+ Histoire des cheveux - Alan Pauls
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Alan Pauls Histoire des cheveux

"Histoire des cheveux" d'Alan Pauls
traduit de l'espagnol (Argentine) par Serge Mestre.

Il ne se passe pas un jour sans qu’il pense à ses cheveux. À se les couper beaucoup, un peu, à se les couper rapidement, à se les laisser pousser, à ne plus jamais se les couper, à se tondre la tête, à se raser le crâne pour toujours. Il n’y a pas de solution définitive. Il est condamné à s’occuper sans cesse de cette question. Ainsi donc, il est esclave de ses cheveux, qui sait, peut-être jusqu’à en crever. Mais même dans ce cas. Ou vous n’avez pas lu que… ? Les cheveux ne continuent-ils pas à pousser chez les… ? Ou étaient-ce plutôt les ongles ?
Une fois, en été, fuyant la chaleur – il est quatre heures de l’après-midi, il n’y a presque personne dans la rue –, il entre dans un salon de coiffure désert. On lui lave les cheveux. Il est penché en arrière, la nuque reposant sur le bac en plastique. Bien qu’il soit mal à l’aise, qu’il ait mal aux cervicales et qu’il soit un peu inquiet de cette nonchalance avec laquelle son cou semble s’offrir à la lame du premier égorgeur venu, le massage des doigts, le doux nuage de parfum végétal qui se dégage de sa tête et la pression des jets d’eau tiède l’enivrent, le transportant peu à peu vers une espèce de rêverie. Il ne tarde pas à s’endormir. La première chose qu’il aperçoit lorsqu’il rouvre les yeux, si proche qu’il l’aperçoit hors-champ, comme dessiné à la surface d’une étendue de sables mouvants, c’est le visage de la fille qui lui lave la tête, penché au-dessus de lui, inversé, son front à elle suspendu à hauteur de sa bouche à lui. Que fait-elle donc ? Elle le renifle ? A-t-elle l’intention de l’embrasser ? Il ne bouge pas, la surveillant de ses yeux aveugles, jusqu’à ce que la fille, au bout de quelques secondes de concentration pendant lesquelles elle se retient même de respirer, intercepte avec son ongle long et aiguisé un affluent de shampoing qui, égaré, était prêt à lui couler dans l’œil. À peine réveillé, malgré tous ses efforts, il ne parvient pas à se rappeler à quoi ressemblait vraiment son visage, dix minutes auparavant, lorsqu’il venait tout juste de pénétrer dans le salon de coiffure et qu’il l’avait aperçue pour la première fois, que sans hésiter elle s’était dirigée vers lui pour demander : « On vous lave la tête ? » À présent elle est si près de lui qu’il serait bien incapable de la décrire. Il pourrait bien tomber amoureux d’elle. De fait il ignore s’il n’est pas déjà tombé amoureux, en ouvrant les yeux et en découvrant son visage presque collé au sien, gigantesque, un peu comme au cinéma lorsqu’il s’endort pendant plusieurs secondes et qu’au moment de se réveiller il se soumet au charme, presque infaillible, de la première chose qu’il aperçoit sur l’écran.
