+ Parrot et Olivier en Amérique - Peter Carey
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Peter Carey Parrot et Olivier en Amérique

"Parrot et Olivier en Amérique" de Peter Carey,
traduit de l'anglais (Australie) par Elisabeth Peellaert.

Olivier
I
Il ne faisait aucun doute pour moi qu’une chose cruelle
et catastrophique s’était produite bien avant ma naissance
et pourtant le comte et la comtesse, mes parents, ne m’ont
jamais révélé quoi. En conséquence, mon organe de la curiosité
est devenu excitable et j’étais, enfant, de constitution la
plus nerveuse et maladive qui se pût concevoir – maigre,
pâle, grimpant partout, furetant dans tous les fossés et les
greniers du château de Barfleur.
Songez pourtant: Étant donné la férocité de mes investigations,
n’est-il pas un peu louche que je ne sois jamais
tombé sur le célérifère*1 de mon oncle?
Peut-être le célérifère* était-il chose connue dans votre
famille. Dans la mienne, c’était, comme tout le reste, un
mystère. Cette bicyclette en bois malcommode, fabriquée
par mon oncle Astolphe de Barfleur, ne fut découverte que
le jour où un couple de couvreurs itinérants la virent sanglée
aux poutres. Pourquoi sanglée, je l’ignore, je ne comprends
pas non plus pour quelle raison mon oncle – car
j’imagine que c’était lui – avait, pour cette besogne, choisi
deux colliers de chien en cuir. Il est dans mon caractère
d’imaginer quelque tragédie – la mort de chiens fidèles par
exemple – mais peut-être tout simplement mon oncle
n’avait-il que ces colliers de chien sous la main. Quoi qu’il
en soit, c’était typique des énigmes tapies au fond du château
de Barfleur. Au moins ce n’est pas moi qui l’ai trouvée
et, encore aujourd’hui, je frémis à l’idée de la façon
dont ma mère aurait réagi si cela avait été le cas. Ses
émotions étaient toujours imprévisibles. Quant à ses
sentiments maternels, ceux-ci ne s’exprimaient pas de
manière conventionnelle, mais je me délectais de ces
moments, en aucun cas exceptionnels, où elle craignait
pour ma vie. Il est attesté qu’en l’an 1809 elle a appelé le
médecin à cinquante-trois reprises. Vingt ans après elle prendrait
encore les mesures les plus extravagantes pour me sauver
la vie.
Mon enfance ne fut ni bénie ni ternie par le célérifère*,
et je ne l’aurais même pas évoqué du tout si – tenez, là, nous
l’avons sous les yeux.
Naturellement, le dessinateur autrichien ne parvient pas
à faire ressortir les trois dimensions.
Cependantþ:
Peut-il exister véhicule mieux approprié à la tâche que
je me suis si étourdiment assignée, et à laquelle vous, au
fait, avez prêté appui en prenant ce volume entre vos mainsþ?
Car vous avez accepté d’être transporté dans mon enfance
où il sera prouvé, ou, sinon prouvé, du moins fortement
suggéré, que la forme de mon crâne, ma phrénologie singulière,
le volume de mes poumons ont été déterminés par
de mystérieuses pressions exercées au cours des années précédant
ma naissance.
Nous allons donc croire que nous avons disposé d’une
grotesque et antique bicyclette au cadre de bois en forme
de cheval, et naturellement si c’est par ce moyen que nous
devons approcher ma maison, nous devons nous préparer
à pousser le passe-temps de mon oncle dans les bosquets
sur un tapis de branches mortes. Il ne sert pratiquement à
rien dans ces bois au terrain accidenté où, en compagnie
de l’abbé de La Londe, mon cher Bébé, j’ai abattu des rossignols
et des moineaux en si grand nombre que j’en ai
couvert de bleus ma petite épaule.
«þAttention, Olivier cher, faites attention.þ»
Nous pouvons oublier les saignements de nez pour
l’instant, bien que pour être réaliste il faille déjà anticiper
le sang – des jets spectaculaires, des flots splendides –,
mon corps ayant toujours été un contenant trop mince
pour les passions qui couraient dans ses veines, mais puisque
nous inventons notre aventure, nous allons admettre qu’il
n’y a pas de sang, pas de compresses, pas de sangsues, pas
de galops effrénés pour aller arracher le médecin à son
déjeuner.
