+ Mon nom est légion - António Lobo Antunes
Actualités Presse Nouvelles
António Lobo Antunes Mon nom est légion

"Mon nom est légion" d'António Lobo Antunes,
traduit du portugais par Dominique Nedellec.

Les suspects au nombre de 8 (huit) et âgés de 12 (douze) à 19 (dix-neuf) ans ont quitté le Quartier du Premier-Mai situé au nord-ouest de la capitale, malheureusement connu pour son délabrement et les problèmes sociaux y afférents, à 22 h 00 (vingt-deux heures et zéro minute) en direction d’Amadora où on les soupçonne d’avoir dérobé aux environs de 22 h 30 (vingt-deux heures et trente minutes) hypothèse à confirmer après interrogatoire tant des suspects que d’éventuels témoins pour l’instant non identifiés en recourant à la méthode dite du passe-partout
(autre fait à confirmer mais considéré comme probable au vu de ce que l’on connaît du modus operandi du groupe)
2 (deux) voitures de tourisme de moyenne cylindrée stationnées aux abords immédiats de l’église à faible distance l’une de l’autre et du côté de la rue où les lampadaires défectueux
(vandalisme ou simple état de fait ?)
permettaient d’agir avec une plus grande discrétion après quoi ils se sont dirigés vers la sortie de Lisbonne par l’autoroute du nord en empruntant la voie rapide où lesdites voitures n’étant pas munies du dispositif magnétique nécessaire à l’utilisation du télépéage leurs numéros d’immatriculation ont été enregistrés conformément à ce qui est indiqué sur la photocopie ci-jointe d’ailleurs de piètre qualité et l’on avise respectueusement la hiérarchie qu’il est urgent d’apporter des améliorations à un équipement obsolète : cf. photocopie numéro 1 (une) qui reste déchiffrable il est vrai avec une loupe correcte.
Nous sommes fondés à penser sur la base d’affaires précédentes survenues contrairement à celle-ci dans des circonstances clairement établies que les suspects se sont répartis dans les véhicules conformément à leur habitude autrement dit ici désignés par leur sobriquet le Capitaine âgé de 16 (seize) ans métis, le Gamin 12 (douze) ans métis, le Blondin âgé de 19 (dix-neuf) ans blanc et le Tombeur 14 (quatorze) ans métis dans la voiture de tête et les quatre autres, le Guérillero âgé de 17 (dix-sept) ans métis, le Chien 15 (quinze) ans métis, le Gros âgé de 18 (dix-huit) ans nègre et la Hyène 13 (treize) ans métis ainsi surnommé en raison d’une malformation du visage (bec-de-lièvre) et d’une laideur manifeste que nous osons sans crainte bien que peu porté aux jugements subjectifs qualifier de repoussante
(nous avons balancé entre repoussante et abjecte)
à quoi s’ajoutaient d’évidentes difficultés articulatoires cédant souvent la place à un dérèglement moteur immédiatement suivi de glapissements, soulignons donc que celui qui se fait appeler le Blondin est le seul de type caucasien
(de race blanche en langage technique)
tous ses compagnons étant semi-africains et dans un cas tout à fait noir donc plus enclins à la cruauté et à la violence gratuites ce qui conduit le rédacteur de ces lignes préoccupé qu’il est à prendre la liberté de s’interroger en marge du présent rapport sur la pertinence de la politique nationale d’immigration. Il était près de 23 h 00 (vingt-trois heures et zéro minute) lorsque les deux voitures ont atteint la première station-service sur le trajet Lisbonne-Porto à environ 30 (trente) kilomètres du péage où ils se sont arrêtés moteur en marche
(seule une fourgonnette se trouvait près d’une des pompes)
devant la façade vitrée de l’établissement où l’on procède au paiement de la quantité de carburant acquise et où l’on peut dilapider son argent en revues journaux tabac
(pas en alcool j’ose l’espérer)
chewing-gums et autres bagatelles. Dans l’établissement précité un employé assis derrière sa caisse enregistreuse discutait avec le conducteur de la fourgonnette et un autre employé plus âgé balayait le parquet à proximité d’un bureau ou d’un local de rangement