Peu importe si c’est un paysage qui fait son apparition, un pan de mur grignoté par une plante grimpante, une avenue fourmillant de monde, un troupeau d’animaux, le fameux portail de l’usine des frères Lumière – la première image est toujours celle d’un visage. Le visage est le phénomène par excellence, le seul objet d’adoration pour lequel il n’existe ni défense ni solution. Il apprend cela alors qu’il est très jeune, en traduisant Shakespeare, après qu’un théâtre municipal lui a commandé une version en espagnol moderne du Songe d’une nuit d’été. Il traduit le texte à toute vitesse, en état de transe, de la même façon qu’il traduit à l’époque tout ce qui lui tombe sous la main : modes d’emploi pour appareils électroménagers, dialogues de film, Kant, essais de théologie de la libération, psychanalyse lacanienne, autant de commandes qu’il se dispose à taper à la machine aussitôt après les avoir acceptées, selon la définition qu’il donne alors de la traduction, puis qu’il recrache dans une espèce de vertige digestif complètement dément. Mais ensuite, après avoir remis son travail et le moment venu de recevoir les commentaires du metteur en scène qu’on a engagé pour monter la pièce, un ex-acrobate minuscule qui utilise un fume-cigarette et crache la fumée de travers, par l’arcade que lui a laissé sur le côté une molaire disparue, il perd tout le précieux temps gagné grâce à sa méthode de traduction express, il le perd sans espoir, au moment où il s’aperçoit qu’il est en train de retourner chez lui avec les quatre-vingt-cinq pages de sa version et la suggestion, l’ordre plutôt, étant donné que les répétitions commencent dans une semaine, de leur insuffler un ton légèrement plus juvénile – justement lui, qui n’a pas encore vingt-trois ans et semble en avoir quarante –, de couper des pages entières de vers prétentieux, de parsemer le texte des mêmes fruits reluisants et désolants que d’habitude, blagues insignifiantes, allusions à l’actualité locale, chansons ridicules, la seule façon, d’après ce que lui avoue honteusement le metteur en scène, de vendre un Shakespeare à ces hordes d’élèves du secondaire qui bientôt, à leur tour forcés d’acheter des places par leurs écoles, principaux clients, sinon les seuls, de ce genre d’initiatives du théâtre municipal, feront résonner leurs salves d’éclats de rire et leurs éructations dans le circuit des salles moribondes qui persistent à les programmer.
Le théâtre ! C’est de cette expérience, cependant, que lui, un être plutôt penaud, peu enclin à se socialiser, tire avant tout la façon dont il se force à s’ouvrir au monde, le besoin – dans son cas absolument inédit – de soumettre son travail à l’opinion, aux idées, au goût des autres, et éventuellement de le corriger si sa traduction, aussi parfaitement qu’elle résonne sur le papier à peine expulsée de la machine, laisse en revanche à désirer dans la bouche des acteurs, ainsi que les répétitions le mettent souvent en évidence, ou s’avère lisse et platement imprononçable. Habitué à travailler seul, à être son propre patron et à se passer d’associés, il lui est difficile de se fier à ce genre de sociabilité dont le théâtre se glorifie, inconditionnelle et capricieuse à la fois, qui de la même façon qu’elle démarre en fanfare lors de la présentation officielle de la distribution, qu’elle fleurit avec ce qu’on appelle le travail à la table, les répétitions, les essayages des costumes, les rivalités, le flirt indistinct, qu’elle se consolide enfin avec ces immenses laps de temps dilapidés en attentes, en retards, en crises de larmes dans les loges, en interminables fins de repas dans les cafés des alentours du théâtre, et qu’elle atteint le summum absolu avec la première, c’est également de cette façon qu’elle ne tarde pas à se dissiper avec le début des représentations, comme si tout cet échafaudage social articulé n’avait été mis en place que pour faire face aux exigences extrêmes des répétitions, et qu’il finissait par se dissiper quelques semaines plus tard, une fois que la pièce quitte l’affiche et que les mêmes personnes qui un mois auparavant auraient risqué leur vie pour n’importe quel autre membre de la distribution, prennent à présent une autre direction, s’éloignent en triste cavalcade, sans bruit, à la recherche de quelque nouveau contrat de travail. Malgré tout cela, lui – à son niveau, bien entendu, car il ne s’agit pas non plus de demander la lune –, adhère à cette fraternité instable avec un certain enthousiasme, comme qui entreprend un traitement médical dont l’efficacité est strictement proportionnelle aux sacrifices qu’elle requiert. Il y adhère également lorsqu’il s’expose aux malveillances auxquelles il est le moins préparé : par exemple, lorsque, tentant de vaincre sa timidité maladive, il entame une conversation avec une actrice qu’il voit pour la première fois de sa vie, qui lui plaît (même s’il peut s’écouler plusieurs mois avant qu’il ne le reconnaisse) et qui tout d’un coup, sans crier gare, tandis qu’elle mordille pudiquement le galon brillant qui borde une des petites ailes de son costume, le provoque en lui demandant s’il lui est déjà arrivé que la fée d’un bois des environs d’Athènes lui propose de lui sucer la bite dans les toilettes d’une loge de théâtre ; ou, comme cela s’est passé un après-midi qu’il n’oubliera jamais, qui des semaines plus tard le fait encore rougir, n’importe où que le souvenir l’assaille, par exemple lorsqu’il est obligé de traverser la vaste scène de la salle de répétition devant toute la distribution, vêtu de son petit pantalon de coton, de sa chemise à rayures, de son chandail en laine sans manches et de sa susceptibilité, signes de sa timidité, de sa fidélité à la convention et de la « peur de son corps » – comme il l’entend dire à quelqu’un à voix basse, tandis qu’il s’enfuit en dégringolant les marches – auxquelles il n’aurait jamais eu l’idée de réfléchir, tellement cela fait partie de sa nature, si l’air goguenard avec lequel les comédiens le regardent – eux qui ne sont vivants que si quelqu’un d’autre les observe – ne le lui avait reproché, tout comme le lui reproche à présent sa propre image dévalorisée et vacillante, se reflétant dans le miroir qui recouvre de part en part le mur le plus long de la salle.
