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Laura Kasischke En un monde parfait

"En un monde parfait" de Laura Kasischke
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Eric Chedaille.

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Si vous lisez ceci, vous mourrez !

Jiselle reposa le journal intime sur le canapé, là où elle l’avait trouvé, et sortit avec l’arrosoir. Il faisait déjà trente degrés, mais une brise matinale soufflait de l’ouest, apportant avec elle les senteurs du ravin. Elle s’en emplit les poumons, puis s’agenouilla pour regarder sous les pierres qui séparaient le jardin de la pelouse.
Cela faisait un mois qu’elle était épouse et belle-mère.
Là, dans un coin d’ombre, se pressait un cercle de violettes, bleu pâle et mauves. Menues, tendres, soyeuses, papillotantes. Si elles étaient douées de la parole, se dit Jiselle, elles glousseraient de rire.
Elle les avait remarquées quelques jours plus tôt en passant le râteau. Cette tache de couleur au milieu des feuilles mortes délavées et autres débris de l’été avait accroché son regard, et elle s’était accroupie pour les compter (vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq) avant de les recouvrir.
Ces violettes avaient réussi à traverser canicule et sécheresse. L’été le plus chaud et le plus sec depuis un siècle. Est-ce qu’elles ne méritaient pas des égards particuliers ? Si le bon Dieu ne les leur témoignait pas, il lui revenait à elle de s’en charger.
Dès lors, sortant chaque jour avec son arrosoir, Jiselle était invariablement surprise de trouver toujours en vie ces petites fleurs nichées dans leur ombreuse fissure.
Elle savait qu’elles ne pourraient durer beaucoup plus longtemps car on annonçait un temps encore plus sec et plus chaud ; c’est pourquoi ce matin-là, après les avoir arrosées, elle en cueillit une. Ayant recouvert les autres, elle l’emporta à l’intérieur, l’installa avec un peu d’eau fraîche dans un verre à alcool souvenir de Las Vegas, la plaça sur le comptoir de la cuisine et prit du recul pour l’admirer et goûter la petite touche féminine ainsi apportée à la pièce (Mark, qui rentrerait le lendemain, apprécierait une telle initiative, considérant que sa femme prenait ses marques, se sentait plus à son aise, commençait de décorer la maison comme si c’était la sienne) ; puis elle lui tourna le dos, quitta la cuisine pour gagner la chambre afin de faire le lit, et c’est alors qu’elle l’entendit hurler.
Un cri de petite fille, aigu, perçant, terrible, qui fit se dresser le duvet de ses bras et sourdre un film de sueur sur sa nuque. Se retournant vivement, le cœur battant à rompre, une main plaquée sur la bouche, elle regagna précipitamment la cuisine pour voir ce dont il s’agissait.
La violette n’avait pas crié, bien évidemment. Elle reposait bien tranquillement à sa place, penchée au-dessus du bord du verre. Peut-être paraissait-elle plus défaite que quelques secondes plus tôt, la tête inclinée d’un air d’acceptation, comme attendant avec résignation que s’abatte la hache.
Jamais elle n’aurait été capable de hurler.
Ce hurlement avait été poussé par Sara au moment où elle avait appris la mort de Britney Spears.

Personne n’avait encore prononcé le mot d’épidémie, ni celui de pandémie. Nul ne parlait de calamité.
La première manifestation avait frappé, plus d’un an plus tôt, une maison de retraite de Phoenix, dans l’Arizona, laissant miraculeusement les pensionnaires indemnes, mais fauchant sept infirmières et aides soignantes. Sur quoi un certain nombre d’habitants fuirent la ville – avançant la date de leurs vacances, condamnant leur maison avec des planches, s’installant dans des cabanes en montagne, séjournant chez des parents –, mais il n’y eut pas d’évacuation en masse. La grippe de Phoenix parut circonscrite, explicable. On l’imputa à la nouvelle moquette de l’établissement, puis à la contamination de gaines de ventilation où l’on trouva une chauve-souris morte.
