+ Allmen et les libellules - Martin Suter
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Martin Suter Allmen et les libellules

"Allmen et les libellules" de Martin Suter,
traduit de l'allemand par Olivier Mannoni.

Extrait de Allmen et les libellules de Martin Suter (traduit de l’allemand par Olivier Mannoni)

1
Avec cette lumière grise, tout paraissait plat et inanimé.
L’aube était immobile.
Il faisait froid dans la bibliothèque en verre d’Allmen.
Peut-être aurait-il du allumer un feu. Mais sa dernière
tentative, l’hiver précédent, avait si pitoyablement échoué
qu’il s’en abstint. Il resta dans son fauteuil de lecture, sans
lire, a frissonner. Cela aussi lui était égal.
Les pieds du piano avaient laisse trois profondes
empreintes. Même cette vision ne déclencha rien en
lui. Rien, sinon une indifférence paralysante.
Il ne savait pas combien de temps s’était écoulé depuis
qu’il avait vu Carlos, en manteau et bonnet de laine, marcher
vers la maison. Il l’avait entendu monter l’escalier
a grands pas, puis le redescendre peu après. Carlos n’avait
pas regarde a l’intérieur. N’ayant pas vu de lumière, il
supposerait forcement qu’Allmen était au Viennois.
Comme chaque matin a cette heure-la.
Il vit alors Carlos qui s’activait dehors. Il portait
sa tenue de travail, avec un autre bonnet de laine, plus
ancien, et une veste d’ouvrier généreusement rembourrée.
Allmen s’assoirait simplement ici et attendrait qu’il
vienne préparer le déjeuner. Il irait le voir dans la cuisine
et dirait :
— Carlos ?
Et Carlos répondrait :
¿ Qué manda ?
Alors il dirait :
— Nous y sommes, j’ai besoin de las libélulas.
Et au cas ou il les sortirait, Allmen procéderait exactement
comme dans son plan. Et dans le cas contraire ?
Peu importait aussi.
Il s’était certainement un peu endormi lorsqu’il
entendit des bruits en provenance de la cuisine. Il faisait
encore plus sombre. La neige tomberait d’un instant
a l’autre.
Allmen s’arracha a son fauteuil. Lorsqu’il passa devant
l’endroit ou l’arrière de la serre donnait sur un buisson
épais et élevé, il eut l’impression que quelque chose y
avait bouge.
Les arbres du parc y étaient denses et sombres. Les
troncs des grands sapins et des épicéas émergeaient d’un
sous-bois presque impénétrable fait d’ifs et de fougères.
Parfois, Allmen en voyait sortir ou disparaitre l’un de
ces renards citadins qui cherchaient leur pitance dans
les jardins et sur les terrasses du quartier des villas.
Il recula, s’adossa contre la paroi de verre et regarda
l’emplacement en question.
Un coup violent l’atteignit a la poitrine. En tombant,
il entendit un plop sourd et ressentit une douleur
a l’occiput.
2
Dix heures et demie, le matin, au Viennois, c’était une
heure agréable, peut-être la plus agréable de toutes.
Tout l’air vicie de la nuit précédente s’était dissipe,
et l’air confine de la journée ne s’était pas encore fixe.
Ca sentait la Lavazza feulante sur laquelle Gianfranco
faisait justement mousser le lait d’un cappuccino, les
croissants sur le comptoir et les petites tables, les parfums
et eaux de toilette des quelques oisifs et flâneurs
qui étaient les seuls occupants du Viennois a cette
heure-la.
L’un d’eux lisait un livre. Un poche anglais auquel il
avait brise le dos pour pouvoir le lire d’une seule main,
comme un roman de gare, l’autre restant libre pour un
petit déjeuner tardif et le fume-cigarette froid avec
lequel il se déshabituait du tabac depuis des années.
Un imperméable beige était pose sur le dossier de
son fauteuil a deux places recouvert d’un velours pelucheux.
Il portait un costume gris souris qui lui allait
assez bien, même dans cette position ramassée, une cravate
aux motifs discrets et une chemise coquille d’œuf
a petit col mou. Il devait avoir un peu plus de la quarantaine.
Son visage bien taille aurait mérite un nez un
peu moins plat.
Sur la petite table nappée de blanc se trouvait une
soucoupe vide en lourde porcelaine, avec les restes d’un
croissant et une tasse presque vide a l’intérieur de laquelle
s’était déposé un ourlet de mousse de lait. L’homme
était l’un des derniers clients du Viennois a commander
≪ une écharpe ≫, comme on appelait jadis le café au
lait.
Gianfranco déposa une nouvelle tasse sur la table
et rangea la vide a sa place, sur le plateau de chrome
ovale.
— Signor Conte, murmura-t-il.

  1. Grazie, répondit Allmen sans lever les yeux.

Son nom complet était von Allmen, en soulignant
le von, comme Vonasch, Vonlanthen ou von Arx.
C’était un nom de famille très répandu, avec mille sept
cent trente-huit entrées dans l’annuaire du téléphone,
et il n’avait initialement aucun autre rôle que d’indiquer
l’origine alpine de celui qui le portait. Mais des sa
jeunesse, pris d’un élan républicain, von Allmen avait
renonce au ≪ von ≫, lui conférant ainsi une signification
qu’il n’avait jamais eue.
Avec ses deux prénoms, Hans et Fritz, qu’il avait
hérités de ses deux grands-pères conformément a la tradition
familiale, il avait fait le contraire. Il leur avait ôté
leur relent paysan en entreprenant, de fort bonne heure,
les pesantes démarches bureaucratiques pour les anoblir
officiellement en Johann et Friedrich. Il se faisait appeler
John par ses amis, et aux inconnus, il se présentait
avec une modestie laconique sous le nom d’Allmen.
Mais dans les documents officiels, il s’appelait Johann
Friedrich von Allmen. Quant aux enveloppes qu’il allait
chercher dans sa boite postale après son petit déjeuner
tardif au Viennois et posait négligemment a cote de sa
tasse a café, elles étaient adressées a M. Johann Friedrich
v. Allmen, comme le suggérait l’en-tête de son papier a
lettres. Cette abréviation n’économisait pas seulement
de la place, elle déplaçait aussi l’accent, de manière automatique,
du ≪ O ≫ de ≪ von ≫ au ≪ A ≫ de ≪ Allmen ≫.
Et l’avait aussi aide a se faire attribuer le titre honorifique
de ≪ conte ≫, que Gianfranco lui avait décerné en
ne plaisantant qu’a moitie.
La plupart des clients de l’après-dix-heures au Viennois
se connaissaient. Ils respectaient malgré tout rigoureusement
les règles non écrites du placement. Les uns
seuls a leur petite table, qu’ils recouvraient de toutes
ville comme une froide poussière d’eau. Allmen ajourna
son départ et commanda une écharpe supplémentaire.
Onze heures et demie venaient juste de sonner
lorsqu’il se prépara a partir, bien que le temps ne se fut
pas amélioré. D’un geste, il demanda l’addition a
Gianfranco, la signa et glissa un billet de dix dans la
main du serveur. Allmen avait appris à investir le peu
d’argent dont il disposait pour entretenir sa réputation
de solvabilité plutôt que son train de vie.
Gianfranco lui apporta son manteau et l’accompagna
jusqu’a la sortie. Il suivit des yeux, songeur, la silhouette
qui disparaissait entre les parapluies, col de
manteau relevé, et murmura :
Un cavaliere.