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Michael Collins Minuit dans une vie parfaite

"Minuit dans une vie parfaite" de Michael Collins,
traduit de l'anglais par Isabelle Chapman.

Tout a commence au bord du précipice de la quarantaine,
au sein d’un mariage sans enfant, lorsque je
me suis trouve confronte aux statistiques : j’avais désormais
moins d’années devant moi que derrière. Lori, ma
femme, faisait face a la même échéance – la mort était
notre avenir –, et de trois ans mon ainée, a l’âge navrant
de quarante-trois ans, sa crise semblait plus sérieuse que
la mienne. Son compte à rebours biologique était lance,
et comme elle n’avait pas réussi a tomber enceinte ≪ a
l’ancienne ≫, elle s’était sentie obligée de nous livrer
tous les deux corps et âme aux bons soins de la science,
attifes de blouses ouvertes dans le dos, condamnes  être
examines, palpes, auscultes, dans une ultime tentative
de donner la vie.
Inutile de dire que cette année a été la plus périlleuse
de notre histoire. Il était fort probable que la fécondation
aurait lieu non pas dans l’abandon d’une brulante
étreinte, mais au fond d’une boite de Pétri, ou, comme
un ado timide que l’on propulse sur une piste de danse,
un spermatozoïde irait s’aventurer a l’intérieur d’un
ovule.
Des le départ, j’étais contre.
Je me rappelle encore ce dimanche matin d’automne
ou nous avons rempli les papiers de la clinique. Implicitement
je savais que l’enjeu s’épelait liberté. Égoïsme
oblige, il était entendu que le dimanche, nous trainions
au lit, dans une indécision voluptueuse, responsable de
rien ni de personne, hésitant entre un petit déjeuner
tardif et un déjeuner style brunch, tout en effectuant
des sondages dans les profondeurs abyssales de l’édition
dominicale du New York Times.
Déjà, rien qu’en feuilletant les formulaires, et en laissant
de cote la paperasse médicale et financière, j’étais
tombe sur des bons de réduction pour une parure de lit
Elmo a cent quatre-vingt-dix-neuf dollars, plus frais de
port, et une enveloppe portant un cachet de cire rouge,
un sceau royal. L’enveloppe contenait un coupon qui
permettait éventuellement de gagner des billets pour
l’enregistrement de l’émission Bozo le Clown – cinq ans
d’attente en moyenne pour ceux qui s’inscrivaient sur la
liste. Tout cela accusait la vanité qu’il y aurait a s’aventurer
dans un royaume dore de l’enfance régi par la
nécessité.
La décision se trouva en outre temporairement suspendue
lorsque, en ouvrant le formulaire qu’elle devait
compléter par des précisions sur son passe gynécologique,
Lori fondit en larmes au souvenir d’un avortement
datant de ses années de lycée, une époque ou, a la
croire, elle tombait enceinte en un battement de cils.
Dans mon esprit, cet incident de parcours ne portait
pas ombrage a notre bonheur conjugal. C’était de l’histoire
ancienne, quelque chose que j’avais entendu évoquer
en passant, et pourtant, nous voila bel et bien saisis
de mélancolie abortive et embrayant sur la question de
Dieu. Pour être exact, lorsque Lori aborda le sujet de la
pénitence, je lui fis remarquer que Dieu était peut-être
en mesure de tout voir, mais en avait-il vraiment envie ?
Je citai a l’appui la Shoah et la famine en Afrique.
«  Crois-tu qu’Il ait quoi que ce soit a foutre du sexe
avant le mariage ? » lui dis-je.
Cela se termina par une bonne petite dispute.
Apparemment, la culpabilité l’avait poursuivie toute
sa vie d’adulte, et de manière irrationnelle, elle attribuait
son infertilité a un châtiment divin.
L’affaire de l’avortement ne m’était donc pas inconnue.
Un garçon nomme Donny Machin-kowski avait
mis Lori en cloque. La première fois que j’en avais
entendu parler, c’était peu après le début de notre vie
commune, sur une route qui traversait un paysage aux
allures de no man’s land entre Milwaukee et Chicago
au retour d’une visite a ses parents. La mère de Lori
avait passe la soirée a chanter les louanges de feu le petit
copain de sa fille, surnomme «  le prince ukrainien »,
qui (l’hiver ou un mémorable blizzard avait frappe Eau
Claire) avait joue dans l’équipe de curling de l’Etat.
Lori avait eu un faible pour lui pendant toutes ses
années de lycée – c’est ainsi que sa mère présentait la
chose avec cette ardeur déconcertante que provoquent
les bouffees de nostalgie, me faisant comprendre que si
le mauvais sort ne s’en était pas mêlé, il serait toujours
de la famille. Le prince, en effet, était mort un an
plus tard, en 1971, alors que la guerre du Vietnam se
terminait. Le chromo de cette vie courte et douce amère
aurait pu être convaincant si je n’avais su que,
avant de se tirer au Vietnam, ledit ≪ prince ≫ avait
engrosse Lori.