L’animal était momifié. Il n’était plus que cendres. Les gens de la protection civile arrivèrent avec leur combinaison orange. Ils en emportèrent les restes dans un sac en plastique.
Ensuite, quelques célébrités succombèrent, ailleurs, à ce qui semblait bien être la grippe de Phoenix – la vedette d’une série télé, Shane McDermott, Gena Lee Nolan, ainsi que la fille d’une actrice qui avait tenu un petit rôle des années plus tôt dans Les Sopranos – et même si les décès d’anonymes n’étaient pas annoncés publiquement, il se disait que les fleuristes de tout le pays n’arrivaient plus à satisfaire la demande. À sa livraison le jour même, Interflora substitua « Seulement deux jours pleins pour la plupart des compositions ! » et on rapportait que des gens achetaient des antibiotiques et du Tamiflu en gros sur Internet, ce qui causait des ruptures de stock. Mais seuls les hystériques retirèrent leurs enfants de l’école ou quittèrent le pays.
Quand un voyageur tomba malade après avoir pris un avion ayant en soute le corps d’une victime de la grippe, une loi fut votée prescrivant que, dans le cas où leur appareil transporterait des restes humains, les passagers devaient en être informés. Toutefois, du fait de la guerre en cours, cela arrivait si fréquemment que cela n’eut pas d’effet sensible sur les habitudes de déplacement. On incita les hôtesses à programmer leurs instructions relatives à la sécurité à un moment où cela pût faire diversion pendant que les bagagistes chargeaient les cercueils ; mais, de ce côté-là de l’avion, les passagers, qui n’avaient de toute manière jamais été passionnés par ce laïus sur la sécurité, observaient l’opération avec gravité, collant parfois le nez au hublot afin de mieux voir.
Pour ce qu’en savait Jiselle, nul n’avait jamais exigé d’être transféré sur un autre vol pour cause de cadavre dans la soute ; et d’une manière générale on parlait très peu, en public ou en privé, de la grippe de Phoenix, même si l’on ne tarissait pas de commentaires sur l’étrange année que l’on venait de passer.
Marquée par de curieux phénomènes météorologiques, des pluies de météores, la découverte dans des forêts tropicales humides et au fond des océans d’espèces que l’on croyait éteintes, c’était le genre d’année que l’on pouvait associer à une apocalypse, si l’on était porté à ce type d’associations, ce qui semblait le cas de plus en plus de gens.
Taches solaires. Tremblements de terre. Ouragans. Tornades.

Plus d’un an auparavant, dans ce qui lui apparaîtrait comme une autre vie, vécue par une femme différente, Jiselle se trouvait dans le bar d’un hôtel d’Atlanta en train de regarder le bulletin météo sur Weather Channel (présentatrice blonde décolorée en tailleur rose vif). Faisant tourner un globe dans la paume de sa main, cette dernière annonçait un temps plus déréglé.
D’un bout à l’autre de la terre !
On était en mars, arrivé cette année-là, disait-on, comme un lion poursuivi par un agneau.
Quand le commandant Dorn lui adressa la parole, Jiselle se détourna du poste pour lui faire face, un verre de vin à la main – verre qu’elle buvait à petites gorgées et dont le pied pendait entre ses doigts, un peu de la façon dont la météorologiste tenait le monde.
« Est-ce que je peux vous offrir un autre verre ? » lui demanda le pilote.
Jiselle était en tenue – jupe droite bleue, collants de soie, corsage bleu ciel – et les petites ailes en laiton étaient déployées sur son cœur, comme s’il possédait le don de voler. Elle portait également une paire de souliers magnifiques qu’elle avait achetée quelques semaines plus tôt à Madrid, dans une boutique vieillotte du centre de la ville. La regardant fouler le plancher avec ces escarpins aux pieds, un vendeur pourvu d’un bouc et d’une fine moustache noire avait lancé un « Perfecto ! ».
