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Leonard Michaels Le Club

"Le Club" de Leonard Michaels,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par CÚline Leroy.

 

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Les femmes voulaient parler de colère, d’identité, de politique… Des affiches placardées sur les murs de Berkeley les incitaient à s’affilier à des groupes. Leurs présidentes passaient à la télévision. Des visages énergiques, directs. Aussi, quand Cavanaugh me téléphona pour me proposer de rejoindre un club où il n’y aurait que des hommes, j’éclatai de rire. Lentement, avec un grand sérieux, il a réitéré son invitation. Il mesurait deux mètres six. Taille et poids s’entendaient dans sa voix. Des amis et lui voulaient fonder un club. « L’occasion de s’offrir régulièrement un moment de convivialité en marge du travail et de la famille. Tout le contraire d’un groupe de femmes. » L’un des participants était conseiller fiscal, un autre avocat. Il y avait aussi un prof comme moi et deux psychothérapeutes. Bien sous tous rapports. Je me disais qu’un club de ce genre, un tel moment de convivialité devaient présenter des avantages. J’aurais dû accepter sur-le-champ, mais quelque chose me retenait. La perspective de quitter la maison après dîner pour me rendre à une réunion. À cette heure-là, le sang est lourd. L’esprit lent. Et puis est-ce que cette idée de club n’était pas un peu ringarde ? Comme de vouloir revivre ses années lycée. La camaraderie de vestiaire. Les garçons nus sortant des douches et se fouettant les organes génitaux à coups de serviette. Je trouvais ça un peu louche. C’est lamentable mais, pour être honnête, j’assimilais tout moment convivial passé loin de mon épouse, des enfants, de la maison et du travail à une sorte d’adultère. Ni criminel. Ni légitime.
« Cavanaugh, je ne vais même plus au cinéma.
— Je te parle d’un club. Entre gens de bonne compagnie. Toi, tu me parles de groupes de femmes. De cinéma. Tu m’as écouté un peu ?
— Dès que le téléphone sonne, j’ai l’impression qu’on attente à ma vie. Ça me déroute. Vas-y, reprends tout depuis le début.
— Bon, ouvre tes oreilles. Tu fais partie de mes meilleurs amis. Tu vis à moins de deux kilomètres de chez moi, mais on se voit quoi, à peine trois fois dans l’année. À quand remonte notre dernière vraie conversation ?
— Les impôts fonciers me ponctionnent un mois de salaire à eux seuls. L’amitié est un luxe. Sauf si tu es tellement pauvre que la façon dont tu occupes ton temps n’a plus d’importance.
— Un club. Entre gens de bonne compagnie.
— J’ai compris. »
Mais je réfléchissais à cette histoire de bonne compagnie. Certains de mes collègues mariés avaient des aventures, généralement avec des étudiantes. Pour eux aussi, on pouvait parler de moments conviviaux. Fournis avec le chaos émotionnel. La chaude-pisse. Et même la culpabilité. Ces hommes-là auraient eu leur place dans un club.
« Qu’est-ce que tu en dis ? Tu seras des nôtres ?
— Je viendrai à la première réunion. Impossible de promettre plus. Je suis très occupé.
— OK, OK », répondit Cavanaugh avant de me donner une adresse dans le bas de Berkeley. C’est là que vivait un homme du nom de Harry Kramer. Je devais chercher une clôture en séquoia et des pins.
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Le soir de la réunion, je dis à ma femme que je rentrerais de bonne heure. Sûrement avant minuit. J’avais cours le lendemain. « Sors la poubelle », me répondit-elle. Le gros sac poisseux n’augurait rien de bon et en un instant mes doigts puèrent le thon. La maison apparut alors que je roulais depuis cinq minutes.
La façade, couverte de vigne vierge, semblait broyer du noir dans une solitude folle. Personne ne se manifesta après que j’eus toqué, mais des voix me parvenaient de l’intérieur, alors je saisis la poignée en fer, poussai la porte et, dans un grand salon comme on en voit beaucoup à Berkeley, je découvris cinq hommes. Je vis des murs sombres lambrissés, des fougères qui cascadaient depuis des poutres apparentes. Des plantes, encore, sur les rebords de fenêtres. Un arbre en pot dans un coin éloigné, chétif, avec un air de vieille fille. Des feuilles jaunes nervurées plein la cime. Divers objets en céramique, des vases sur les tables et des assiettes sur les murs jouxtant de grands tableaux à l’acrylique, des œuvres abstraites qui ressemblaient à des viscères scintillants jetés directement sur la toile depuis le billot d’un boucher. Ainsi qu’un tapis fascinant que je n’eus pas le temps d’examiner en détail. Un homme se leva du coussin sur lequel il était assis pour venir vers moi, sourire aux lèvres.
« J’ai toqué, dis-je.
— Fais comme chez toi. Je m’appelle Harry Kramer.
— Je suis l’ami de Cavanaugh.
— Qui ne l’est pas ?
