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Andrés Barba Versions de Teresa

"Versions de Teresa" d'Andrés Barba,
traduit de l'espagnol par François Gaudry.

Manuel

Il s’est arrêté dans un creux du chemin.
Il est immobile.
Il essaie de se rappeler les étapes qui l’ont conduit ici. Il s’est arrêté et c’est le même bois. Il veut s’approcher et c’est le même bois. Il le reconnaît. Il touche un arbre. En contrebas, le sentier rocailleux décrit une courbe. Il sait que s’il la rejoint il trouvera un arbre sur lequel un écriteau rouillé indique la direction de l’étang. Il sait qu’avant d’y arriver il entendra le murmure sourd de l’eau. Et que ce sera le murmure qu’il connaît. Alors il s’arrêtera. Avant d’y arriver il devra s’arrêter. Et se demander pourquoi il est là. Pourquoi il s’est levé ce matin et a pris un bus pour revenir dans ce bois. Pourquoi il en avait besoin. Il cherchera lentement dans sa mémoire les gestes qu’il a faits, les visages qu’il a vus, et visages et choses apparaîtront, immuables et solides. Si détachés, si éloignés de ce qu’il ressent qu’il ne les trouvera pas humains.
Si simples qu’ils ne ressembleront pas à des visages.
Et il admettra qu’il est ici parce qu’il veut savoir ce qui s’est passé, parce qu’il ne le comprend toujours pas. Il marche vers le souvenir de la nudité de Teresa en écartant les branches des arbustes pour mieux la voir, il pourra observer ses yeux entre les tiges brillantes des joncs qui bordent l’étang. Se souvenir de ses yeux. Et s’il s’efforce de rester silencieux, s’il se concentre, le souvenir de la nudité de Teresa se changera en sa propre nudité, et il se verra nu.
Et il n’aura pas honte de sa nudité.
Aussi la revoit-il maintenant dans l’eau. Elle est belle, sa nudité. Belle et propre. Et vide. Teresa est devenue rivière ; il y a un an, une seconde, elle était là, maintenant elle n’est plus qu’eau informe et agitée.
Cela lui plaît et il pense qu’il est debout exactement au même endroit et que ni les branches qui frôlent son visage, ni le craquement de ses pas sur les joncs séchés, ni les arbres, ni les couleurs, ni le souvenir qu’il a trébuché, est tombé et s’est relevé, les mains griffées par les orties, ni les créatures minuscules qui dévorent les feuilles, ni les scintillements bleutés et brunâtres de l’eau, ni le moment où elle avait perçu sa présence et continué à se baigner avec les autres filles, rien de tout cela n’a changé.
Lui seul a changé. Lui seul est différent. Lui qui a peur. Il sent qu’il n’a pas commencé à chercher là où il aurait dû. Il s’est rappelé quelque chose que la tournure des événements de ces derniers mois avait effacé de sa mémoire. Une chose qu’il a faite avec honte, avec peur aussi et excitation. En regardant ses mains. Et ses mains vides le regardaient comme dix anges malades. Il avait alors pensé qu’il était pervers de faire ce qu’il faisait.
Une pensée dure, compacte. Si compacte que toutes les forces du monde n’auraient rien pu faire pénétrer en lui, il s’en souvient en souriant, car ce n’était pas qu’il fût pervers, mais simplement qu’il ne savait pas ce qu’il faisait.
Il ne savait pas qu’il comprendrait aujourd’hui que c’était la première fois qu’il avait désiré le corps de Teresa avec peur. Que son corps s’était imposé et qu’il l’avait désiré, comme on atteint un lieu qui nous a été promis. Son regard s’était posé, excité, sur le creux de l’aisselle à la jointure de la poitrine et lorsqu’elle se tourna vers lui (mais ce n’était peut-être pas elle, peut-être était-ce lui qui se tourna vers la gauche, pour la regarder) il observa les deux mamelons, granuleux et durs au toucher, supposa-t-il, les deux mamelons qui le fixaient comme les yeux d’une créature étrange surgissant de la poitrine de Teresa.
Il avait pensé : Je suis un monstre.
Son regard glissait sur cette falaise lisse, brillante et hermétique qu’est toujours une personne que l’on désire quand on l’a sous les yeux. Aussi se détourne-t-il maintenant, il ne veut plus voir ce souvenir transparent et décide de s’en tenir à ce qu’il a prévu.