Assise sur son tabouret de bar, elle avait croisé ses longues jambes et faisait osciller lentement celle de dessus, cherchant à se calmer après cette épouvantable soirée où ils étaient restés bloqués sur la piste sous une pluie torrentielle pour finalement recevoir l’ordre de retourner au terminal. Il était maintenant près de minuit. Tandis que le commandant Dorn attendait une réponse, un des très beaux souliers, celui que Jiselle balançait au bout de son pied, lui échappa et chut au sol.
En moins d’une seconde, le commandant Dorn tomba à genoux et ramassa le soulier comme pour l’examiner à la lumière tamisée du bar, puis il le lui remit au pied avec un bref chuintement, cependant qu’à une table voisine un groupe d’hommes d’affaires s’esclaffait et applaudissait. Jiselle avait rougi. Le commandant Dorn se releva en lissant son pantalon et esquissa une révérence avant de se rasseoir.

Jiselle avait ce soir-là trente-deux ans.
Elle avait été demoiselle d’honneur à six reprises.
Qu’on lui demandât de tenir ce rôle ne laissait jamais de l’étonner. Elle n’avait en fait eu que peu d’amies proches au cours de sa vie, et aucune d’entre elles n’avait été du nombre de ces six mariées. Mais les hôtesses de l’air faisaient vite connaissance et ces amitiés gagnaient aisément en intensité – escale prolongée, blizzard, atterrissage épouvantable sous des trombes d’eau – et se terminaient tout aussi promptement.
« C’est juste que tu sais être belle dans une robe tarte », avait avancé un de ses petits amis, un jour qu’elle se demandait à voix haute si elle était faite pour le rôle.
Et peut-être était-ce vrai.
D’une demoiselle d’honneur elle possédait les jambes galbées, la taille de guêpe, les cheveux blonds retombant sur les épaules. Lors de ces mariages, les photographes semblaient toujours s’intéresser particulièrement à elle, lui faisant signe de venir poser près du gâteau, la priant de s’agenouiller auprès de la mariée et de tenir la traîne de dentelle.
Elle avait porté du satin vert et de la mousseline jaune et quelque chose de rose et d’empesé. Elle avait arboré des faveurs dans les cheveux ou accrochées au sommet du crâne ou retombant sur les épaules. Une mariée demanda à ses demoiselles d’honneur de porter un diadème en diamants fantaisie et, bien que la dernière fois qu’elle en avait coiffé un remontât à un spectacle chorégraphique du cours élémentaire, Casse-Noisette, elle s’était exécutée – tout comme elle avait docilement sauté, au milieu du crépitement des flashs, pour attraper chaque bouquet qui passait au-dessus d’elle.
Elle s’était fait peloter par les oncles alcoolisés des mariées successives, s’était fait écraser les orteils sur la piste de danse par leurs costauds de frères. La mère d’une mariée l’avait prise à part pour lui demander : « Jiselle, ma chérie, quand donc assisterez-vous à votre mariage ? », à quoi elle s’était bornée à sourire en battant des paupières.
« Toujours demoiselle d’honneur, et mariée, jamais, lui avait dit sa mère en deux ou trois de ces occasions.
— Maman, je…
— Tu n’as pas à m’expliquer ça, à moi, ajoutait sa mère. Crois-tu que, si j’étais en position de me remarier, je le ferais ?
— Non », répondait maladroitement Jiselle, comme s’il s’était agi d’une véritable question.
Il n’en était rien. Après avoir flanqué son père à la porte, en même temps que Bingo, le petit chien qu’il venait de ramener à la maison, la mère de Jiselle avait emporté leurs photos de mariage dans le jardin et les avait brûlées l’une après l’autre, cependant que Jiselle suivait la scène à la fenêtre, par-dessus l’évier de la cuisine. Les photos se recroquevillaient en chauves-souris noires et se changeaient en cendres avant que sa mère les laissât choir.