(souhaitons qu’il ne soit pas utilisé à des fins de vente clandestine de boissons spiritueuses)
avec un écriteau Entrée interdite mal vissé sur le bois. Les suspects se sont munis de bonnets de laine et de lunettes noires avant de pénétrer sans se presser dans la boutique
(d’après la déposition du caissier l’un d’eux sans qu’il puisse préciser son signalement sifflotait)
équipés de fusils à canons sciés et de pistolets de l’armée et je m’autorise ici une brève digression à mon avis pas complètement dénuée d’intérêt pour souligner dans le cas où l’on me permettrait cette note personnelle combien les stations-service la nuit avec leurs lumières au bord de la route me mettent du baume au cœur, me font me sentir moins seul quand je reviens d’Ermesinde le dimanche à l’aube de la visite que je rends à ma fille une fois par mois, le monde avec ses arbres confus, ses bourgades immédiatement perdues dont j’ignore le nom, me semble trop grand pour arriver à le comprendre et les pompes à essence toutes proches, nettes, j’allais écrire complices mais je me suis retenu à temps me donnent l’assurance que malgré tout j’ai une place même si elle est infime dans le concert universel, quelqu’un m’attend peut-être si seulement je savais où avec la tasse d’un sourire sur une nappe amie et moi ému je peux vous le dire, reconnaissant, je m’excuse d’insérer dans un document officiel sur du papier de l’État cette confidence inopportune et d’y exprimer ce désir absurde de compagnie : tourner la clé dans la serrure et entendre depuis le garde-manger, le séjour, je n’ose suggérer la chambre une voix qui prononce mon prénom
— C’est toi ?
au lieu du silence habituel et de l’indifférence des choses de sorte que les stations-service la nuit, écrivais-je, s’approchent de cette notion du bonheur que je cherche depuis si longtemps à atteindre. Passons. Pour reprendre le présent rapport dont sans excuse
(j’ai pleine conscience de ma faute et m’en repens)
je me suis écarté les suspects équipés de fusils à canons sciés et de pistolets de l’armée ont pénétré sans se presser
(l’un d’eux, on ignore lequel au juste, sifflotait)
dans la boutique sans que le caissier ni le conducteur de la fourgonnette ne prêtent attention à eux occupés qu’ils étaient à commenter une nouvelle d’un journal sportif et c’est l’employé qui balayait le parquet à proximité du bureau ou du local de rangement
(lequel ne contenait pas, je suis heureux de le préciser, de boissons spiritueuses même si je ne peux écarter, ce ne sont pas les escrocs qui manquent, la possibilité qu’on les ait camouflées avant mon inspection)
qui s’est aperçu que c’était un braquage et levant son balai a prévenu son collègue
— César vise un peu ces négrillons
sans avoir l’opportunité d’aller plus loin dans ses considérations vu que l’un des fusils à canons sciés a tiré consécutivement 5 (cinq) projectiles sans qu’on remarque de sang sur ses vêtements, du sang sur le mur derrière lui après qu’il s’est effondré dans une succession de tressaillements c’est-à-dire les fesses à terre, regardant les suspects ou ne regardant personne comme mon beau-père qui relevait la tête aveugle tout à ses mots croisés ruminant des synonymes avant de la baisser à nouveau pour remplir les petites cases de majuscules triomphantes, la main droite
(de l’employé pas de mon beau-père)
s’est allongée, le majeur, qui avait mis plus longtemps que les autres doigts, s’est très légèrement rétracté
(je le vois encore)
et je me demande si le vent agitait les arbustes au-dehors ou s’il les laissait en paix : pendant une éternité enfant j’ai cru que les arbres souffraient, les ifs par exemple une peine contenue, moi de petites tapes sur les troncs
— Qu’est-ce qui vous arrive ?
