Sept ans" de Peter Stamm
traduit de l'allemand par Nicole Roethel.

Sonia était debout au milieu de la pièce tout illuminée, au centre comme toujours. Elle avait la tête un peu penchée, les bras près du corps, sa bouche souriait, mais ses yeux étaient plissés, comme si la lumière l’éblouissait ou comme si elle souffrait. Elle donnait l’impression d’être absente, exhibée, comme les tableaux sur les murs, que personne ne regardait et qui étaient cependant la cause de cette réunion.
J’étais en train de fumer un cigarillo quand, à travers la grande vitre de la galerie, j’ai aperçu un homme plutôt beau se diriger vers elle et lui adresser la parole. Ce fut comme si soudain elle se réveillait. Elle a souri, trinqué avec lui. Il a remué les lèvres, son visage à elle a laissé transparaître un étonnement presque enfantin puis elle a souri à nouveau, mais même de là où j’étais, j’ai pu voir qu’elle n’écoutait pas cet homme, qu’elle pensait à autre chose.
Sophie était restée à côté de moi. Elle aussi semblait réfléchir. Puis elle s’est écriée, Maman est la plus belle femme du monde. Oui, j’ai dit en lui caressant la tête avec ma main. Tu as raison, ta mère est la plus belle femme du monde.
Il avait neigé depuis le matin, mais la neige fondait dès qu’elle touchait le sol. J’ai froid, a dit Sophie en se faufilant dans la galerie par la porte que quelqu’un venait tout juste d’ouvrir. Un homme grand, chauve était sorti, une cigarette aux lèvres. Il est resté si près de moi que c’en était gênant, comme si nous nous connaissions, et a allumé sa cigarette. Super ces tableaux, a-t-il dit. Comme je ne répondais pas, il m’a tourné le dos puis s’est éloigné de quelques pas. Il a paru soudain embarrassé et un peu perdu.
Je regardais toujours à travers la vitre. Sophie avait couru jusqu’à Sonia dont le visage s’était soudain éclairé. Le bel homme, qui se tenait toujours à côté d’elle, a regardé l’enfant d’un air gêné, presque offensé. Sonia s’est penchée vers Sophie, elles ont parlé brièvement toutes les deux, Sophie a pointé le doigt vers l’extérieur. Sonia, protégeant ses yeux avec ses mains, a regardé, fronçant les sourcils, un sourire agacé aux lèvres, dans ma direction. J’étais quasiment sûr qu’elle ne pouvait pas me voir dans l’obscurité. Elle a dit quelque chose à Sophie et de la main l’a poussée vers la porte. Subitement, j’ai ressenti une terrible envie de fuir, de me laisser emporter par le flot des gens qui sortaient du travail et étaient, l’espace d’un instant, happés par la lumière de la galerie. Les passants jetaient un bref coup d’œil sur ce monde élégant, habillé avec recherche, puis accéléraient le pas et se fondaient à nouveau dans la masse pour rentrer chez eux.
1
Cela faisait presque vingt ans que je n’avais pas revu Antje, pourtant tout de suite je l’ai reconnue. Elle devait avoir près de soixante ans, mais son visage était resté jeune. Alors ? a-t-elle dit en m’embrassant sur les joues. Avant même que j’aie eu le temps de répondre quoi que ce soit, un jeune homme avec une moustache ridicule s’est avancé vers elle, lui a murmuré quelque chose à l’oreille et, lui prenant le bras, l’a entraînée loin de moi. Je l’ai regardé la conduire vers un homme en costume noir que je connaissais de vue ou par le journal. Sophie avait accaparé l’homme qui venait d’accoster Sonia, et flirtait avec lui, ce qui le mettait visiblement dans l’embarras. Sonia les écoutait en riant, mais j’ai eu à nouveau le sentiment qu’elle était ailleurs en pensée. Je suis allé jusqu’à elle, j’ai passé mon bras autour de sa taille. Je me suis délecté du regard envieux de l’autre homme. Il a demandé à Sophie quel âge elle avait. Combien vous me donnez ? a-t-elle répondu. Il a fait semblant de réfléchir. Douze ans ? Elle en a dix, a dit Sonia, Sophie a murmuré, tu n’es pas gentille. Tu ressembles à ta mère, a dit l’homme. Sophie a remercié et fait une révérence. C’est la plus belle femme du monde. Elle semblait parfaitement saisir l’enjeu de la situation.