Jiselle était tour à tour tombée amoureuse, trop tôt, de deux garçons paumés – l’un pratiquant le hockey, l’autre le basket-ball. Ensuite, quelques années lui échappèrent en compagnie d’un homme marié. Il y avait eu des intermèdes, d’abord avec un membre de l’infanterie de marine britannique, puis avec un kleptomane. Un percussionniste. Un bagagiste souffrant d’un problème d’alcool. Puis quelques années durant lesquelles elle pensa avoir définitivement tiré un trait sur les hommes.
Elle avait déjà enterré l’amie qui aurait été sa demoiselle d’honneur et le père qui l’aurait menée à l’autel. Quand une telle lui demandait si elle voulait rencontrer son cousin médecin, ou telle autre le timide meilleur ami de son mari, elle déclinait poliment. Elle s’absorbait dans ses occupations, tâchant de se convaincre et de convaincre les autres qu’elle n’était pas dans l’attente.
Lorsqu’elle ne travaillait pas, elle commençait des ouvrages au crochet ou s’achetait des cahiers dans lesquels elle projetait de tenir un journal. Il lui suffisait d’avoir quelques assiettes, une paire de tasses, dans sa maison de location, tandis que la vie des gens de sa connaissance devenait un inextricable fouillis, acquérait du sens, fourmillait de détails. Quelques-unes des épousées divorcèrent et Jiselle leur offrit une margarita une fois les formalités terminées. Elle assista à quelques remariages, au tribunal, dans un casino. Elle gardait les enfants pendant que les amies réglaient avec leur ex les différends à propos du droit de garde. Un soir, elle tint compagnie jusque fort tard à une consœur hôtesse dont le fils adolescent avait disparu.
« N’aie jamais d’enfants », lui avait conseillé Angela, serrant si fortement sa tasse de thé que les petits os et muscles de sa main en luisaient à la lueur de la télévision, comme éclairés de l’intérieur. Jiselle entendait aboyer au bout de la rue un chien qui paraissait à la fois terrifié et furieux. « Considère-toi heureuse de n’en avoir pas eu, Jiselle », avait ajouté Angela, aussitôt gênée d’avoir dit cela, mais en même temps trop égarée pour retirer cette parole malheureuse. Toutes deux savaient ce qu’elle avait voulu dire.
Quand le garçon reparut quelques jours plus tard avec un tatouage et un piercing à la lèvre, Angela appela Jiselle pour lui dire : « Quand j’ai eu fini de le couvrir de baisers, je lui ai lancé que j’allais le tuer. »
Jiselle se sentait tout à la fois soulagée et le cœur gros en pensant qu’elle ne connaîtrait peut-être jamais ce que c’était d’aimer un enfant de la sorte.
Un jour, à Florence, à bord d’un bus qui la ramenait à l’aéroport, elle avait entrevu un tel amour. Elle se trouvait assise derrière une très belle jeune fille qui possédait une queue-de-cheval d’un noir de jais. Une femme se tenait dehors, qui la regardait par la fenêtre. Il s’agissait à l’évidence de sa mère. Elles avaient les mêmes yeux, les mêmes pommettes. La fille posa la main contre la vitre et la mère porta la sienne à son cœur. Au moment où le bus repartait, Jiselle ne put s’empêcher de plaquer sa propre main contre la fenêtre, tandis que l’amour de cette mère se déversait dans leur direction – comme un déferlement de feu, de grandes trombes et de puissantes vagues d’amour, de pleines cathédrales de cierges étincelants, des ouragans, des tornades, de vastes migrations humaines d’amour. Jiselle aurait voulu n’en rien perdre, mais elle n’avait pu s’empêcher de fermer les yeux.

Comme le fils d’Angela, les années s’envolèrent. Mais, contrairement à lui, elles ne revinrent jamais, transformées ou autres.