mais aucune réponse, des douleurs secrètes comme les branches d’une manière générale, elles font semblant de rien, les dissimulent et cependant lorsqu’elles s’imaginent que personne ne les observe elles fabriquent un lézard dans une crevasse de l’écorce c’est leur façon à elles de verser des larmes, le conducteur de la fourgonnette a cru pouvoir reculer d’un pas et s’abriter derrière une pile de revues mais pas le moindre pas, une crosse de pistolet l’a atteint à l’épaule et la moitié gauche des os que protégeait un sourcil tremblotant s’est décrochée de la moitié droite mon beau-père lui supportait ses coliques néphrétiques en s’aidant non pas du sourcil, mais de la paume de la main pour les repousser vers l’intérieur du ventre
— Ce n’est pas le moment de venir m’ennuyer
et je suis persuadé que les arbustes de la station-service en train de secouer de minuscules fleurs sans nom, tant de feuilles en train de vibrer en espérant qu’on les sauve
— Moi moi
l’un des suspects est passé derrière le comptoir et a vidé le contenu de la caisse dans un sac, une voiture est venue s’arrêter devant les pompes à essence car de nouveaux massifs de buis ont surgi de l’obscurité, une clarté géométrique s’est fixée au plafond, s’est agrandie et vraiment je donnerais cher pour observer les massifs de buis, le conducteur de la fourgonnette sans leur prêter attention s’est avancé d’un pas chancelant vers les phares tiré par son sourcil et la moitié qui n’appartenait pas au sourcil un poids mort qui résistait, le canon du pistolet une petite fumée, personne n’a remarqué le bruit
(l’aurais-je remarqué ce bruit si je m’étais trouvé avec eux ?)
le conducteur de la fourgonnette à genoux contre la volonté du sourcil indigné d’une telle désobéissance
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
ça c’est une poitrine qui s’écroule, pas une personne, une chaussure qui se dilate, le trousseau de clés qui s’est détaché de la poche et le trousseau comme c’est étrange un bruit immense, lent, le caissier sans comprendre la chaussure énorme ni les clés, un nez qui a glissé vers la bouche
(elle l’avale ou pas ?)
les
(elle ne l’avale pas)
suspects au nombre de 8 (huit) et âgés de 12 (douze) à 19 (dix-neuf) ans ont quitté la station-service à 23 h 10 (vingt-trois heures et dix minutes), ont poursuivi vers Santarém, et les arbustes paisibles, la certitude que quelque part dans l’obscurité, peut-être dans ma tête
(je crois bien que dans ma tête oui)
une fenêtre claque, mon beau-père à ma mère du fond de ses mots croisés
— La fenêtre
(de temps en temps quand je m’y attends le moins des gonds qui agacent, sa voix
— La fenêtre
je regarde autour de moi, pas le moindre soupçon de courant d’air et pourtant la certitude qu’un inconnu en train de me souffler dans le cou et moi de demander
— Quelle fenêtre ?)
les voitures volées ont coupé sur la droite 12 (douze) kilomètres plus loin et le dispositif magnétique manquant à ses obligations
(— Quelle fenêtre ?)
n’a pas signalé les numéros d’immatriculation, des pins maritimes, des chênes
(la botanique n’est pas mon fort et j’étais en train de me demander si je me risquais ou non à des châtaigniers, non je ne m’y risque pas, comment décrire un châtaignier correctement ?)
des maisons d’émigrés pour certaines inachevées
(presque toutes inachevées, ça suffit les imprécisions mon garçon, à soixante-trois ans j’aime bien m’appeler mon garçon, ça me donne l’illusion que la mort, mais laissons ça, allez on enchaîne)
un cuistot en céramique grandeur nature brandissant son menu pour indiquer un restaurant à grillades c’est-à-dire une terrasse avec des piles de chaises et des parasols repliés, le pelage trouble d’un chat se laissant couler suavement du haut d’une palissade, une radio dans une véranda ouverte que les suspects n’ont pas entendue, après la fontaine un passage, deux passages, notre maison qui aurait pu se trouver là mais ne s’y trouvait pas, ma mère à mon beau-père
— Tu ferais mieux de lâcher un peu ton journal et d’aller la fermer la fenêtre
on s’échine à me dire que je ressemble à ma mère et moi je rétorque que non, en comparant avec son portrait
(je ne me souviens pas du détail de ses traits)
peut-être les oreilles la forme du menton, mais l’expression jamais de la vie, du reste d’après ma mère moi et mon père comme deux gouttes d’eau
— Un ne suffisait pas il a fallu que j’en aie deux à supporter
alors que mon père un pacifique le pauvre, après la retraite il chantait dans la chorale paroissiale et regardait la pluie tomber, des après-midi et des après-midi au fond du canapé à murmurer je ne sais quoi
(ma mère savait elle
— Toujours la même rengaine)
à regarder la pluie tomber, un passage, deux passages, au bout du second passage une place et sur la place une boutique de téléphones portables, mon père a travaillé dans la police lui aussi mais pas comme enquêteur évidemment, pas assez de cervelle, aux services généraux, il mettait au propre, tamponnait, comptait les mouches sur le store, le chef du fond
— On baye aux corneilles Gusmão ?
