+ Charivari - Nancy Mitford
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Charivari

"Charivari" de Nancy Mitford,
traduit de l'anglais par Anne Damour.

« Non, dit Noel Foster, je regrette, pas assez séduisante. »
Il prononça ces mots d’un ton inhabituellement ferme et définitif et raccrocha le téléphone avec une détermination rare chez lui. Il s’inclina en arrière dans son fauteuil. C’est la dernière fois, pensa-t-il. Jamais plus, sauf peut-être s’agissant d’une des héritières qu’il entendait désormais poursuivre, il ne finirait une de ces interminables et ennuyeuses conversations par les mots : « Pas assez séduisante. »
Maintenant qu’il quittait son bureau pour de bon, il ne se sentait pas spécialement pressé de partir. À l’inverse des autres vendredis soir, il ne se précipita pas dans la rue ; au contraire il resta assis sans bouger et parcourut d’un regard réjoui cette pièce qui avait été sa prison pendant les deux années passées. Avec la divine certitude qu’il ne les reverrait plus, il considéra d’un air parfaitement détaché les vitraux (d’une chaude couleur ambrée, en verre bullé, semblable à du champagne) et les meubles anciens en chêne – qui offraient un décor charmant à la jolie dactylo miss Clumps, à la moins attrayante miss Brisket et à Mr Farmer, le chef de bureau. Cet aimable trio avait partagé sa cellule pendant deux ans, et il espérait sincèrement ne plus jamais revoir aucun d’entre eux. Il leur dit néanmoins au revoir avec chaleur, prit son chapeau et son parapluie, puis, riche et libre, sortit d’un pas tranquille dans la rue.
Depuis que la chance lui avait souri il n’avait pas encore eu le temps de quitter son minable logement d’Ebury Street, et il s’y rendit par habitude. Puis il téléphona à Jasper Aspect, conscient de faire une erreur de premier ordre. Les jeunes gens désargentés qui viennent d’apprendre qu’ils sont légataires d’un modeste mais appréciable héritage ne peuvent rien faire de plus stupide que de prévenir Jasper Aspect. Noel, qui avait été un intime de Jasper pendant la plus grande partie de sa vie, savait qu’il se conduisait avec une déplorable imprudence, pourtant une impulsion irrésistible le poussa vers le téléphone. S’y déroula alors la conversation suivante :
« Allô, Jasper ?
— Cher vieux frère, j’allais justement t’appeler.
— Oh, que fais-tu ce soir ?
— J’ai pensé qu’il serait extrêmement plaisant de nous offrir un petit dîner.
— Parfait. Je désirais justement te voir. Où allons-nous dîner – que penses-tu de Boulestins ? Nous pourrions nous y retrouver à huit heures ?
— Dis donc ! Tu sais que je suis fauché.
— C’est sans importance », dit Noel. Il garderait secrète sa formidable nouvelle jusqu’au moment où, disant la vérité à Jasper, il pourrait voir l’incrédulité puis l’aversion se peindre tour à tour sur son honnête visage. À nouveau Jasper affirma qu’il était dans l’impossibilité de payer, et à nouveau il fut rassuré, puis il raccrocha.
« Tout cela est extrêmement mystérieux, dit-il quand ils se retrouvèrent.
— Pourquoi ? demanda Noel.
— Eh bien, mon vieux, ce n’est pas tous les jours que l’on se fait régaler par toi, encore moins dans un endroit de luxe comme celui-ci. Pourquoi avoir choisi de m’inviter aussi fastueusement ? Cela m’intrigue au plus haut point.
— Oh, je désirais te voir. En réalité je veux te demander conseil concernant une ou deux affaires, et après tout il faut bien dîner quelque part, donc pourquoi pas ici ? » Et, cherchant son mouchoir dans sa poche, il en sortit négligemment une liasse de billets de dix livres, qu’il y remit ensuite d’un geste nonchalant.
Jasper resta impassible, contrairement à ce qu’avait espéré Noel. Il se borna à commander un deuxième champagne cocktail. Lorsqu’il eut été servi, il dit : « Bon, à la santé de la prison de Scrubs, mon vieux, j’espère que tu la trouveras confortable, tu pourras venir me voir de temps en temps quand tu sortiras, je n’ai aucune prévention à l’égard de mes amis taulards.