Est-ce que ça te dérange si je pars plus tôt avec Sophie ? a demandé Sonia. Antje ne pourra sûrement pas s’en aller avant la fin. Je lui ai proposé de ramener Sophie à la maison afin qu’elle puisse rester, mais elle a fait non de la tête et dit qu’elle était horriblement fatiguée. Antje et elle avaient de toute façon tout le week-end pour se voir.
Sophie avait prié son soupirant d’aller lui chercher un verre de jus d’orange. Il a demandé si quelqu’un d’autre souhaitait boire quelque chose. Tu arrêtes de jouer ton petit chef ? j’ai dit. De qui peut-elle bien tenir ça ? a dit Sonia. Elle s’est mordu les lèvres, a regardé brièvement par terre puis droit dans mes yeux, mais j’ai fait comme si je n’avais rien entendu. Nous sommes parties, s’est-elle écriée en me donnant un rapide baiser sur la bouche. Ne faites pas de bruit quand vous rentrerez à la maison.
1
La galerie commençait à se vider, mais cela a pris assez longtemps jusqu’à ce que les derniers invités partent. À la fin, en dehors d’Antje et de moi-même, il ne restait plus qu’un homme plutôt âgé qu’elle ne m’avait pas présenté. Tous deux étaient debout côte à côte devant un des tableaux et parlaient si bas que je m’étais instinctivement éloigné d’eux. J’ai feuilleté la liste des prix tout en gardant un œil sur le couple. Finalement Antje a pris l’homme dans ses bras, l’a embrassé sur le front, l’a accompagné jusqu’à la porte. Puis elle m’a rejoint. C’était Georg, a-t-elle dit, j’étais folle de lui à une époque. Elle a éclaté de rire. Difficile de se l’imaginer, hein ? C’était il y a des siècles. Elle est allée jusqu’au buffet, en est revenue avec deux verres de vin rouge. Elle m’en a tendu un, mais j’ai fait non de la tête. Non merci, je ne bois plus. Elle a souri d’un air sceptique, a bu son verre d’un trait, a dit, alors je suis prête.
Le galeriste avait laissé la clé à Antje. Pendant un temps fou, elle a tripatouillé tous les interrupteurs les uns après les autres jusqu’à ce qu’enfin toutes les lampes soient éteintes. Dehors, elle m’a pris le bras, m’a demandé si c’était loin jusqu’à la voiture. Il neigeait encore un peu. Quel foutu temps, a-t-elle dit. La prochaine fois qu’on se verra ce sera à Marseille. Elle m’a demandé si les tableaux me plaisaient. Tu es devenue plus civilisée, ai-je fait. Plus subtile, j’espère, a dit Antje. Je ne comprends rien à l’art, ai-je continué, mais à l’inverse de celles d’avant, je peux maintenant m’imaginer accrocher une de tes toiles à la maison. Antje a dit qu’elle n’était pas sûre que ce soit un compliment.
J’ai demandé si elle avait invité les parents de Sonia au vernissage. J’aurais pensé qu’ils viendraient. Antje n’a pas répondu. Si tu souhaites aller les voir, je te prête volontiers la voiture, Starnberg est tout près. Antje se taisait toujours. Ce n’est que lorsque nous sommes arrivés à la voiture qu’elle m’a répondu qu’elle avait très peu de temps et qu’elle était trop fatiguée pour aller se balader. La préparation de l’exposition avait été un stress terrible. Je lui ai demandé si quelque chose n’allait pas. Antje hésitait. Non, a-t-elle fini par dire, ou plutôt si. Ils sont devenus vieux et mesquins. Mais ils l’ont toujours été, j’ai dit. Antje a hoché la tête. Bien sûr que les parents de Sonia avaient toujours été des bourgeois conformistes, mais son père s’était jadis vraiment intéressé à l’art. Elle en avait souvent discuté avec lui. Ces dernières années, il s’était de plus en plus refermé sur lui-même, peut-être était-ce dû à l’âge. Il n’arrivait plus à admettre quoi que ce soit de nouveau et était devenu acariâtre. Je ne lui demande pas d’être d’accord avec moi sur tout, mais il doit au moins écouter ce que j’ai à lui dire. La dernière fois que nous nous sommes vus, on s’est terriblement disputé à propos de Gursky. Depuis, je n’ai plus envie de le voir.