Il relève la tête pour s’orienter. Là étaient les tables du réfectoire. Là, les tentes. Ces choses, toutes ces choses, elle les avait touchées, senties, parce que sentir était son côté enfantin. Il se rappelle que souvent elle portait des objets à sa bouche, comme pour les manger, elle les tenait d’abord longuement sous son nez, et lui pensait qu’elle s’appropriait ainsi l’esprit de ce qu’elle sentait, l’assimilant en un acte d’amour et de curiosité. Mais ce n’était peut-être ni amour ni curiosité. Ce n’était peut-être que le vide.
Le vide absorbant le vide.
C’est pourquoi le spectacle était dur et subjuguant. Et réel, pensait-il. Même s’il ne s’agissait que d’une fille en train de flairer un morceau de bois, la réalité d’une fille de quatorze ans flairant simplement un morceau de bois.
Il prend le sentier qui monte vers la gauche. Il s’en souvient parce que c’est là qu’ils se sont donné la main pour la première fois. Se donner la main n’avait pas été le geste d’un moniteur de camp de vacances donnant la main à une jeune fille qui ne peut pas se débrouiller seule et qu’il faut aider pour qu’elle ne tombe pas, ne trébuche pas, ne fasse rien qui puisse la blesser, parce qu’elle veut tout simplement jouer, pour qu’elle regarde où elle marche.
Non.
C’était la main d’une femme. La main d’une femme dans la main d’un homme. L’homme c’était lui. La femme c’était elle. Il l’avait compris à cet instant-là pour la première fois. En gravissant la butte, en pensant avec angoisse qu’on allait vite remarquer leur absence, que dans quarante minutes ils devaient être de retour dans ce réfectoire champêtre improvisé. On allait l’appeler, lui demander des explications.
Il s’en souvient avec indulgence pour cette appréhension, en sachant que c’était étouffant quand il l’avait vécu, il savoure cette angoisse même s’il ne l’éprouve plus.
Il lui avait pris la main. C’est lui qui lui prit la main. Et il sentit alors la rugosité de doigts qui semblaient animaux. Malgré tout, il ne peut oublier ces doigts. Le toucher rugueux, âpre et docile à la fois, de ces doigts. Les doigts de Teresa.
Quand ils entreprirent de gravir la butte, il pensa que jamais elle ne pourrait se connaître, que jamais elle ne serait capable de sortir d’elle-même, cette façon si simple de faire abstraction de soi, qu’il pratiquait souvent, s’observer de l’extérieur pendant une seconde pour se voir soi-même. Elle ne pouvait pas le faire, pensa-t-il. Quelque chose d’aussi simple. Se voir dans les autres.
Elle jouait avec des bâtonnets et des bouts de tissu en essayant d’en faire des figures. Du fond ancestral de son âme une force la poussait à confectionner des figurines. Peut-être à ce moment-là découvrit-elle une part de l’essence, ou plus exactement du caractère, ou encore cette surface de sa personnalité où s’accumulaient son étrange facilité pour la simulation, son exhibitionnisme, ainsi que sa façon de mentir, cette part qui eût été prévisible chez toute autre fille normale. Que signifient ces trois mots ensemble : une fille normale.
Il ne le savait pas.
Et comme il ne le savait pas, il essaya de se remémorer ce qui était arrivé ce matin-là, avec l’espoir de comprendre. Il découvre qu’elle dut s’en rendre compte quelques minutes plus tard, parce qu’elle eut une sorte de crampe lorsqu’elle se tourna pour le regarder. Il savait que le sentier avait une pente très prononcée. À ce moment-là, c’était encore un véritable bois : un bois anonyme qui dans son expansion avait dévoré le sol, l’avait modifié, absorbé, un bois sur lequel la nuit et la neige tombaient régulièrement, auquel il n’exigeait nulle réponse et qui ne semblait pas exiger de lui qu’il fût un homme, tout comme lui n’exigeait pas qu’il ressemblât à un bois familier ou imaginé. Mais depuis qu’elle l’a dévisagé là, sur ce chemin en pente, ce bois n’est plus un bois.
Il a besoin de trouver ce qu’il n’a pas compris d’elle à cet endroit. Ce qu’elle a essayé de lui communiquer et qu’il n’a pas été capable de comprendre, pensant qu’il n’était qu’un moniteur qui ralentit son pas pour qu’une fille de quatorze ans, à l’épaule déformée, ne trébuche pas sur les pierres, ne tombe pas, ne se blesse pas, ne pleure pas.
Mais c’était beaucoup plus que cela.
Ce bois beaucoup plus que cela.
Teresa beaucoup plus qu’une fille difforme.