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire, dit Noel froidement.
— Vraiment ? Pourtant il est évident que tu as le feu aux fesses, me semble-t-il. Et je suppose que tu désires que je t’aide à te sortir du pétrin. Maintenant, je suggère que nous partagions, moitié moitié, et décampions ensemble. Cela te convient ?
— Non.
— D’abord tu ferais mieux de me dire franchement si tu as la police aux trousses. J’ai été poursuivi par la justice à Paris, nulle part ailleurs depuis, et il n’y a rien qui me soit étranger sur le sujet.
— Mon cher vieux, dit Noel avec assurance, j’ai bien peur que tu ne sois complètement hors sujet.
— Mais tu as demandé à me voir pour me demander conseil.
— Oui, en effet, j’ai pensé que tu pourrais me mettre en rapport avec une fille riche qui accepterait de m’épouser.
— Ça, par exemple, elle est bien bonne. D’abord, si j’étais assez chanceux pour connaître de riches héritières, est-ce que tu me vois te les offrir sur un plateau ? Et puis je ne pense pas que soit née la fille qui aurait envie de t’épouser.
— Oh, foutaise, les filles sont prêtes à épouser n’importe qui. Qui plus est, je suis un garçon plutôt séduisant, tu sais.
— Pas vraiment. De toute manière, laisse-moi te dire quelque chose. Faire la cour à des héritières est une occupation extrêmement onéreuse. Tu ne m’as pas jusqu’à présent laissé entrevoir combien tu as réussi à empocher, mais je suis sûr que ce n’est pas suffisant pour financer une entreprise de ce genre. Tu n’as aucune idée de ce que coûtent ces filles, les soirées, les déjeuners, les orchidées, les week-ends à l’autre bout du continent, et ce n’est qu’un début, j’en ai fait l’expérience, je sais de quoi je parle. Je crois que le pire, continua-t-il, emporté par son sujet, ce sont les coups de téléphone tôt le matin. La délicieuse petite chérie, blottie jusqu’au cou dans des oreillers de dentelle, aime les longs bavardages confortables entre neuf et dix heures du matin, sans se rendre compte que toi, pendant ce temps, tu grelottes au milieu de l’escalier de ta propriétaire tandis qu’une vieille femme frotte le linoléum autour de tes pieds. Et tout ça pour aboutir à quoi ? Quand elle se mariera avec son prince roumain elle te demandera peut-être d’être un de ces charmants jeunes gentlemen qui conduisent les invités à leur banc à l’église. Tout cela est terriblement déprimant, crois-moi.
— Comme tu causes, dit Noel, admiratif. On croirait entendre un livre. Je me demande pourquoi tu n’en écris pas un.
— Je le ferai quand j’aurai trente ans. Personne ne devrait écrire de livre avant trente ans. J’ai horreur de la précocité. Maintenant, Noel, crache le morceau, d’où vient tout ce fric ?
— Eh bien, si tu veux vraiment le savoir, une de mes tantes est décédée. Elle m’a laissé un peu d’argent.
— Ce n’est qu’un mensonge de plus, j’imagine. Les gens que nous connaissons ne font jamais d’héritage. C’est comme voir des fantômes ou gagner à l’Irish Sweep, on ne rencontre jamais les gens à qui c’est arrivé, seulement des gens qui connaissent des gens qui. Alors combien t’a-t-elle laissé ?
— Trois mille trois cent quatorze livres.
— Répète un peu.
— Trois mille trois cent quatorze livres.
— Ai-je entendu trois mille trois cent quatorze livres ?
— Exactement.
— Tu le jures ?
— Je le jure.
— Crois-tu que ta tante était en possession de toutes ses facultés mentales quand elle a rédigé son testament ?
— Sans aucun doute.
— C’est une somme tellement bizarre. Dans ce cas, Noel, vieux frère, je te présente mes très sincères félicitations. Et que comptes-tu faire des quatorze livres ?
— Comment ça ?