Il tire de cette expérience un bouillonnement social, une excitation, le plaisir de dépendre des autres, de se prêter des collants, des chaussons de danse, du maquillage, des tampons, y compris ce besoin qu’ont les acteurs de s’embrasser et de tomber dans les bras l’un de l’autre pour un oui pour un non, plutôt propre à d’ex-camarades d’un voyage de fin d’études ou à des survivants d’une catastrophe aérienne qu’à des gens habitués à se croiser à longueur de journée sur la scène d’un théâtre, dans un cours de clown ou dans un de ces restaurants du centre-ville qui restent ouverts jusqu’au petit matin. En somme, il tire avantage de tout ce qui le contredit et le sort de son isolement, de son enfermement, au risque malgré tout de l’incommoder ou, comme cela lui arrive en ce moment, de lui faire jurer en secret que tout l’or du monde ne parviendra jamais à le convaincre d’écrire à nouveau une seule ligne pour le théâtre.
Cependant il retient du texte du Songe d’une nuit d’été proprement dit une trouvaille dont, pour quelque raison que ce soit, ni l’âge qu’il a ni celui qu’il aura ne lui permettront jamais de se remettre : c’est l’idée d’un philtre d’amour, déposé sur les paupières d’une personne endormie, qui forcera à son réveil le dormeur à tomber amoureux de la première chose qu’il verra en ouvrant les yeux, peu importe ce que ce sera, un animal sauvage, un enfant, une harpie édentée ou une beauté céleste. Le procédé fait son apparition dans la scène 1 de l’acte II, alors que le roi Obéron décide de le mettre en pratique sur Titania, sa femme, afin de lui ôter l’amour qu’elle éprouve pour un jeune page sur lequel il vient également de jeter son dévolu, mais en réalité cet artifice est à l’origine de tous les malentendus sentimentaux qui se multiplient dans la comédie. Touchés par l’élixir tandis qu’ils dorment, Titania, qui n’a de désir que pour son page, tombe amoureuse d’un acteur comique ambulant tout ce qu’il y a de plus vulgaire, Lysandre oublie son Hermia adorée pour se précipiter dans les bras d’Héléna, et ainsi de suite. Une goutte, une seule goutte de ce suc, qui n’est pas distillé d’une fleur quelconque, mais d’une fleur bien particulière, la pensée, et voilà que le désir sort de ses gonds.