Et ainsi donc, nous lecteurs pouvons quitter la soyeuse
et traître Seine, traverser les bois accidentés et pénétrer
sur le sentier qui traverse les tilleuls et moi, Olivier-Jean-
Baptiste de Clarel de Barfleur de Garmont, aristocrate de
Myopie, je suis libre de voler comme Mercure tout en
indiquant le flou du potager à gauche et l’aquarelle indistincte
du verger à droite. Voici les effluents de la route de
village par laquelle je peux voguer, glisser, aussi aveugle
qu’une chauve-souris, entre les grilles ouvertes du château
de Barfleur.
Bonjour, Jacques, bonjour, Gustave, Odile. Je suis de
retour.
Tout de suite à droite se trouve le palais de justice de
Papa où il célèbre les mariages des jeunes paysans, leur épargnant
ainsi le service militaire et une mort prématurée
dans l’armée de Napoléon. Inutile de dire que nous ne
sommes pas partisans de Bonaparte et que mon papa
laisse les intrigues aux autres. Nous menons une vie tranquille,
dit-il. En Normandie, en exil, dit-il également. Ma
mère dit la même chose, mais avec plus d’amertume. Il n’y
a que dans notre architecture que vous pourriez déceler
des signes de notre puissant traumatisme familial. Nous
menons une vie tranquille, mais notre cour ressemble à un
champ de bataille, sa rigueur d’autrefois insultée par un
océan de tranchées, de fortifications, de boue rouge, de sable
blanc, de dalles grises et de cinquante-quatre forsythias
aux racines enveloppées de toile de jute. Afin que la cour
atteigne sa gloire véritable, l’architecte autrichien a été installé
dans la chambre Bleue avec ses tables à dessin et ses
crayons. Vous pourrez en passant apercevoir cette pédante
créature.
J’ai omis de signaler le défaut le plus sérieux présenté par
le véhicule de mon oncle – l’absence de guidon. Il a bien
d’autres défauts, mais qui s’en soucie vraiment? Le célérifère*
à deux roues était une de ces machines éblouissantes
dont on commence par se moquer parce qu’on ne voit pas
à quoi elles peuvent servir jusqu’au jour où, dans une grande
précipitation, tel un valet italien tombant dans l’escalier,
elles se présentent à nous, indispensables, concrètes, extraordinairement
utiles.
Les années avant 1805, quand on m’a apporté à ma
mère pour me nourrir, étaient une époque d’inventions
de grande beauté et de grande terreur – je m’en suis très
vite rendu compte sans savoir exactement en quoi consistaient
la beauté ou la terreur. Ce que je comprenais
s’appuyait seulement sur ce que nous nommons l’agrégat
symbolique: c’est-à-dire la confluence des secrets, le goût
troublant du lait de ma mère, ma propre respiration, le meuglement
vraiment horrible et continuel des bêtes condamnées
qui, particulièrement les après-midi d’hiver, à l’heure
où les serviteurs ont encore oublié d’allumer les lanternes,
m’affligeaient incroyablement.
Mais des centaines de mots ont été épuisés et il est temps
certainement d’entrer dans ce château, en passant tranquillement
sur nos deux roues entre deux grandes portes bleues
où, ayant tourné tout de suite à droite, nous serons catapultés
tout le long de la longue et haute galerie, roulant si vite
que nous pousserons des cris et que nous aurons juste assez de
temps pour remarquer, à gauche, le vaniteux architecte et
son frêle assistant aux cheveux blonds. À droite – regardez
vite – se trouvent six hautes fenêtres, chacune présentant
l’inquiétant chaos de la cour, et les grilles, devant lesquelles
les paysans et leurs bêtes laissent tomber sans répit de la
paille et des matières fécales.
Vous pourriez aussi observer, entre chaque fenêtre, le
portrait d’un Garmont, d’un Barfleur ou d’un Clarel, une
lignée qui remonte si loin dans le temps que si mon père,
à l’époque la plus noire de la Révolution, avait essayé de
brûler toutes les lettres et tous les documents permettant
de le relier irrévocablement à ces nobles privilèges et
périls, il aurait vu ses papiers s’envoler vivants du bûcher
dans la cour, quatre cents ans d’histoire se transformer en
corbeaux de feu, portés par des ailes de flamme, une plaie,
montant dans un ciel turquoise et glacé que je n’ai pu voir,
n’étant pas encore né.