Comprendre ça permettrait de tout comprendre : pourquoi elle lui lâcha la main comme si la signification de ce geste lui faisait peur, et pourquoi elle se mit à courir, perplexe, affolée, en soulevant sa robe comme un sac où elle avait mis les bouts de tissu et les bâtonnets avec lesquels elle semblait jouer. Pourquoi,
lorsqu’il s’immobilisa, elle se retourna pour le regarder. Et pourquoi c’est lui qui commença à la suivre.
Maintenant quelque chose avait changé.
Mais cette phrase ne traduit pas la profondeur du changement qui s’évanouissait, l’évanouissait dans le bruit mat de ses pas qu’il suivait : un coup sec, celui de la jambe droite, un sourd traînement de la jambe gauche, l’ombre pâle de sa culotte sous la robe, et lui, son érection scandaleuse, même s’il n’aurait pu dire d’où venait son désir ni si c’était réellement du désir ou un vieux mécanisme familier, insensible, qui s’imposait malgré lui.
Son ignorance de ce qu’il a vécu va jusque-là. Même de cela il ne sait rien.
Stimulé, il voulut courir vers elle. Il s’en souvient très bien, il voulut courir mais n’en fit rien, il voulait jouir de l’impatience, sachant qu’en haut de la colline, ou quel que fût l’endroit où Teresa s’arrêterait, il s’approcherait, l’étreindrait fortement au point de sentir le frémissement de ses seins, l’embrasserait sur les lèvres, ouvrirait de sa langue cette bouche qu’il n’avait cessé d’observer depuis le premier jour et frôlerait sa langue.
Il se rappelle avoir pensé à cela presque avec douleur : il frôlerait sa langue.
Il se rappelle que cette pensée lui avait fait mal.
Et c’est ce qu’il ressent encore maintenant, mais il est seul. Il sait que Teresa marcha jusqu’en haut de la même manière, en se tordant, en montrant à sa façon son excitation, en tendant le cou dont les nerfs saillaient, en contractant légèrement les épaules, en arquant le dos, deux filles poussaient dans le même corps : celle qui désirait encore être belle et celle qui n’y pensait plus ; sa hâte était plutôt une attitude, comme si elle se défigurait à dessein et se moquait en même temps de son désir de lui plaire par un rire obscène.
Quand elle arriva en haut et s’arrêta, il vint dans son dos, la serra dans ses bras, il sentit dans la poitrine non pas le frémissement de ses seins, ni son excitation, ni un corps qui prend plaisir au contact du corps qu’il désire, ni un jeu, mais
son épaule
contractée et difforme, son épaule plus courbée, plus volumineuse que l’autre, la protubérance d’un os énorme, où tout son corps s’était concentré, enfermé dans cet os.
Il pensa : Je suis un monstre.
Mais ce n’était pas ce qu’il ressentait. Tout est bien, tout est réel ; voilà ce qu’il ressentait. Un homme et une jeune fille qui s’étreignent dans un bois. Et lui prenant les mains il la fit pivoter pour l’avoir en face. Il l’embrassa, trouva sa langue râpeuse, si humide qu’il semblait que l’excitation la faisait saliver comme un prédateur, les mains encore docilement pressées contre le ventre, les dents serrées après l’irruption du baiser pour ne plus le laisser entrer là, parce que là c’était douloureux, profond et nouveau. Son érection aussi commençait à se faire douloureuse. Élastique et douloureuse. Préparant le rite qu’il connaissait : sa faim habituelle, son avidité surtout, son envie de soulagement, son besoin impatient qu’il ne pouvait plus ignorer même s’il l’avait voulu, mais pas ici, pas maintenant, pas avec elle, pensa-t-il.
C’était une pensée propre, sa première.
Il l’accueillit avec fierté.
Avec douceur, sans douleur et sans effort, ce qu’il devait faire maintenant n’était pas difficile mais nécessaire, juste, acceptable. Attendre. Et se changer en moniteur, s’il redevenait un simple moniteur il se sentirait puissant d’avoir vaincu ce désir monstrueux et coupable.
Elle s’assit par terre, les jambes écartées et il vint à côté d’elle, il s’en souvient parfaitement, la terre s’était collée à ses mains humides, elle avait relevé sa jupe, mais pas pour s’exhiber, pas pour lui montrer quelque chose.
Non.
Elle l’avait fait pour rassembler les bâtonnets et les bouts de tissu, pour jouer à les transformer, mais il fallait maintenant qu’il s’implique dans cette transformation, qu’il s’identifie à ces objets, quels qu’ils soient, qu’il devienne ces objets. Il ne savait pas ce qu’il voulait lui dire. Il s’efforçait de reprendre sa respiration, de se concentrer pour réfléchir à quelque chose qu’il lui était urgent et difficile de formuler, aussi nécessaire qu’urgent et difficile. Mais il ne savait quoi.