N’empêche, la véritable question, au-delà de toute
considération philosophique et spirituelle, était la
suivante : Lori devait-elle oui ou non confesser son avortement
sur le formulaire ? Cela changerait-il quelque
chose aux procédures de la clinique ? En petits caractères
il était écrit que la clinique devait disposer de tous
les détails de votre cas.
Lori se tourna vers moi : « Crois-tu que si j’avoue
que je me suis fait avorter a l’époque ou c’était illégal, je
risque d’être poursuivie ?
— N’avoue rien ! Mens !
— Parfois j’ai l’impression que j’ai rêvé, dit-elle, soudain
apaisée.
— C’est possible. »
Laissant Lori aux joies de la paperasserie, je me retirai
dans notre chambre pour passer mon appel du
dimanche matin a ma mère dans son établissement
d’hébergement pour personnes âgées indépendantes,
l’EHPAD Potawatomi.
La seule prétention a la célébrité de cette maison
consistait en son emplacement, soit a moins d’un mile
de l’endroit ou en 1959 s’était écrasé l’avion transportant
Buddy Holly, Ritchie Valens et le Big Bopper ; le
jour ou la musique est morte, pour reprendre les paroles
de la chanson de Don McLean, ≪ American Pie ≫.
Musique a part, c’était le lieu ou ma mère était censée
mourir, sauf que, pour compléter mon palmarès de
promesses brisées, j’étais sur le point de ne plus pouvoir
honorer les factures et, déposant le joug du devoir filial,
de la livrer aux chiens de l’assistance sociale.
Le fait que je ne rajeunissais pas et que je galérais exacerbait,
a mon avis, la dureté de cette décision, même si
en me payant le luxe de rationaliser, au terme d’un raisonnement
tire par les cheveux, je me plaisais a penser
que la relation parent-enfant relevait de la seule catégorie
d’amour vouée a terme a la séparation. N’empêche,
j’avais conscience de la portée de mon geste : l’abandon
d’un être en vie en faveur d’un être encore a naitre.
J’avais vu un assez grand nombre d’adorables tetes
blondes, de soi-disant petits génies, pour savoir que je
m’apprêtais a sacrifier ma mère a la perspective médicalement
assistée de perpétuer l’espèce en donnant le jour
a des cons qui, un jour ou l’autre, cela ne faisait pas un
pli, me laisseraient au bord de la route.
Cela en disait long sur ma fibre paternelle. Je me sentais
aussi taille pour la paternité que le roi Herode !
Bien entendu, j’aurais pu supplier Lori de comprendre
la situation de ma mère ou me montrer plus
franc a propos de la mauvaise passe que je traversais,
mais je reculais devant cette indignité et l’aveu que j’étais
aux abois. D’emblée, dans notre relation, j’avais surcompense
d’une manière qui m’interdisait de m’essayer
avec elle a la franchise, tant je m’étais répandu en mensonges
éhontés sur mes succès d’écrivain et de script
doctor a Hollywood.
La réalité était tout autre.
En dépit de deux romans publies et du classement de
l’un d’eux parmi les meilleurs livres de l’année du New
York Times, je gagnais moins qu’une secrétaire a la fac,
ou j’enseignais parfois au titre de charge de cours. Pire,
et bien plus inquiétant, au moment ou je rencontrais
Lori, mon troisième manuscrit, qui m’avait tenu dans
les chaines pendant quatre ans, avait été refuse par
toutes les maisons d’édition de New York.
A mesure que notre couple se consolidait, j’escamotais
sous un habile baratin les paquets de pognon que je
lui avais fait miroiter, évoquant l’art avec un grand A et
la crise du livre, et ajoutant que je travaillais a une résurrection
de mon roman que j’avais rebaptise L’Opus.
Si j’ai quelque chose a reprocher a la Lori des premiers
jours, c’est sa crédulité, a moins, ce qui serait plus
grave, qu’elle n’ait choisi la facilite en préférant ne pas
voir dans mon jeu. Toujours est-il qu’elle ne m’a jamais
mis au pied du mur. Je mentais peut-être trop bien.
Difficile de déchiffrer le passe.
Je me rappelle l’avoir, lors d’un de nos premiers
rendez-vous officiels, observée pendant qu’elle examinait
sur leur rayonnage les nombreuses traductions
de mes deux romans. Elle se prétendait intimidée a
l’idée de se trouver en présence d’un auteur vivant.
Eh bien, je me sentais fier d’inspirer un pareil respect
compte tenu de ce qu’était la réalité de ma situation.
Pour elle, ma carrière n’avait rien a voir avec la routine
écœurante d’une existence ordinaire. A l’époque,
elle voyait en moi quelque chose que je ne voyais pas
moi-même.
Pour tout dire, c’est elle qui m’a couru après. Nous
nous étions déjà vus pas une fois, mais deux, avant que
je m’avise de la regarder vraiment. C’est elle qui m’a
rappelé les circonstances de notre première rencontre,
car pour ma part j’en conservais un souvenir plutôt
vague. J’écrivais pour un magazine masculin un papier
sur une opération humanitaire au profit d’une association
de défense des animaux sur le thème « Adoptez un
chien pour une journée », une bonne excuse pour
draguer dans les parcs a chiens des jardins publics
des jeunes cadres dynamiques et coincées. Soudain, le
doberman de Lori, Brutus, leva sa gueule de cerbère
en permission de l’Enfer de la paire de couilles aussi
grosses que des couilles d’homme qu’il était en train de
lécher voluptueusement, pour se jeter sur le batard de
fox-terrier que j’avais adopte pour la journée.