Je me suis demandé si Antje n’avait pas encore d’autres raisons d’éviter le père de Sonia. Je l’avais longtemps soupçonnée d’avoir eu une aventure avec lui à un moment. Un jour que j’avais interrogé Sonia à ce propos, elle s’était indignée, me disant que ses parents formaient un couple harmonieux. Comme nous, avais-je pensé, et j’en étais resté là.
Bien que la circulation ne fût plus aussi dense, nous avons mis un temps fou pour sortir de la ville. Antje se taisait. Je me suis tournée pour la regarder et j’ai vu qu’elle avait fermé les yeux. Je pensais déjà qu’elle s’était endormie lorsqu’elle m’a dit qu’elle s’était parfois demandé si elle m’avait rendu service autrefois. Que veux-tu dire ? À propos de quoi ? Sonia était hésitante, a poursuivi Antje. Nous nous sommes tus un moment, puis Antje a dit que Sonia hésitait à l’époque, qu’elle n’était pas absolument sûre que nous soyons bien assortis. Que je sois assez bien pour elle ? Tu avais un potentiel, a répondu Antje, je crois que c’est le mot qu’elle a utilisé. L’autre… Rüdiger, j’ai dit. Oui, Rüdiger, il était drôle mais bien trop indolent. Et puis, il y en avait encore un autre. Elle a réfléchi. Celui qui a ensuite épousé la musicienne. Ferdi ? ai-je suggéré. Ça se peut, a fait Antje.
Je n’arrivais pas à m’imaginer que Sonia ait jamais pu s’intéresser à Ferdi. Ça n’a pas duré longtemps, a dit Antje. Elle est sortie avec lui ? Nous étions arrêtés à un feu rouge et je me suis tourné vers Antje. Elle s’est excusée d’un sourire. Je ne pense pas qu’elle ait couché avec lui, si c’est ça que tu veux savoir. Elle ne te l’a jamais raconté ?
Sonia n’avait jamais raconté grand-chose. J’avais souvent eu l’impression qu’avant que notre relation ne commence, elle n’avait pas vécu, ou bien que cette vie passée n’avait laissé aucune trace, à part dans les albums de photos de sa bibliothèque qu’elle ne sortait jamais. Quand je regardais ces photos, c’était pour moi comme si elles remontaient à une époque très lointaine, provenaient d’une autre vie. J’avais parfois interrogé Sonia sur la période où elle était avec Rüdiger, mais elle m’avait répondu de façon très laconique. Elle ne me demandait d’ailleurs pas non plus ce que j’avais fabriqué avant que nous ne soyons ensemble. Ça ne me dérange absolument pas, je lui disais. Maintenant c’est avec moi que tu es. Mais Sonia se taisait obstinément. Je me disais parfois qu’elle n’avait tout simplement rien à raconter.
Le sourire d’Antje s’était modifié, on aurait cru qu’elle me narguait. Vous les hommes, vous voulez toujours être des conquérants, a-t-elle dit. Essaye d’en voir le côté positif. Elle a étudié les différentes options et c’est toi qu’elle a choisi.
La voiture derrière moi a klaxonné et j’ai démarré si brusquement que les pneus ont crissé. Et quel rôle as-tu joué dans tout ça ? lui ai-je demandé. Tu te rappelles la première nuit que vous avez passée chez moi ? a dit Antje. Sonia est allée se coucher tôt et ensemble nous avons regardé mes tableaux. J’ai eu alors grande envie de te séduire. Tu me plaisais, un joli petit étudiant. Au lieu de ça, je t’ai mené en bateau, je t’ai raconté que Sonia était amoureuse de toi. Et le jour d’après je l’ai persuadée, elle. Pourquoi as-tu fait ça ? Antje a haussé les épaules. Tu m’en veux ? La question avait l’air très sérieuse. Comme ça, pour rire, a-t-elle fini par dire, j’ai plaidé ta cause. Il y avait alors quelque chose avec une femme, une étrangère, je crois. C’est toi qui devrais être le plus au courant. Iwona, j’ai dit en soupirant, c’est une longue histoire.