Pourquoi donc ? C’est une chose que depuis il ne peut s’empêcher de se demander. Il comprend parfaitement le caractère conventionnel du truc, il n’est pas insensible à son aspect perfide et comique, mais malgré tout, pourquoi donc n’importe quel visage aperçu en revenant à soi après un songe devrait-il posséder un tel pouvoir de sortilège ? Uniquement parce que c’est la première chose qu’on voit, et parce que celui qui se réveille le voit au moment où il est le plus vulnérable, juste avant que les précautions, la distance, la méfiance, tout le système de défense bien diversifié qui rend la vie tolérable pendant l’état de veille ait le temps de s’organiser à nouveau et de se mettre sur le qui-vive ? Ou peut-être parce que c’est justement le visage qu’il aperçoit en se réveillant, à la fois anodin et providentiel, indifférent et miraculeux, qui le fait revenir de son sommeil et le tire de l’obscurité, qui le sauve, le ramène à la vie. Pourquoi pas ? se demande-t-il. Dormir, ouvrir les yeux, succomber… Ne rien savoir de l’autre que ce qu’on sait de lui sur le moment, instantanément : qu’il est un objet d’amour. C’est tout ce qu’il sait : que c’est juste un objet d’amour.
Sans aller plus loin, bien qu’il lui suffise de se fixer sur ses yeux trop maquillés, sur ses taches de rousseur, sur les deux perles en aluminium qui brillent sur les ailettes de son nez et qui s’infecteront bientôt, pour s’apercevoir qu’il n’est pas tombé amoureux de la fille qui cet après-midi lui lave la tête dans le salon de coiffure, lui-même ne sait rien d’elle et elle ne sait rien de lui, rien d’autre, en tout cas, que ce qui s’offre à ses yeux. Elle ne l’a pas connu à douze ans, par exemple, alors qu’il a les cheveux raides, blonds, jusqu’aux épaules et qu’il ne leur prête pas la moindre attention, qu’il ne prend conscience d’en avoir et de leur aspect que si un incident vient perturber le naturel avec lequel il a l’habitude de les oublier : par exemple lorsque son grand-père, dans une de ses crises d’affection virile qui semblent l’exalter particulièrement, lui saisit d’une main une grosse mèche au vol tout en menaçant de la couper à la racine avec les ciseaux formés par l’index et le majeur de l’autre main, tandis qu’une bande sonore improvisée avec la langue, tzic, tzic, tzic, précède l’exécution de ce que les doigts promettent, ou lorsque dans une file d’attente, à la poste, par exemple, devant le kiosque à journaux, à la pharmacie, quelqu’un dans son dos qui veut demander quelque chose à haute voix, dit « mademoiselle », et qu’après plusieurs secondes, sentant les doigts de l’inconnu qui vient de parler pianoter sur son épaule, il comprend qu’on l’a pris pour une femme, ou lorsque à peine arrivés à Rio de Janeiro, la première fois qu’il voyage en avion, la première fois qu’il quitte son pays et qu’il se retrouve dans un endroit où l’on parle une langue inconnue, il va se promener sur la plage avec son père et son frère, et qu’un essaim de femmes noires les suit un long moment tandis que la nuit tombe, toutes agglutinées autour de lui, poussant des cris et lui frôlant la tête avec un étonnement révérencieux, comme si ses cheveux irradiaient un éclat sacré propre à les faire rajeunir ou à leur brûler les mains.
Non : aussi offensant que cela puisse lui paraître, la fille ne le connaît pas, et la disproportion qu’il remarque entre cette ignorance, où se mêlent l’inexpérience, la routine, l’indifférence devant un travail d’après elle bien en dessous de ses compétences, et tout ce qu’elle, ou toute personne se trouvant à sa place – que les ailettes de son nez soient ou non percées, qu’elle devienne ou pas un objet d’amour pour lui –, devrait savoir de lui, de son cas, d’après lui, pour que le fait de lui confier sa tête ne devienne pas ce qu’il comprend à présent pertinemment que cela va devenir, le préambule à un acte suicidaire, représente exactement le genre de cauchemar capable de lui gâcher la vie tout au long des vingt minutes qui vont suivre, c’est-à-dire le temps moyen d’une coupe de cheveux ordinaire et courante. Mais qui pourrait le lui reprocher ? Que pourrait-elle savoir de lui – en supposant qu’elle parvienne un jour à « savoir » quelque chose, et à se rappeler un peu ce qu’elle « sait », à propos des centaines de têtes qui passent entre ses mains chaque semaine – puisque c’est la première fois qu’il pénètre dans ce salon de coiffure ?