+ Gin et les Italiens - Goldie Goldbloom
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Gin et les Italiens

"Gin et les Italiens" de Goldie Goldbloom,
traduit de l'anglais par Eric Chédaille.

Prologue

Il se trouve aujourd’hui encore à Wyalkatchem des gens pour raconter des anecdotes liées à l’arrivée des Italiens dans le Wheatbelt et relater la fois où les Toad emmenèrent deux prisonniers de guerre au bord de la Moore en quête d’un coin de pêche. On vous expliquera qu’il n’y a pas de route pour descendre à la rivière, ni même une piste, que le pays est fort accidenté, que Gin Toad était grosse de six mois et que ce fut miracle si son enfant non désiré ne se décrocha point pour choir dans la poussière comme une guenille sanguinolente. Cinquante ans plus tard, tout en buvant leur thé à petits traits et en suçotant leurs dents mal ajustées, ces gens font toujours des gorges chaudes sur la façon dont ces Toad fricotaient avec l’ennemi. Ils vous rapportent que des gamins bombardèrent de pierres et de tomates la charrette transportant les Toad et les prisonniers de guerre, et que des femmes qui attendaient le train pour Perth se les montrèrent du doigt. Gin Toad dut empêcher les prisonniers de saluer en retour, leur expliquant que ces femmes pensaient que les Italiens avaient tué leurs fils, là-bas en Libye. Elles les tenaient pour des assassins.
Et si c’est votre jour de chance, ces vieux croûtons de Wyalkatchem, de Binjabbering ou de Goomalling sortiront leurs albums crasseux afin de vous montrer les articles qu’ils découpèrent dans les journaux en 1944 au sujet de Gin, de Toad et d’Antonio, l’Italien.