Mais aujourd’hui le ciel est clair et ensoleillé. La longue
galerie est une piste pavée de marbre et nous glissons vers
cette porte basse et sombre, le petit oratoire où Maman
passe souvent ses matinées à prier.
Comme ma mère n’est pas en train de prier, nous devons
porter notre machine pour lui rendre visite. Que quiconque
ait pu choisir du chêne pour un tel engin dépasse
l’entendement, mais il est clair que mon oncle était un
artiste peu ordinaire. À présent dans cet escalier interminable,
je sens le lent passage de mon souffle comme une
râpe à l’intérieur de ma gorge. Ce n’est pas drôle, monsieur,
mais ne soyez pas inquiet, je suis peut-être un petit garçon
maigre aux épaules tombantes et aux bras grêles, mais j’ai le
sang froid et fort et je suis capable de traverser la rivière à la
nage, d’abattre un oiseau et de porter le célérifère* jusqu’au
deuxième étage où je vais vous présenter à la silhouette
enveloppée d’une cape, les yeux bandés sur le lit de repos,
ma mère, la comtesse de Garmont.
Pauvre Maman. Voyez comme elle souffre, le visage
tendu, luisant dans l’obscurité. Dans sa jeunesse elle n’était
jamais malade. À Paris, c’était une beauté, mais Paris lui a
été confisqué. Elle a son hôtel rue Saint-Dominique, mais
mon père est un homme prudent et nous sommes en exil
à la campagne. Ma mère porte le deuil de Paris, bien que
parfois elle fasse penser à une pénitente. A-t-elle commis
un péché? Qui pourrait me le dire? Elle porte des vêtements
sombres et amples comme il sied à une femme
pieuse. Sa vie est une sorte de martyre sacré dont le déroulement
se situe sur un plan au-dessus de l’enfant qui trahit
ses espérances.
Moi aussi je suis malade, mais en aucun cas ce n’est la
même chose. Je suis, comme je le déclare souvent moi-même,
une pauvre bête.
Regardez, la malheureuse petite créature – la tête sous
une serviette, enveloppée de vapeur, et le bon Bébé, qui m’a
aussi souvent tenu lieu d’infirmière que de tuteur et de
confesseur, assis patiemment à côté de moi, sa grande main
sur mon dos étroit pendant que je cherchais un souffle de
vie si longuement et si âprement qu’il m’arrivait – encore
dans les affres de la crise – de m’endormir et de me réveiller
le nez ébouillanté dans la bassine, les poumons luttant pour
respirer comme des poissons dans un seau.
Après combien de nuits à suffoquer étais-je encore éveillé
pour voir la lumière pâle de l’aube tirer des eaux de la nuit
les feuilles des peupliers humides de rosée, entendre le croassement
des corbeaux, ces antiques gargouilles, cauchemars
de la vie à la campagne?
Je savais qu’à Paris je serais guéri. À Paris je serais heureux.
L’abbé de La Londe pensait au contraire que Paris était
une fosse de miasmes infects et que l’air de la campagne
était bon pour moi. Il aurait dû me faire attaquer mon
Catulle et mon Cicéron, au lieu de quoi il m’entraînait,
mousquets prêts à faire feu, dans ce que nous appelions les
Cent Pieds de Fond où nous nous occupions à abattre des
colombes et des grives, et Bébé jouait le rabatteur, le gardien
et le prêtre. «Quel splendide fusil», disait Bébé, en
courant pour ramasser notre butin. Quam sagaciter puer
telum conicit!» traduisais-je. Il n’a jamais su que j’étais
myope. J’avais un tel désir de lui plaire que je tirais sur des
cibles que je ne voyais pas.
Ma mère souhaitait que je m’adresse à lui en disant
vous* et L’Abbé*, mais tel était le personnage qu’il restera
Bébé* jusqu’au jour de sa mort.
On lui avait confié une étrange petite créature à aimer.
C’était un homme fort et beau, aux cheveux blancs neigeux
et au regard perçant très facilement attendri. Il avait
élevé mon père et à présent je m’en remettais entièrement
à lui, à ses grosses mains couvertes de taches de vieillesse,
à sa patience, à l’odeur du tabac de Virginie qui salissait
l’épaule de sa soutane et me remplissait des atomes
de l’Amérique vingt ans avant que j’aille en respirer l’air.