Ça faisait déjà des heures que j’étais assis avec Ferdi et Rüdiger dans un Biergarten (*) tout près du Jardin anglais. C’était une chaude après-midi de juillet, la lumière était aveuglante. Dix jours auparavant nous avions rendu nos mémoires, dans une semaine nous devions présenter nos projets au jury. Jusque-là il ne nous restait plus grand-chose à faire, à part tuer le temps et nous donner mutuellement du courage. Nous avions tous trois choisi le sujet général, un musée d’art moderne sur un terrain en bordure du Hofgarten, alors nous faisions des croquis de nos propositions, et nous nous renvoyions les uns aux autres nos carnets d’esquisses sur la table. Nous débattions haut et fort et adorions voir les autres consommateurs se retourner sur nous. Rüdiger a dit que mon projet le faisait penser à Aldo Rossi. Vexé, j’ai répliqué qu’il n’y connaissait rien. Il y a des modèles bien pires que ces anciens maîtres, a remarqué Ferdi, mais Alex veut réinventer l’architecture à chaque projet. Explique-moi un peu ce que ça a à voir avec Rossi, ai-je dit en dessinant une perspective de mon édifice et en la lui faisant glisser sur la table. Mais Rüdiger était déjà ailleurs. Il s’était mis à parler du déconstructivisme, affirmant que l’architecte était le psychothérapeute de la forme pure et des tas d’idioties de ce genre.
Deux filles s’étaient assises à notre table. Elles portaient de légers vêtements d’été, étaient jolies mais sans grand intérêt. Au bout d’un moment, nous avons engagé la conversation. L’une d’elles travaillait dans une agence de publicité, l’autre était étudiante en histoire de l’art ou en ethnologie, ou quelque chose de ce genre. C’était une conversation très frivole, constituée uniquement de phrases isolées, de plaisanteries et de répliques qui ne menaient nulle part. Quand les filles ont payé, Ferdi a proposé que nous allions tous nous balader dans le Jardin anglais. Elles ont hésité un instant, se sont concertées tout bas, puis la publiciste a annoncé qu’elles avaient encore quelque chose à faire, mais que, plus tard, nous pouvions nous retrouver au Monopteros. En partant, elles se sont parlé à l’oreille et, après quelques mètres, se sont retournées une fois encore pour nous faire de grands signes d’adieu en rigolant.
La blonde est pour moi, a dit Ferdi. La brune est bien plus jolie, a dit Rüdiger. Mais la blonde a les plus beaux seins, a rétorqué Ferdi. Voilà que tu déconstruis à nouveau, s’est moqué Rüdiger. Deux femmes pour nous trois, le compte n’y est pas. Ferdi m’a regardé. Il faut que tu t’en trouves une. Et pourquoi moi ? ai-je protesté. Ferdi a ricané. Tu es le plus beau de nous tous. Celle-là là-bas n’arrête pas de nous reluquer.
Je me suis retourné et j’ai aperçu à quelques tables de là, à l’ombre d’un des grands tilleuls, une femme en train de lire. Elle devait avoir environ notre âge, mais était totalement dénuée de charme. Le visage bouffi, les cheveux tout décoiffés, ni longs ni courts. Elle s’était sans doute fait faire il y avait longtemps une permanente, mais sa coiffure n’avait plus de forme et ses cheveux lui tombaient dans la figure. Ses vêtements avaient un air vieillot, bon marché. Elle portait une jupe marron en velours de coton, un corsage imprimé de motifs de couleurs ternes et un foulard autour du cou. Son nez était tout rouge et sur la table, devant elle, traînaient quelques mouchoirs en papier chiffonnés. Pendant que j’étais encore en train de l’examiner, la femme a levé les yeux de son livre et nos regards se sont croisés. Sa bouche s’est tordue dans un sourire forcé et, par une sorte de mimétisme, j’ai souri moi aussi. Elle a baissé les yeux, mais même sa timidité m’a paru exagérée, d’une coquetterie inconvenante.