Bref, je me souvenais seulement des couilles du clebs.
La deuxième fois, ce fut a un gala au profit d’une
association de survivants du cancer. Une survivante,
Denise Klein, avait suivi un de mes cours du soir
d’autofiction. Denise était une amie personnelle de
Lori. Me reconnaissant, Lori fit monter les enchères
jusqu’a neuf cent cinquante dollars uniquement pour
réserver sa place dans un cours d’écriture de six
semaines anime et offert a la cause par votre serviteur.
L’atelier avait entame sa troisième semaine quand je
m’aperçus de son existence. Elle venait de se couper
les cheveux et arborait la coiffure rendue célèbre par
Mia Farrow dans Rosemary’s Baby. La semaine d’après,
lorsque je la complimentais sur la profondeur émotionnelle
de son travail – un tissu d’inepties élégiaques a
propos d’un certain Toby, un chat qu’elle avait eu
quand elle était petite – dans une étreinte post-coïtale
chez moi, dans mon appartement, elle m’avoua les
détails peu glorieux, pour elle, de notre première rencontre
au parc a chiens.
Je sais maintenant que c’est son attirance pour moi
qui m’a séduit en elle. Elle me confortait dans la voie
lamentable menant tout artiste a se laisser un jour ou
l’autre guider par son public.
Lors d’une de ces premières rencontres amoureuses,
alors qu’elle était lovée contre moi, elle me révéla son
âge et la fragilité intrinsèque de son tempérament. A
trente-sept ans, elle admettait ouvertement qu’elle souffrait
de confusion personnelle et spirituelle, ainsi que de
troubles émotionnels, sous-entendu, elle avait eu des
histoires de cul peu reluisantes. Elle confessait aussi un
égoïsme qui l’avait incitée a se focaliser sur sa carrière.
Et se décrivait elle-même sous le terme de marchandise
endommagée !
Elle correspondait presque à la perfection au profil
que je recherchais.
Au cours de ces premières rencontres, dans l’espace
de silence que deux adultes génèrent entre eux et dans
lequel la Vérité peut émerger, j’eus la sensation qu’elle
entretenait envers les hommes une certaine lassitude,
d’autant plus intense après ce qui était arrive à une
amie d’amie, une divorcée qu’un amant d’un soir
avait ligotée sur son lit et sodomisée avant de se sauver
sans la libérer. Elle avait été trouvée le lendemain matin
par son enfant.
Devant la noirceur de la psyché masculine et le mal
que les êtres humains sont capables de s’infliger les uns
aux autres, elle avait peu ou prou renonce a l’amour. De
son propre aveu, les bons partis avaient les uns après les
autres convole avec d’autres, ou plutôt, comme elle me
le confia non sans une pointe de dérision une fois que
nous nous sommes connus un peu mieux, tout ce qui
lui restait, c’étaient les pédés et maintenant les écrivains.
Portes par ces instants privilégies de cocooning, après
être sortis ensemble seulement trois mois, en vertu du
principe que nul ne peut vivre dans un état d’isolement
émotionnel, nous nous sommes, moi a l’âge de trente cinq
ans, et Lori a trente-huit, lies l’un a l’autre pour le
meilleur et pour le pire au cours d’une tranquille escapade
qui nous a menés devant le juge de paix et les
fameuses éclusées de Sault-Sainte-Marie.
Lori s’est bornée a prendre son lundi. Il n’y a pas eu
de lune de miel.
Je pensais que ce que nous avions développe au cours
des années qui suivirent était riche : nous nous comportions
en adultes, nous nous suffisions a nous-mêmes,
nous avions réduit nos besoins au minimum, nous
étions immunises contre les diktats de la mode et la
pulsion de consommation.
Lori connut une panne dans sa vie active, une brève
période de chômage causée par une OPA hostile qui
m’incita a imiter sa signature pour obtenir un crédit
souple gage sur l’appartement afin de payer nos factures
et la maison de sante de ma mère, bien que, au bout du
compte, Lori fut réembauchée et promue au sein de la
même société une fois celle-ci restructurée.
Bref, pendant ces quelques années, je pus écrire tranquille,
coupe de la soi-disant vraie vie grâce aux revenus
de Lori, libre de m’enfoncer gaiement dans le bourbier
de L’Opus, voguant inexorablement vers un naufrage
silencieux dont Lori avait l’élégance de ne jamais parler,
ou qu’elle ne comprenait pas.
Toutefois, la providence s’en mêla dans la deuxième
année de notre mariage, le jour ou mon agent, grâce
a des textes que je lui avais envoyés plusieurs années
auparavant, me décrocha un contrat de nègre pour un
vénérable auteur de polars : Perry Fennimore. Une
aubaine qui redonna du pep a ma carrière, et a mon
compte en banque.