Elle emmêlait ses doigts dans une ficelle en essayant de faire une croix avec deux bâtonnets, l’horizontal légèrement plus petit et fin que le vertical, et lorsqu’elle y fut parvenue, elle posa délicatement cette croix sur le sol en lui demandant de l’aider. S’il avait été capable de parler peut-être l’eût-elle regardé en souriant et traité de « maladroit », d’« idiot », parce que ses mains, le mouvement de ses bras, la gaucherie impatiente de ses jambes cherchant une position plus confortable, tout son comportement le qualifiait de « maladroit » et d’« idiot ».
Ne comprenait-il pas ce qu’elle voulait faire ?
Eh bien, non, il ne comprenait pas.
Son érection avait diminué et il en fut soulagé, il se pencha et essaya de concentrer toute son attention sur les gestes de Teresa dans lesquels il était impliqué, mais qu’il ne comprenait pas encore, auxquels il appartenait sans le savoir, car après avoir déposé la première croix sur le sol elle avait entamé la confection d’une autre, aussi élémentaire et bancale que la première, avec des bâtonnets qui, maintenant c’était clair, avaient été rigoureusement sélectionnés, qu’elle avait dû chercher, choisir, en les touchant et les flairant.
Il souhaita que son imperfection comme sa gaucherie se manifestent là entièrement, autant qu’elle serait capable de le supporter, non pour en guérir, mais pour vivre dans la vérité de ce qui était en train de se passer.
Quand elle eut terminé la deuxième croix, elle la posa délicatement sur l’autre. Puis elle se leva sans un regard pour Manuel. Il manquait quelque chose. Une chose qui devait être fondamentale car sa nervosité se concentrait maintenant dans ses yeux qui parcouraient le sol. Un regard qu’il lui était déjà arrivé d’aimer à deux ou trois occasions, celui de son anxiété d’être comprise. Alors elle le dévisagea longuement, émit un son guttural, comme un primate, et il se leva pour l’aider. Mais l’aider à quoi ? Il ne le savait pas.
Pas encore.
Il marcha à son côté tandis qu’elle tournait en rond et gravissait la pente, maintenant il se sentait comme un espion, bien qu’il n’eût rien fait, il pensa qu’il restait à peine vingt minutes avant le repas et lui fit face avec indignation.
Que veux-tu, dit-il, qu’est-ce que tu veux ?
Parfois il ne savait pas si elle comprenait ses questions. Il répéta : Qu’est-ce que tu veux, qu’est-ce que tu cherches ?
Elle répondit par un son qu’il ne sut interpréter, mais qui de toute évidence le rejetait comme un être inutile. Il la laissa seule et la vit aussitôt se pencher sur un arbuste, en arracher deux fruits rouges et ronds de la taille d’une châtaigne et se tourner vers lui, souriante, interrogative. Il répondit à son sourire en craignant qu’elle ne porte ces fruits à la bouche pour les manger.
Non, ne mange pas, on ne doit pas manger ça, lui dit-il mi-impératif, mi-suppliant.
Il ne savait plus sur quel ton lui parler, ni s’il était son tuteur, ou son amant, ou simplement un pervers qui profitait d’une jeune fille inconsciente.
Il voulait savoir ce qu’il était et ne le savait pas.
Ne mange pas ça, répéta-t-il, en espérant que prononcer ces mots allait instantanément le replacer dans son rôle de moniteur. Mais ces mots-là ne le changèrent pas en moniteur.
Ils firent de lui un amant.
Lorsqu’elle se rassit près de lui, elle lui demanda d’un geste bref de la main les croix qu’elle avait posées par terre et planta les fruits rouges aux extrémités des bâtonnets horizontaux. Puis elle noua un bout de tissu à l’une des figures. Alors il comprit. C’était d’une si renversante simplicité qu’il faillit éclater de rire.
Un homme et une femme.
Les figures d’un homme et d’une femme.
L’homme c’était lui, la femme c’était elle.
Elle les lia méticuleusement avec une ficelle qu’il n’avait pas vue, alla au pied d’un arbre et y creusa un petit trou où elle déposa les objets. Puis elle les recouvrit d’une pierre, les laissant seuls, comme deux amants dans l’obscurité. Et elle ne le regarda plus.
Mais il n’aurait pas dû commencer par là, se dit-il.
Il marche vers l’arbre. C’était cet arbre. Et cette pierre.
Il l’avait presque complètement oublié.
Il ne devrait pas faire ça, se dit-il.
Il soulève la pierre, elles sont là, les deux figures, sans tête maintenant, comme une prémonition.
Manuel et Teresa.