« Tu n’as que vingt-neuf ans… trente ans… trente et un ans… trente-deux ans, lui disaient les six mariées. Ce n’est tout de même pas le moment de renoncer. »
Mais elle les voyait de moins en moins à mesure que passaient les années. Elles étaient si occupées. Tellement prises ! Au bout de quelques minutes, elles n’avaient presque plus rien à se dire au téléphone, quand bien même elles auraient eu le temps de la rappeler, même s’il n’y avait pas un enfant en train de hurler en arrière-fond ou qui attendait quelque part qu’on vienne le serrer dans les bras ou qu’on passe le prendre en 4 × 4.
Et puis Jiselle voyageait pour gagner sa vie. Elle ne rencontrait jamais personne dans son quartier puisqu’elle n’y revenait que pour une nuit ou deux avant de s’absenter derechef. Toutes ces choses que l’on faisait pour nouer des amitiés, rencontrer des hommes – s’inscrire à un cours, prendre un abonnement dans un gymnase, fréquenter une église – lui étaient impossibles. Elle pratiquait la musculation dans des salles de gym d’hôtel. Elle prenait ses repas dans des salles à manger d’hôtel. Elle passait ses nuits dans des lits d’hôtel, où parfois, tard le soir, elle feuilletait la Bible de Gédéon trouvée dans la table de chevet.
Une fois, dans un Holiday Inn de Pittsburgh, elle tomba sur une bible dont un passage, marqué d’un signet, avait été surligné à son intention : Puis j’entendis une voix forte qui provenait du temple et qui disait aux sept anges : « Allez déverser sur la terre les sept coupes de la colère de Dieu. » Avec, écrit dans la marge en petites capitales rouges : Hé, est-ce vous êtes attentifs au moins ?
Elle avait replacé le volume dans le tiroir de la table de nuit avec le sentiment d’avoir déçu quelqu’un (Gédéon ? Dieu ?), mais trop fatiguée pour apporter l’attention que requiert la lecture de la Bible.
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Ce furent des centaines de décollages et d’atterrissages, avec de temps à autre du vomi dans les couloirs. Ce fut parfois son tour d’y saupoudrer du marc de café, tandis que les autres hôtesses se pressaient dans la cabine en se pinçant le nez et en roulant les yeux.
Ce furent des centaines de transits et de retards, et puis, par cette venteuse soirée de mars à Atlanta, sept heures d’attente sur la piste, tandis que l’appareil se faisait malmener dans la nuit, hublots giflés par une pluie oblique, pour finalement regagner le satellite quand le vol fut annulé.
Il s’agissait, de plus, d’un vol à pleine capacité – les fameuses sardines –, dont un grand nombre de passagers âgés. Il y avait une femme avec un œil poché, assise, silencieuse, à côté d’un homme qui serrait les poings. Il y avait un petit jeune homme avec un chat dans une cage en plastique rose glissée sous la banquette. L’animal miaulait pitoyablement et son maître, tout aussi pitoyable, ne cessait de regarder sous le siège avec une expression inquiète en répétant : « Tout va bien, Binky. Zacky est là. »
Ce soir-là, le rôle de Jiselle consista à parcourir le couloir à toutes jambes pour demander de se rasseoir à quiconque cherchait à déboucler sa ceinture pour foncer aux toilettes.
« Mais pourquoi ? l’interrogeait-on.
— Il est interdit de quitter sa place lorsqu’on se trouve sur la piste d’envol.
— Mais enfin, il ne se passe rien. L’avion est immobile. »
Ce qui n’était pas faux.
On avait l’impression que dehors, autour de l’appareil, la météo se faisait de plus en plus malveillante – une accumulation d’énergie appliquant un programme qui lui était propre. Ce mauvais temps se moquait des correspondances ratées, des médicaments à prendre, des rendez-vous manqués, des vacances gâchées avant même d’avoir commencé.
Un bébé se mit à brailler, puis une petite fille au nez encroûté de morve, vêtue d’un tutu violet, brailla elle aussi. Penchée sur elle, sa mère la tenait dans ses bras. Au moment où elle passa à leur hauteur, il sembla à Jiselle que la mère essayait d’étouffer sa fille ou se battait avec elle. Mais, comme dans le cas du garçon et de son chat, de tendres paroles sans grande signification se murmuraient là aussi.