— Sans blague », dis-je en donnant à mes paroles cette inflexion courante à Los Angeles qui suggère l’entente mutuelle plus que l’étonnement. Kramer releva la nuance et me jeta un coup d’œil qu’il aurait pu réserver à un frère potentiel.
Il domptait sa lourde chevelure noire grâce à une coupe autrefois très prisée des petites filles, avec raie au milieu et mèches assez longues pour couvrir les oreilles. Elle était démentie par la force obscure de son regard, une poignée de main mordante et des avant-bras tatoués. Un serpent ailé de couleur bleue. Un poignard, bleu lui aussi, sur un lit de roses. J’imaginai qu’ils étaient la marque d’une vie antérieure, mais Kramer gardait ses manches de chemise roulées jusqu’au coude. J’avais du mal à le rattacher à ce tapis dont je commençais à apprécier la texture orange et spongieuse. J’avais l’impression de patauger dans sa matière élastique pendant que Kramer me conduisait vers les autres invités.
Poignées de main, hochements de tête en guise de salut, je répétais mon nom et voyais passer ces hommes en un éclair complexe – des yeux, une main, un nom – mais l’un d’eux se détachait nettement du lot. Il avait du relief ; immédiatement plus proche de moi que les autres. Solly Berliner. Grand, maigre, en costume. Une chevelure d’un blanc cadavérique et une intense lueur verte dans le regard. Le visage d’un bébé surpris par la sénilité. Son costume était en tergal gris, classique et louche. Kramer me laissa avec Berliner à côté de l’arbre en pot, une bière à la main. Un homme d’environ un mètre soixante-dix se dirigea droit sur nous. « Vous en voulez ? » Au creux de sa paume, il tenait deux joints brillants de salive. Je déclinai. « Merci, merci », dit Berliner avec une gratitude effrayante et il s’empara des deux cigarettes. On rit. Puis il en remit une dans la main de l’homme. « Quelqu’un en veut ? » demanda l’homme en se tournant vers les autres.
La voix de Berliner resta en suspens après la blague ; forte, impulsive. Il était peut-être mal à l’aise. Hors de son environnement habituel. Impossible de me représenter cet environnement. Berliner donnait à voir toutes sortes d’indices confus. Le costume ne faisait pas Berkeley. Les yeux projetaient des mondes d’émotions. Son élocution rapide venait des nerfs. Peut-être que ce salon le troublait. Un club aurait semblé plus authentique, mieux à sa place en d’autres lieux. Qu’avais-je en tête ? Des douves bien froides ? J’imaginais que c’était la femme de Kramer, exilée pour la soirée, qui prenait soin des plantes, qui avait choisi le tapis orange et les somptueux tissus qui couvraient les canapés et les fauteuils. Des images du bonheur. Berliner et moi restions debout, comme si notre arrière-train ne devait en aucun cas profaner ces tissus – velours épais, tons beiges. Nous étions dans le salon d’une femme, bon et alors ? Le but du club était de passer un moment entre hommes, pas de se soucier des femmes. Je me tournai vers Berliner et lui demandai ce qu’il faisait dans la vie.
« Je suis dans l’immobilier », répondit-il, affichant un sourire féroce comme si seuls des types vraiment gonflés pouvaient travailler dans cette branche. Des fous furieux. « Je viens de San José. » Il accompagnait ses paroles de petits haussements d’épaules comme s’il se remettait les vertèbres en place. Ses yeux, après deux bouffées de son pétard, avaient établi une distance herbeuse entre nous. J’imaginais qu’il roulait déjà vers San José. Puis il dit : « Excuse-moi, mais il y a une minute, quand Kramer nous a présentés, j’ai pensé à un drôle de truc.
— Ah oui ? »
Ses yeux se posèrent de nouveau sur moi avec une expression qui m’était familière. Elle indiquait le plongeon californien dans la vérité.
« Ça ne te gêne pas, j’espère. J’ai cru… »
J’attendis.
« Non, allez, laisse tomber.
— Non, non, je t’en prie. Qu’est-ce que tu croyais ?
— J’ai cru que tu avais une jambe abîmée.
— Ah oui ?
— C’est ça, mais je vois que non. C’est bizarre, pas vrai ?
— Bizarre que je ne sois pas estropié ?
— Ouais, j’ai cru que tu avais une jambe de foutue. Tout atrophiée, quoi. »
Je remuai la jambe. Pour moi plus que pour lui. Il prit l’air de celui qui sonde des profondeurs inhabituelles, mais, en dépit de mon agitation, il ne sembla pas convaincu. « J’ai quarante-sept ans, dit-il alors.
— Tu fais beaucoup plus jeune. » C’était vrai. Mais avec ses cheveux blancs, il faisait aussi plus vieux.