— N’as-tu pas remarqué que trois mille trois cents livres roule bien mieux sous la langue sans ce ridicule petit quatorze accroché à la fin ? La somme paraît plus importante, en réalité – les quatorze gâchent un peu le tout. Et par une étrange coïncidence, quatorze livres est exactement la somme que je dois à ma logeuse.
— Oh sans blague ? dit Noel avec lassitude. Veux-tu que je te répète ce que je me suis dit lorsque le notaire m’a téléphoné au sujet de cette affaire ? Je me suis dit, pas de cadeau d’argent à aucun des amis, et j’ai l’intention de m’y tenir, aussi laisse tomber, veux-tu ?
— C’est du pur bon sens de ta part. Donc tu as l’intention d’investir tout ce petit magot à la poursuite d’héritières ?
— J’aimerais rencontrer une gentille fille et l’épouser, si c’est ce que tu veux dire.
— C’est courir un risque effroyable. Autant miser tout ton argent sur un cheval et mettre aussitôt un terme à tes problèmes.
— Je n’ai pas le moindre problème. J’ai l’intention de mener une vie confortable et luxueuse pendant les six mois qui viennent, sur la base de six mille six cent vingt-huit livres par an.
— Et par la suite, une vie maritale sur une base encore meilleure. Je dois dire que c’est une perspective tout à fait séduisante – le seul hic est que tu ne connais aucune héritière.
— Pas pour le moment. Je pensais que tu en connaîtrais peut-être.
— Passe-moi le brandy, vieux.
— Dans ce cas, dit Noel en faisant signe au serveur – l’addition s’il vous plaît –, dans ce cas je pense que n’ai plus qu’à m’en aller. Je t’ai regardé suffisamment longtemps boire ce brandy hors de prix.
— Attends un peu, dit Jasper d’une voix chagrine, laisse à un vieux copain le temps de réfléchir. Je viens d’avoir une idée – passe-moi le brandy, mon cher. » Il se servit, remplissant son verre à ras bord. « Le Jolly Roger, dit-il.
— Quel Jolly Roger ?
— C’est une auberge à Chalford où j’ai séjourné autrefois quand je déménageais à la cloche de bois. Un petit endroit charmant, une charmante petite serveuse, je m’en souviens – Minnie ou Winnie, un nom comme ça.
— Merci, je connais quantité de charmantes serveuses. Ce n’est pas ce que je cherche pour le moment. Je crois que je ferais mieux de partir.
— Et si tu me laissais terminer.
— Excuse-moi.
— À un mile environ du village de Chalford se trouve la grille d’entrée de Chalford Park, et c’est là qu’habite la plus riche héritière d’Angleterre, à ce qu’on dit – Eugenia Malmains. Je n’ai pas pu tenter ma chance car à l’époque elle n’avait pas l’âge légal ; c’était il y a quatre ans. Elle doit avoir dix-sept ans aujourd’hui. Personne ne sait rien sur elle parce qu’elle vit avec ses grands-parents qui sont timbrés – je la crois d’ailleurs assez timbrée elle-même.
— Ce n’est pas un problème. Elle ne peut pas l’être davantage que les filles que l’on rencontre à Londres. Je n’ai pas l’impression que cela vaille la peine d’approfondir la question, mais il se pourrait que j’aille passer un week-end dans ce pub – où se trouve Chalford ?
— À une dizaine de milles de Rackenbridge, c’est la gare de chemin de fer. Le meilleur train est celui de 4 h 45 qui part de Paddington.
— Eh bien, merci beaucoup, vieux frère. J’espère te revoir bientôt.
— Je l’espère aussi. Merci pour cet excellent dîner. »
Ils parlaient avec nonchalance. Ils n’étaient pourtant pas dupes quant à leurs intentions mutuelles, et Noel ne fut aucunement surpris lorsque, arrivant à Paddington le lendemain afin de prendre le train de 11 h 50 pour Rackenbridge, il trouva Jasper qui l’attendait sur le quai.
À regret il lui prêta la livre pour son billet, et d’un air morose le suivit dans le wagon-restaurant de première classe. Les jeunes gens peu fortunés qui viennent d’apprendre qu’ils sont bénéficiaires d’un gentil petit héritage devraient se garder d’appeler Jasper Aspect au téléphone.
Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, pensa Noel avec amertume.