Sur le siège de devant, dans un geste d’exaspération, un homme entre deux âges enleva son postiche et le posa sur son giron. Il se mit à le caresser de la main droite, tout en passant nerveusement la gauche sur son crâne chauve.
C’est alors que, comme projetée par une puissante lance d’incendie, la pluie se mit à battre le flanc de l’avion. Le vent redoubla ses coups de boutoir. Un bruit de respiration oppressée émana des passagers – soupirs profonds, sanglots étranglés. Jiselle fut à deux doigts d’annoncer au micro que ce n’était pas sa faute. C’est le temps. C’est la compagnie. Il y a des règles et des procédures strictes. Ce n’est pas moi qui les ai inventées. Mais elle savait qu’une telle annonce lui aurait valu une réprimande :

Chère Miss McKnight, il nous a été rapporté, etc., etc., lors de la soirée en question, etc., etc. – et nous nous permettons de vous rappeler en guise de conclusion que votre rôle consiste non seulement à être bien perçue par les passagers, mais également à préserver la sécurité et l’ordre, ainsi qu’à afficher une toute professionnelle apparence de calme…

Mais il lui était presque insupportable de parcourir le couloir sous les regards mauvais que l’on braquait sur elle. Cela lui était déjà arrivé dans le passé, bien évidemment, mais comment s’habituer à ce genre de chose ?
Quand pour finir, le commandant Dorn annonça au micro qu’on lui demandait de regagner le terminal, une exclamation mêlée de désespoir et de soulagement s’éleva d’un coup de l’ensemble des passagers, le genre de rumeur que pourrait faire entendre, selon Jiselle, une foule massée sur le site d’une catastrophe minière en apprenant qu’un des cinquante mineurs vient d’être retrouvé vivant. C’est en s’efforçant de sourire qu’elle parcourut une nouvelle fois le couloir, mais les rares passagers qui levèrent les yeux vers elle ne lui retournèrent pas son sourire, et il advint qu’une dame âgée la saisit au poignet.
« Qu’est-ce qu’elle t’a sorti, la vieille ? » lui demanda Jeremy peu après. Il s’était à ce point enduit de pommade rosat que ses lèvres luisaient à la lumière des plafonniers. Des heures plus tôt, alors qu’ils étaient assis ceinturés l’un à côté de l’autre pendant la rotation de l’appareil, elle l’avait vu du coin de l’œil s’en appliquer plusieurs couches.
« Rien du tout », lui répondit-elle.
Ce qui était la vérité.
La vieille dame avait des yeux bleu acier. Ses cheveux étaient d’un blanc immaculé. Elle avait haï Jiselle. L’expression de son visage l’exprimait de façon si manifeste qu’elle n’avait pas eu besoin de parler. Cette haine était projetée avec une telle violence que Jiselle fut en mesure de lire en cette femme, d’entendre sa voix intérieure lui dire :
Vous croyez pouvoir traverser cette vie en faisant semblant, en souriant et en agissant comme si vous n’aviez rien à voir avec tout cela, pas vrai ?
Eh bien, vous vous trompez.
Une malédiction.
Un sort.
Plus tard, au bar de l’hôtel, tandis que le commandant Dorn glissait un œil vers ses jambes croisées sur le tabouret à quelques centimètres des siennes, Jiselle prit une gorgée de vin et s’efforça de chasser de ses pensées cette sorcière et son mauvais œil.
« Quelle vie ! » fit-il en levant son verre.
Elle l’imita et ils trinquèrent avec légèreté, produisant un son ténu, pareil à celui, assourdi, d’une minuscule clochette de verre accrochée au collier d’un chat qui, dans un pays lointain, se roulerait dans une herbe verte et grasse sous un chaud soleil.