Il n’a qu’à se baisser pour les ramasser, a dit Ferdi. Celle-là, il ne l’aura pas, a lâché Rüdiger. On parie ? Avant même que j’aie pu répondre, il a continué. Je parie que celle-là, tu ne la feras pas craquer. Son regard s’est soudain empreint d’une certaine tristesse. J’ai rétorqué que je n’en voudrais pas même si on me l’offrait. Alors ça, on demande à voir, a dit Ferdi en se levant. La femme a regardé à nouveau vers nous. Quand elle s’est aperçue que Ferdi venait vers elle, son visage a pris une expression d’espoir mêlé de crainte. Il est complètement givré, ai-je murmuré dans un souffle, en détournant la tête. Toute cette affaire devenait pour moi affreusement pénible. J’ai cherché la serveuse des yeux. Tu ne vas tout de même pas te dégonfler maintenant, a dit Rüdiger, montre que tu es un homme. C’est complètement nul, j’ai fait, en étendant mes jambes. Ma bonne humeur avait disparu, je me sentais inutile, minable, fâché contre moi-même. C’était comme si les voix et les rires s’étaient évanouis au second plan, et qu’à travers ces rumeurs assourdies j’entendais très clairement des bruits de pas en train de s’approcher de nous dans le gravier, de plus en plus près.
Voici Iwona, qui vient de Pologne, a annoncé Ferdi. Et voici Rüdiger et Alexander. Il était debout derrière moi, il fallait que je lève la tête pratiquement à la verticale pour pouvoir le voir. Assieds-toi, lui a dit Ferdi. La femme a posé son verre sur la table, à côté ses mouchoirs et son livre, un roman d’amour avec une couverture bariolée, montrant un homme et une femme à cheval sur fond de ciel d’orage. Elle s’est assise entre Rüdiger et moi. Elle restait là, les mains sur les cuisses, le dos bien droit. Nerveusement, son regard errait de l’un à l’autre. Elle était complètement crispée, alors que toute son apparence physique avait quelque chose d’indolent, d’avachi. On aurait cru quelqu’un qui a abandonné tout espoir de plaire, y compris à soi-même.
Quel beau temps, a dit Rüdiger avec un sourire sceptique et quelque peu embarrassé. Oui, a renchéri Iwona. Vraiment chaud, a dit Ferdi. Iwona a fait oui de la tête. Je lui ai demandé si elle était enrhumée. Elle a répondu qu’elle avait le rhume des foins. Elle était allergique à toutes sortes de pollens. À toutes sortes de Polonais ? a demandé Ferdi, et Rüdiger a ri bêtement. À la poussière des graminées, a dit Iwona sans sourciller. Et ça a continué comme ça. Ferdi et Rüdiger lui posaient des questions idiotes et elle y répondait comme si elle ne s’apercevait pas qu’ils se payaient sa tête. Elle semblait au contraire se réjouir de l’intérêt qu’ils lui portaient et souriait après chacune de ses réponses plutôt laconiques. Elle a expliqué qu’elle venait de Posen. Je croyais que vous veniez de Pologne, a dit Rüdiger. Posen est une ville de Pologne, a répliqué patiemment Iwona. Elle parlait l’allemand pratiquement sans accent mais s’exprimait lentement, en faisant attention, comme si elle n’était pas sûre de son fait. Elle a raconté qu’elle travaillait dans une librairie. Elle voulait se perfectionner en allemand et, avec l’argent qu’elle gagnait, elle aidait financièrement ses parents. Son père était handicapé et, avec ce que gagnait sa mère, ils n’arrivaient pas à joindre les deux bouts.
Iwona m’avait incommodé dès le premier instant. Elle me faisait pitié, et en même temps son côté angélique, lymphatique m’agaçait. Au lieu de freiner Ferdi et Rüdiger, je n’étais pas loin de prendre part à leur jeu cruel. Iwona semblait être la victime par excellence. Lorsque Ferdi a dit que nous avions rendez-vous avec deux amies au Jardin anglais et demandé à Iwona si elle souhaitait se joindre à nous, j’ai eu envie de protester, mais qu’aurais-je pu dire ? Iwona a hésité. À quatre heures au Monopteros, a dit Ferdi en se tournant vers nous. On y va ?

 

* Biergarten : jardin attenant à un restaurant où les consommateurs s’assoient à de longues tables en bois pour consommer de la bière. (N.d.T.)