+ Le déclin de l'occident - Hanif Kureishi
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Hanif Kureishi Le déclin de l'occident

"Le déclin de l'occident" d'Hanif Kureishi,
traduit de l'anglais par Florence Cabaret.

L’agression

C’est l’hiver, un jour ordinaire, pas pire que les autres. Je dépose mon fils à l’école. À neuf heures et quelques minutes, je sors de la cour avec les musulmanes, les Africaines, les Tchèques ainsi que les cadres des classes moyennes, qui consultent déjà leur Blackberry.
J’aime bien le trajet du retour à pied, le soulagement et le silence de la solitude; je pense à tout ce que je dois faire, quelques courses, un peu de shopping, le repas, avant d’aller rechercher le gamin. Devant l’école, une femme accroche mon regard. Nous autres mères, on se croise deux fois par jour, souvent pendant des années. Elle a l’air sympa, le genre de femme avec qui je pourrais m’entendre. On se sourit; mais, en fait, on n’a jamais discuté ou pris un café ensemble.
«Je vous dépose?» me demande-t-elle. Il commence à pleuvoir. On se présente, je monte à côté d’elle. «Vous n’habitez pas à côté du parc? Je vous laisse au coin, me dit-elle. J’espère que ça vous va. J’ai un peu de temps mais je dois aller au boulot.» Je me demande pourquoi elle a proposé de m’emmener si elle ne va pas vraiment dans ma direction. Elle est habillée en noir et elle a un style un peu bizarre, comme si elle n’avait pas eu le temps de finir de se préparer. Mais est-ce qu’on n’a pas toutes cet air-là quand on est mère? Tandis que je mets ma ceinture de sécurité, elle commence à me parler de son fils, qui a un an de moins que le mien. Il a des « problèmes de comportement », des côtés étranges, difficiles à cerner. On lui fait passer des examens pour différents types de troubles – déficit d’attention, autisme et autre chose encore, mais j’ai oublié quoi. Elle détaille leurs nombreuses visites chez divers spécialistes, experts et médecins; il en voit beaucoup désormais. C’est une histoire touchante, pas inintéressante, pas si rare non plus.
Après quelques minutes, elle arrête sa voiture au croisement; j’ouvre la portière, prête à descendre. Je connais cette rue et, d’ailleurs, j’aperçois sur le trottoir un fou que l’on voit souvent dans le quartier; il est immense, avec des cheveux toujours en bataille, il parle tout seul sur un ton furieux et il a une drôle de façon de marcher, en faisant de très grandes enjambées tel un géant qui passerait d’un continent à l’autre. Quand il arrive au bout de la rue, il fait demi-tour et il repart en sens inverse. La femme continue de parler, je hoche la tête, je
l’écoute me décrire un des médecins du moment. J’ai mon téléphone et mon sac dans la main droite; de l’autre, je tiens toujours la portière ouverte. Mais, à cause du fou, je la referme et la verrouille. Quand je me retourne vers elle pour essayer de la réconforter, je me rends compte qu’elle ne s’intéresse absolument pas à ce que je peux penser, qu’elle n’attend rien de moi. Il faut juste que je sois là, qu’il y ait quelqu’un avec elle, c’est tout. Je regarde son visage, ses vêtements, ses bagues, ses chaussures; elle me voit tendre la main vers la poignée en métal pour la deuxième fois. Le fou est passé, ce serait l’occasion de reprendre le cours de ma journée. J’ouvre la portière. Elle voit bien que je m’apprête à sortir, que je rassemble mes affaires mais elle continue de parler. Je suis assise là et je réalise, avec un étonnement croissant, que rien de ce que je pourrais faire ou dire ne changera quoi que ce soit pour cette femme. Petite, on m’a appris à être polie. De fait, je suis persuadée que si je me comporte mal, les gens vont me détester. Mon mari est différent: il ne craint pas d’être insultant; ça le réjouit même. À ma place, il ouvrirait la porte, prendrait congé et s’en irait. Je l’entends me dire: «Qu’est-ce que ça change? Ils n’en mourront pas.» Par-dessus tout, j’ai envie qu’il m’appelle là, qu’il mette un terme à cette scène, qu’il m’aide à comprendre. La femme parle à toute vitesse mais ce qu’elle dit est très clair; rien à voir avec le fatras incompréhensible
d’un psychotique ou le ton monocorde d’un dépressif.
«Le médecin était gentil, il portait un costume, il lui a posé beaucoup de questions à mon fils. Il a demandé à lui parler seul à seul. Alors, j’ai dit…» On pourrait imaginer une pause à ce moment-là mais, de toute évidence, elle a un don pour enchaîner les phrases sans interruption. «On a essayé un autre médecin, quelqu’un nous l’avait recommandé… Et puis, bien sûr, mon mari et moi, on a nos problèmes à nous…» Je vois bien qu’elle a remarqué ma main posée sur la poignée de la portière; c’est un regard, pas un échange de regards, mais cette manifestation de mon désir de m’échapper n’a aucun effet. Ça commence à être insupportable. Pour me prouver à moi-même que je ne manque pas de courage, j’essaie de l’interrompre, j’ouvre la bouche pour prendre mon élan mais je n’ai encore rien dit qu’elle lève le doigt pour mieux préciser: «Je termine juste.» Voilà quinze ou vingt minutes que ça dure. Est-ce qu’il y a quelque chose chez moi qui provoque ce genre de maltraitance? Qu’est-ce que ça pourrait bien être? Comment aurait-elle pu le repérer alors que je ne lui ai jamais parlé? Une heure plus tard – eh oui, une heure –, je sens que je deviens claustrophobe; je ne peux ni parler, ni me faire entendre. Tous ces mots rentrés sont en train de m’étrangler. Quelque chose se met à vibrer dans mon oeil droit. J’ai le souffle court, les jambes coupées. Ce n’est pas possible qu’elle ne perçoive pas ma colère, qu’elle ne voie pas qu’elle m’agresse et que cette injustice est en train de m’anéantir totalement. Mais je suis pétrifiée. Mon mari dirait que ça ne doit pas être la première fois que ça m’arrive; oui, avec ma mère, dans la cuisine, ou au téléphone,
et parfois aussi avec des amis, mais est-ce que pour autant j’ai envie que ça se produise à chaque occasion? Bientôt, ça va faire une heure et quart que je suis là: plus, même; j’ai perdu mes repères. Elle m’a oubliée, je me suis oubliée, comme si elle avait introduit dans ma tête un virus qui, petit à petit, effacerait ma mémoire, ma volonté, mon identité tout entière.
Je regarde le fou qui passe dans la rue, puis je la regarde elle à nouveau, cette femme dont les yeux n’ont pas quitté mon visage. Il me vient à l’esprit une pensée absolument ignoble, que je n’oserais confier à personne. Je sais pourquoi son fils s’est retiré à l’intérieur de lui-même, pourquoi il ne peut pas parler, si elle lui inflige la même chose. C’est elle qui l’a contraint à devenir cette forteresse inaccessible; il n’avait pas d’autre moyen de se protéger. Mais qui va aller lui dire, à cette femme? Elle regarde sa montre. Elle a dû calculer à la minute près son temps de parole. «Voilà, dit-elle. Désolée mais je n’ai pas envie d’être en retard. On s’est un peu laissées distraire. C’était sympa. À une prochaine fois.» Je sors de la voiture, je fais quelques pas. Je me sens faible; il faut que je m’allonge. La femme me fait signe puis démarre, me laissant sur le trottoir, sous la pluie, avec un fou qui avance vers moi à pas de géant.