«Venez, jeune homme, disait-il. Venez, il fait beau aujourd’hui
Decorus est dies.» Et il y avait de grandes chances
pour que la grêle vous fouettât le dos, mais il s’émerveillait,
non pas de la cruelle volée de coups, mais du miracle
de la glace. Ou sinon de la glace, alors du vent – soufflant
avec une telle violence qu’il semblait que la mer du Nord
elle-même remontait la Seine et risquait de faire s’effondrer
le mur séparant le fleuve du bain*.
Les timorés ne nageaient pas, mais Bébé veillait à ce
que je ne sois pas timoré. Il plongeait dans la partie profonde
du bain*, aussi nu qu’une statue brisée – «Venez
Auguste Olivier».
Si je devins – à l’opposé de toutes les intentions divines –
un nageur puissant, ce n’est pas à cause des préceptes
dangereux de Jean-Jacques Rousseau, mais à cause de ce
bon prêtre et de mon désir de lui plaire. J’étais prêt à tout
pour lui, jusqu’à me noyer. C’est lui qui me tenait tout
le temps éloigné de l’horrible atmosphère qui régnait dans
la maison de mon enfance et si je passais trop de nuits en
compagnie de médecins et de sangsues, je connaissais, en
dépit de moi-même, les plaisirs sensuels des saisons, la
bonne boue rouge qui desséchait mes mains tendres.
Naturellement j’exagère. J’ai vécu seize ans au château
de Barfleur et on ne trouvait pas toujours ma mère allongée
dans son coin les draps remontés sur les yeux. Il y
avait, au-dessus du bureau que mon père fermait à clef,
un grand et ravissant portrait au crayon de ma maman,
aussi léger que le rêve d’un enfant qui ne naîtrait jamais.
Son nez ici était peut-être un peu trop étroit, un rien
sévère, mais il y avait une vitalité si réelle dans le rendu.
Elle offrait un front clair, une expression franche, un
regard interrogateur qui plongeait directement dans celui
du spectateur, pas seulement dans ce portrait, mais ailleurs
aussi – car maintes fois le soir, alors que j’étais enfant, elle
quittait son lit pour se vêtir de tous ses atours et accueillir
nos vieux amis, non pas ceux élevés si récemment et si
promptement à ce rang, mais des nobles de robe et d’épée.
Se tenir dans la cour ces soirs-là quand tous les beaux
carrosses avaient disparu derrière les écuries, voir la lune
vague et les nuages délayés courir au-dessus de la Normandie,
c’était se retrouver transporté dans une époque révolue,
et chacun se dirigeait vers la grande porte, non pas à
toute vitesse sur une bicyclette, mais d’un pas chaussé et
solennel et, dès l’entrée, respirait non pas l’odeur de la
poussière et des toiles d’araignées, mais celle de la poudre
fine sur les perruques des hommes, des parfums délicieux
sur les gorges des dames, cette extraordinaire palette de
l’Ancien Régime*, ces roses et ces verts, ces soies et ces satins
somptueux dont les couleurs luisaient et disparaissaient
dans les plis et s’estompaient dans la nuit éclairée aux
chandelles, ces soirs-là ma mère était la plus lumineuse de
toutes les beautés. Pourtant sa beauté réelle – évanescente,
palpitante, plus profonde, au grain plus accentué que dans
son portrait au crayon – ne se révélait que lorsque l’auditoire
de serviteurs en livrée avait été renvoyé. Alors on
tirait les rideaux, mon père préparait lui-même le café et
servait ses pairs cérémonieusement, l’un après l’autre, et
ma mère, dont la voix sur son lit de malade était fine
comme le papier, commençait à chanter:
Un troubadour du Béarn,
Les yeux remplis de larmes…
À cet instant elle n’en respectait pas moins les convenances.