Première partie

J’étais cachée dans le verger, faisant mine de vérifier qu’aucune bestiole ne boulottait les fruits en pleine formation, quand les prisonniers de guerre italiens débarquèrent de la verte Chevrolet du sergent : un type tout petit, à cran, qui faisait des écarts tout en agitant sa crinière de jais, un vrai cheval de course, âgé de seize ans tout au plus ; l’autre, un bahut ambulant, revêtu d’un inconcevable uniforme magenta avec à la boutonnière une tache rose que je crus être une immortelle. De drôles de prisonniers. On aurait plutôt dit deux obscurs artistes français minaudant derrière le conservateur d’un musée d’art primitif. Le conservateur en question, Toad , mon époux, montra la maison, et je l’imaginai leur disant : « Et voilà le chef-d’œuvre toadesque, la ferme, peinte à toute vitesse en 1935 avant que ma femme ait son premier. Notez la cheminée en pierre délicieusement excentrique, la véranda de guingois, les enfants hâlés tapis sous le mûrier. » Les voyant approcher, Boss Cockie, le cacatoès apprivoisé, dressa sa crête et marmonna en sourdine : « Boucle-la. Fiche le camp, satané volatile. »
J’ai eu trente ans l’année où les Italiens arrivèrent dans notre ferme de l’Ouest australien, et j’avais peur d’eux, terriblement peur de ces hommes très portés sur la chose, à ce que nous avions lu, de ces violeurs au petit corps compact, au regard brûlant de Latins, de ces hommes capables de tout. Bien sûr, nous ne savions pas grand-chose à leur sujet, seulement ce que nous avions entendu à la TSF ou lu dans le journal ; or si Mr Churchill avait déclaré qu’en Italie les ânes volaient, je crois bien que nous l’aurions cru. Pour ce qui était de nous, les femmes de la région, aucune ne voulait des Italiens ; mais qui étions-nous pour dire notre mot ? Il était impossible de trouver des bras pour les labours, les semailles et la tonte, les jeunes gens étant partis se faire crever la paillasse en Europe, en Nouvelle-Guinée, en Afrique du Nord ; et ceux de leurs aînés qui avaient contracté un engagement comme volontaires dans la Défense passive étaient à l’exercice sur le terrain de football, à cent lieues de penser que leurs mines ratatinées suffiraient à repousser n’importe quelle invasion japonaise. Les hommes étaient denrée rationnée comme tout le reste, et c’est pourquoi, quand les autorités proposèrent des prisonniers de guerre comme travailleurs agricoles, les instances concernées furent aussitôt assaillies par des fermiers en quête de main-d’œuvre.
Je n’ignorais pas que ces rastaquouères étaient en chemin ; c’est pour cette raison que je m’étais cachée dans le verger, en position accroupie, chaussée de mes bottes de caoutchouc, le bas de la robe ramassé dans la main. Plus de soixante arbres y étaient en pleine floraison, et tout en m’efforçant de respirer, car le parfum des fleurs de ces orangers était d’une suavité suffocante, je m’appliquais à faire tomber les pétales qui se déposaient dans la vallée de tissu entre mes genoux. Les lapins, ces satanés lapins, avaient écorcé tous les greffons d’amandier nouvellement plantés, dont les bourgeons flétrissaient déjà.
Je ne voulais pas mettre ces hommes dans l’ancienne chambre de Joan. Je ne voulais pas d’eux chez moi. Mais on ne pouvait tout de même les loger dans le hangar de tonte comme des moutons, c’est pourquoi il me fallut récurer ladite chambre – en fait, un cloisonnement minuscule pris sur la véranda –, cirer le plancher en jarrah et mettre sur les vieux lits d’hôpital des draps aussi blancs et roides que des os. En guise de touche finale, bien insincère geste de bienvenue, je fourrai des rameaux de mimosa dans une boîte de conserve que je plaçai sur une caisse entre les deux lits. J’avais également fait le ménage dans toute la maison, en sorte que si les prisonniers nous assassinaient dans notre sommeil, les voisins n’eussent pas matière à médire. J’avais chargé les enfants, Mudsey et Alf, de ramasser les déjections que leur agneau orphelin avait déposées sur la véranda. Je pensais à des côtelettes, avec une sauce à la menthe, de la mitraille de pommes de terre, et – en sus – une fricassée de cervelle.
Je me doutais de la raison pour laquelle Toad ne conduisait pas les Italiens à leur chambre ; et, même si je savais que ce n’était pas bien, même si ce qu’il projetait de leur infliger constituait probablement une violation de la convention de Genève, j’attendis en gloussant de plaisir dans le verger plein de vie, attaquée par des escouades d’abeilles ivres de vin d’orange. Tous mes sens marchaient de conserve avec ces hommes, dans l’attente des hurlements de ces mangeurs d’enfants quand ils se verraient précipiter dans le bain antiparasitaire. Ils feraient un plat sur cette eau nauséabonde, chargée en arsenic, et s’interrogeraient sur ces grasses boulettes noires flottant à côté d’eux comme autant de mines magnétiques. Ils en seraient à ôter la merde de mouton de leurs sourcils lorsqu’à l’aide de sa houlette Toady les enfoncerait une fois encore sous la surface.
Il va falloir excuser mon langage. Gin Toad n’est plus une dame.
Pour ça, ces hommes ne seraient pas du tout contents de se faire épouiller selon la méthode que, par ici à Wyalkatchem, nous appliquons à nos moutons. Il se pouvait même qu’ils se plaignissent auprès des autorités. Mais le jeu en valait la chandelle, vu que cela ferait une excellente histoire. Une histoire à se raconter des années durant.

Toady me confia par la suite que lorsqu’il avisa les chaussures en cuir de Cordoue d’Antonio Cesarini, il lui fit signe de les ôter. Pareils égards n’évitèrent pas aux deux hommes le plongeon dans la longue fosse en béton que des milliers de moutons venaient de traverser à la nage pour se défaire de leurs puces, tiques, poux et autres parasites suceurs de sang, mais ils épargnèrent leurs souliers, et tout particulièrement lesdites chaussures à bout golf, articles de grand luxe et extravagance tout italienne. Toady les caressa longuement pendant que les deux autres s’égouttaient et se séchaient au chaud soleil printanier. Le cuir paraissait avoir été tanné dans du sang et dégageait un arôme entêtant qui lui rappelait le seul et unique cigare qu’il eût jamais fumé. Les semelles étaient fines comme du papier, sans la moindre griffure, incroyablement neuves. Toady venaient de ressemeler pour la troisième fois ses antiques brodequins avec des lamelles d’écorce d’eucalyptus.
Il tâcha de se rappeler que les Italiens étaient des cochons de fascistes, des lâches, et aussi des prisonniers, d’humbles esclaves coincés dans l’hinterland australien ; y voyant toutefois une manifestation de jalousie, il renvoya d’un coup de pied les souliers à leur propriétaire et se rasséréna en se disant qu’il avait éraflé ces saloperies avec son croquenot.


Toad signifie crapaud. Le texte compte deux autres patronymes signifiants : Walleye (strabisme) et Cleverish (assez futé). (Toutes les notes en bas de page sont du traducteur.)