quatre des suspects, 23 h 48 (vingt-trois heures et quarante-huit minutes) sont descendus de l’arrière des voitures volées et ont brisé la vitrine sans se préoccuper de l’alarme qui a commencé à hurler, pas une sonnette, une espèce de sirène qui s’est mise à secouer le système solaire à deux mains, là où j’habite les ambulances me décollent le lustre avec leurs beuglements d’éventrées et les pendeloques en tremblent de peur en changeant de position tandis que les voisins
— Quelle frayeur
les suspects ont rempli leurs coffres de cartons câbles instruments accessoires et onze minutes plus tard précisément, à 23 h 59 (vingt-trois heures et cinquante-neuf minutes) ont rebroussé chemin pour rentrer vers Lisbonne, le second passage, le premier passage, la fontaine avec un robinet en laiton qui même fermé continuait de goutter, la musique de la radio qu’ils n’entendaient pas pendant que la sirène exprimait ses angoisses dans un désert de ténèbres, les pins maritimes, les chênes, la voie rapide où cette fois
(il y a tout de même des choses qui marchent heureusement dans ce pays en décadence)
les plaques d’immatriculation ont été flashées se reporter au document joint aux présentes
(s’il n’est pas tombé par terre)
lequel si mon père était toujours en vie et commis aux écritures
(je n’ai pas honte de mon père qu’on n’aille pas croire ça)
atterrirait sur son bureau pour un coup de tampon dateur
(vous ne perdriez pas votre temps à le lire n’est-ce pas ?)
avant de finir aux mains de son collègue qui jetterait le tout au fond d’une bannette pour ne plus y toucher, on va tout de même pas aller s’embêter avec ça les crimes c’est pas ce qui manque
(— Excusez-moi de vous contredire maman mais je ne vois pas ce que j’ai hérité de mon père)
ils ont hésité à l’approche de la station-service dans le virage on s’arrête on s’arrête pas, ils ont commencé à freiner, tenté en vain de percuter un chien errant d’une embardée, pour finalement laisser tomber la station-service comme l’animal qui a d’ailleurs disparu dans un enchevêtrement de buissons, ils ont préféré se rabattre sur un couple dans une voiture, l’homme au volant sur son trente et un et la femme en train de se coiffer inclinée vers la glace de son pare-soleil, ils ont pris en sandwich le véhicule du couple
(je n’ai pas honte de mon père ?)
et ont progressivement ralenti en le tamponnant légèrement, la femme a arrêté de se coiffer, a rapetissé sur son siège, le bellâtre a tenté d’obliquer vers une autre voie mais d’un coup dans l’angle du pare-chocs ils l’en ont empêché si bien que la voiture et le couple bientôt immobilisés, 00 h 14 (zéro heure et quatorze minutes) d’après la déposition de la femme sujette à caution à cause de la peur, selon moi qui ai refait le trajet 00 h 30 (zéro heure et trente minutes) au bas mot et un espace sur la droite avec une borne d’appel pour quand les radiateurs flanchent, je l’ai essayée et un long silence
(finalement vraiment rien qui marche dans ce pays en décadence)
moi comme un imbécile le combiné en l’air et mon subalterne par la vitre baissée
— Laissez ça
un avis sur tout le prétentieux, faites comme ci pas comme ça, plus grand que moi, les deux tiers de mon âge et une chevelure fournie, bien décidé à prendre ma place et il va la prendre c’est l’affaire de quelques mois parce que dans ce purgatoire injuste c’est ceux qui savent se faire bien voir des chefs qui réussissent et non ceux qui travaillent
(j’en ai fait la douloureuse expérience, pas d’avancement depuis des années, le même poste, le même salaire et encore il faut dire merci)
et quand il aura pris ma place je ne m’aventurerai pas à donner mon avis par la vitre baissée