Ses mains fines reposaient simplement sur ses genoux
et c’était à Dieu Lui-même qu’elle choisissait de révéler sa
voix forte de contralto. J’ai trop souvent, de façon indiscrète
semble-t-il aujourd’hui, parlé publiquement du «Troubadour
béarnais*þ» que chantait ma mère, par conséquent
cette histoire s’est recouverte d’une couche vernissée qui
la rend terne, comme une céramique prisonnière d’un
musée et dont on s’est trop souvent et trop familièrement
enquis. De sorte que n’importe quel bourgeois acquis au
tutoiement peut, ainsi que sa femme, savoir que la comtesse
de Garmont chantait le roi mort en versant des larmes,
mais rien ne leur révélera jamais l’étonnement et la peur
que les émotions de sa mère provoquaient chez Olivier
de Garmont, et – Dieu me pardonne – j’étais jaloux
de la passion qu’elle étalait si effrontément, de ce trésor
de sentiment historique qu’elle m’avait caché. Et donc,
comme il me fallait rester poliment près du fauteuil de
mon père, je devais dissimuler mon émotion tandis
qu’elle distribuait un plaisir qui m’appartenait de droit.
Nos hôtes pleuraient et je ressentais une répugnance
violente devant cet acte intime auquel elle se livrait en
public.
Les yeux remplis de larmes,
Chantait à ses bergers
Ce refrain redoutable:
Louis, le fils d’Henri,
Est captif à Paris.
Quand elle eut terminé, tandis que nos amis demeuraient
immobiles et solennels, je traversai le vaste tapis pour
m’arrêter à côté de son fauteuil, et très calmement, tel un
scorpion, je lui pinçai le bras.
Naturellement, elle fut stupéfaite, mais ce dont je me
souviens surtout, c’est le plaisir sauvage et mauvais de la
transgression. Elle écarquilla les yeux, mais ne cria pas. Elle
rejeta la tête en arrière, au contraire, et m’adressa, sous ces
yeux mouillés, un sourire de mépris.
Ensuite je m’en fus, impassible, me coucher. Je m’étais
attendu à pleurer sitôt la porte refermée derrière moi. Certes,
je m’y efforçai, mais les pleurs ne vinrent pas tout de
suite. C’étaient là des sentiments étranges et excessifs mais
ils n’étaient pas, semblait-il, de ceux qui produisent des
larmes. Ils étaient d’une espèce différente, totalement nouvelle,
peut-être plus proche de ceux qu’on peut attendre
chez un garçon plus âgé, au corps à demi-ignorant dans
lequel monte la sève de la vie. On aurait pu les croire
suscités par des pensées coupables. Non, l’odeur que j’avais
sentie dans ce chant, dans cette salle pleine de nobles,
était la quintessence du château de Barfleur, ni plus ni
moins l’obscénité et l’horreur de la Révolution française
telle qu’elle s’était abattue sur ma famille. De cette vérité
monstrueuse aucun mot jamais n’avait été soufflé en ma
présence.
Ma mère allait maintenant me punir de l’avoir pincée.
Elle allait se montrer froide, tant mieux. J’allais enfin découvrir
de quoi était composée cette odeur. Je fouillais les
tiroirs de son bureau quand elle priait. Je prenais la clef
de la bibliothèque. J’examinais les papiers dans les tiroirs
de la table de travail de mon père. Je grimpais sur les
chaises. J’explorais le noir, l’interdit, les recoins du château
où l’atmosphère était la plus dangereuse et la plus
souillée, bien au-delà des convenances de la bibliothèque,
au-delà de la sécurité de la cave à vins, derrière un portail
carré, sombre et bas, jusque dans cet espace sale et noir,
désormais sans limite, où les toiles d’araignées prenaient
feu à la flamme des bougies. Je ne trouvai rien – ou rien
d’autre qu’une terreur qui se mélangeait à la poussière sur
mes mains et me rendait très malade.
Cependant, il ne fait aucun doute que Silices si levas
scorpiones tandem invenies – si l’on soulève assez de pierres,
on finit par trouver un nid de scorpions, ou quelque créature
pâle et translucide habituée à vivre dans un cloaque
ou dans le brasier d’une forge. Et je ne parle pas des lettres
qu’un certain Monsieur a écrites à ma mère et que je
voudrais n’avoir jamais vues. C’est bien plutôt à côté de
la forge que j’ai découvert la vérité dans quelques petits
paquets tout à fait ordinaires. Ils m’attendaient dans l’obscurité
enfumée et j’aurais pu les ouvrir n’importe quel
jour à ma guise. Ils étaient même à portée de main d’un
Olivier de quatre ans – l’étagère placée si bas que notre
forgeron s’en servait pour ses outils. On devait naturellement
penser qu’il s’agissait de l’héritage laissé par un
jardinier depuis longtemps défunt – semences sèches,
disons, ou de la sauge ou du thym soigneusement enveloppés
en prévision d’une saison que quelque Jacques ou
Claude n’aura pas vécue. Le jour où mon nez morveux
tomba dessus, très longtemps après le soir où j’avais pincé
ma mère, ils exhalaient encore une odeur singulière mais
déroutante. Était-ce une bonne odeur? Était-ce une mauvaise
odeur? Clairement je l’ignorais. Pas même Montaigne,
particulièrement curieux de l’odeur des femmes et
de la nourriture, n’est préparé à mettre la main là-dessus.