« Je me maintiens, répondit-il, un nuage de marijuana sortant de ses narines. Personne, ajouta-t-il en aspirant le nuage qui fit crépiter les couches de morve dans son nez, personne d’autre ici n’a quarante-sept ans. C’est moi le plus âgé. J’ai posé la question aux autres. »
Il fut pris d’un haut-le-cœur, puis recracha la fumée qu’il coupa comme au couteau en serrant les lèvres. « Kramer a trente-huit ans. »
Je me demandai si la conversation ne s’apparentait pas plutôt à un examen médical tant elle était riche en émanations et en mucosités. « Je suis toujours le plus âgé. Même gamin, j’étais le plus vieux. » Il gloussa, aiguisant son regard en attendant que je confesse moi aussi quelque chose. Par courtoisie, je gloussai à mon tour. Puis on ouvrit la porte et Cavanaugh fit son entrée.
« Excuse-moi », dis-je, en marquant du regret mais m’éloignant rapidement.
Mon ami Cavanaugh – un bel homme au physique impressionnant – avait le charisme d’un héros. Il avait été basketteur professionnel. À présent, il gérait les programmes spéciaux pour étudiants de licence, traitait des questions de politique universitaire et de financements. Un boulot de fonctionnaire, costume cravate. Ça faisait de la peine de se rappeler son ancienne activité – les larges épaules nues et les jambes se soulevant dans les airs. Dans les restaurants, les aéroports, des gens lui demandaient encore des autographes.
Avec ce géant dans la pièce, tout allait mieux, tout était plus naturel, plus sain. Kramer le rejoignit avant moi. Ils se donnèrent des claques sur les bras, rirent, heureux de ce qu’ils sentaient chez l’autre. Solides. Vrais. Je les observais tout en me disant que j’observais souvent Cavanaugh. Et ce depuis la fac, en fait, à l’époque où il était devenu célèbre. Sa façon d’écraser son adversaire et de mettre un panier ressemblait à un acte de justice divine. En civil, il était un peu déroutant. Surtout à cause de sa montre, un bandeau en or très travaillé. Des menottes symboliques. La soumission de Cavanaugh au quotidien. Il n’écrasait plus personne. Une fois, il avait dit : « Je ne veux pas que mes gamins deviennent comme moi, avec un cou plus épais que leur tête. » Il voulait que ses enfants portent un costume et une montre.
Il cessa de donner des claques à Kramer, mais Kramer continua de le palper, donnant l’impression qu’il allait bientôt se pisser dessus. Les gens adorent les athlètes. Qui incarne mieux le mythe de nos jours ? Ils offrent l’image d’une excellence que rien n’arrête. Contaminé par l’enthousiasme de Kramer, j’étais étourdi à la vue de Cavanaugh. Quand Kramer se fut éloigné pour aller lui chercher une bière, on se serra la main. « Je ne pensais pas te voir ce soir », dit-il. Il avait le sourire moqueur.
« Pas évident de sortir de chez soi. Il n’y a que toi pour m’entraîner dans ce genre de soirée.
— Tu ouvres la porte et voilà, tu es dehors.
— Tu m’en diras tant.
— Je suis content que tu sois là. J’ai raté quelque chose ? Je suis un peu en retard parce que, d’après Sarah, il y a quelque chose qui cloche dans cette idée de club. Et chez moi aussi. On s’est écharpés pendant le dîner. » Il murmura : « Peut-être que ce n’est pas si simple », puis il regarda sa montre, sourcils froncés, comme s’il se creusait la cervelle. Kramer revint avec la bière à l’instant où le téléphone se mettait à sonner.
« Je suis à vous dans une minute », dit-il et il se dirigea vers l’endroit d’où venait la sonnerie.
Moi, je trouvais que c’était le verbe « clocher », qui clochait. Si quelque chose clochait chez Cavanaugh, alors c’était l’univers qui clochait. Ça, les hommes le comprenaient. Quand Cavanaugh a eu besoin d’un prêt pour acheter sa maison, la banque ne lui a pas mis de bâtons dans les roues. On voyait qu’il jouissait d’un grand crédit auprès des gens ; il mesurait deux mètres six et courait le cent mètres en dix secondes. Le banquier, un homme, donc, a reconnu Cavanaugh et ne lui a même pas posé de questions sur son récent divorce ou ce qu’il devait payer comme pension alimentaire.
Des clubs où se réunissent des hommes. Des groupes où se réunissent des femmes. Tout cela suggère des troubles incurables. Ça me rappelait Socrate – adoré des garçons, mais pas de sa femme. Et Karl Marx, qui passait son temps avec Engels pendant que Jenny restait à la maison pour s’occuper des enfants. Peut-être que les hommes jouaient plus que les femmes. Un club, comparé à un groupe, c’était du jeu. Frivole ; presque insultant. Il excluait les femmes. Mais je tournais en rond. Un club n’excluait pas les femmes. Ni les kangourous. Il ne comprenait que des hommes. Je m’imaginais en train d’expliquer cette subtilité à Sarah. « Tu sais, les hommes aiment jouer. » Pas vraiment convaincant. Elle avait des opinions arrêtées et mauvais caractère. Quand Cavanaugh a laissé tomber le basket, c’était sa décision à lui, mais je m’étais dit que c’était elle la responsable. Elle le voulait à la maison. Le roi est devenu doyen.