Il se désintéresse des ordres inférieurs des moisissures et
des champignons, de la mort et du sang, de tout ce dont il
aurait pu s’enorgueillir davantage que de cette assertion
ridicule selon laquelle la sueur des grands hommes – il fait
allusion à Alexandre le Grand – exhalait un doux parfum.
Le vieux forgeron était mort l’hiver précédent. Gustave
était le nouveau forgeron et Jacques son apprenti. Ils avaient
récemment regarni de pointes féroces le haut de nos vieilles
grilles et ils étaient justement en train de les replacer. Tandis
que Gustave aboyait après Jacques, je déposai tranquillement
le premier de ces paquets moisis dehors sur les
dalles. Ils n’évoquaient certainement ni la mort ni l’horreur.
Le papier journal jauni, étant très vieux, se brisa
telles les galettes que nous mangions à l’Épiphanie, bien
que dans ce cas l’intérieur ne fût pas rempli de cette délicieuse
crème aux amandes appelée frangipane, mais – que
voyais-je? – rien d’autre que le corps momifié d’un
oiseau, un pigeon dont les restes desséchés avaient engendré
une colonne de petites fourmis noires, et ce sont les
fourmis qui ont provoqué chez moi une telle panique.
C’est-à-dire qu’elles se sont répandues sur mes bras et
dans mon cou, et qu’elles m’ont piqué. Je ne tardai pas à
courir partout dans la cour en hurlant et je n’ai dû la vie
sauve qu’à Gustave venu m’ôter ma tunique.
Mes cris étaient si aigus que mon père est sorti précipitamment
de la cour de justice dans sa robe et sa perruque
de juge. Une mariée robuste et un marié au nez énorme
l’ont suivi et ont examiné ce que j’avais trouvé. Gustave et
Jacques apportaient maintenant des dizaines de ces paquets
et les disposaient, suivant les instructions de mon père,
bien en rangs tout le long du bâtiment. Quand ils furent
tous réunis, mon père donna l’ordre de les détruire, ce que
j’expliquai naturellement par le fait qu’ils étaient pleins
d’horribles fourmis.
Odile, attirée par mes cris, est venue voir. Ainsi que
Bébé. C’était une foule considérable pour un tel endroit.
Mais c’est alors que ma mère franchit les grilles ouvertes
dans Le Tortionnaire – ainsi que nous avions baptisé le
carrosse qui la ballottait – et en un éclair, descendit et se
trouva au milieu de tout ça, contre la volonté de mon
père.
«Non, Henriette-Lucie, il ne faut pas.»
C’étaient ses mots, exactement.
Ma mère arracha le papier desséché de la main de mon
père.
«Mes pigeons!»
Je n’y comprenais rien, rien du tout, mais j’avais éclairé
le mystère de ma vie.
Ma mère porta son mouchoir à ses lèvres. Il semblait
qu’elle allait vomir. Elle ne se rendait pas compte de ma présence,
à demi-mort de noble honte. Elle n’accepta aucune
aide des serviteurs, seulement celle de l’aristocratique Bébé
qui l’escorta aussitôt dans le château. Personne ne s’occupait
de moi et je me mis en retrait tandis que mon père
ordonnait à ses mariés de regagner la cour. Je restai pour
assister à la crémation des pigeons, mais même alors je ne
comprenais pas que chacun des paquets renfermait une
victime de la Révolution.
Puisque j’étais devenu invisible, je réussis à sauver une
unique et fragile feuille de papier et, avec d’infinies précautions,
comme pour un magnifique papillon, je l’emportai
dans les bois pour la lire.