+ Granny Webster - Caroline Blackwood
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Caroline Blackwood Granny Webster

"Granny Webster" de Caroline Blackwood,
traduit de l'anglais par Michel Marny.

1
On m’envoya habiter chez elle deux ans après la
fin de la guerre mais dans sa maison on se serait toujours
cru en temps de guerre. Ses volets et rideaux
étaient souvent fermes pendant la journée comme
si elle continuait a préserver une sorte de scrupuleux
black-out. Je crois qu’elle craignait le soleil plus
qu’elle n’avait jamais craint les raids des Allemands.
Elle possédait de tristes et précieux tapis persans et
il semblait qu’elle fut terrorisée a l’idée qu’un rayon
de soleil égaré et sournois ne s’introduisit en catimini
pour les faner.
La maison de l’arrière-grand-mère Webster dégageait
la même sensation d’humidité qu’on éprouve
dans de nombreuses églises. Nous prenions nos
repas sur des plateaux devant le feu, mais ils nous
semblaient d’autant plus froids du fait que, pour des
raisons d’économie, le feu était préparé mais jamais
allume. En période d’austérité d’après-guerre, l’arrière-
grand-mère Webster parvenait a conférer aux
repas qu’elle servait une apparence bien plus austère
et rationnelle que quiconque. Cela tenait en partie a
ce qu’ils étaient toujours servis dans son inestimable
argenterie, quotidiennement astiquée dans l’entresol
par une femme de chambre infirme qu’elle appelait
de son nom de famille, Richards.
Les noix de margarine de l’arrière-grand-mère
Webster, quand elles étaient présentées par Richards
sur un grand beurrier armorie étaient si diminuées
par leur luxueuse présentation qu’elles paraissaient
presque inexistantes. La saccharine qu’elle servait
toujours en lieu de sucre semblait également humiliée
et réduite par le sucrier immensément précieux
qui la contenait, et la même diminution frappait ses
avares et minuscules portions de spaghettis en boite
caoutchouteux et non assaisonnes qui semblaient
seulement tacher l’immense surface luisante du plat
de banquet sur lequel elles faisaient leur apparition
– ressemblant bien moins a de la nourriture qu’a un
malencontreux petit accident qui gâtait la beauté
de son argenterie, une minuscule excroissance blanchâtre
que Richards aurait du nettoyer.
Je connaissais a peine l’arrière-grand-mère Webster
avant qu’on m’envoie habiter chez elle. Les vraies raisons
pour lesquelles une telle personne avait accepte
de m’accueillir a la demande de ma mère, je ne devais
jamais les connaitre. Il est possible que sa conception
particulière du devoir familial l’ait inclinée a penser
qu’il eut été incorrect de refuser a une arrière-petite-fille
de faire sa convalescence sous son toit, a condition
qu’il soit bien clair que sa présence ne devait en
aucun cas interférer avec l’implacable et placide flot
du style de vie qu’elle avait choisi avec soin.
Le matin ou j’arrivai dans sa maison en trainant ma
valise, gauche et timide comme une écolière, elle était
assise dans la pénombre de son salon. Elle me salua a
peine. Elle déclara qu’elle espérait que mon voyage en
train s’était bien passe et que Richards me conduirait
a ma chambre.
≪ Le déjeuner sera servi a une heure trente ≫, dit elle.
Cette remarque normale fut prononcée comme
une menace de mort. ≪ J’espère que tu comprends
que je tiens a la ponctualité. ≫
L’arrière-grand-mère Webster me dit qu’elle préférerait
que je demeure dans ma chambre jusqu’a ce
que le déjeuner soit servi, mais qu’elle n’avait pas vraiment
d’objection a ce que je reste avec elle au salon a
condition que je sache m’occuper toute seule.
J’avais alors quatorze ans. Je venais de subir une
petite opération a Londres. Lorsque je sortis de l’hôpital
je souffrais d’une grave anémie et les médecins
avaient dit a ma mère que je me remettrais beaucoup
plus rapidement si j’étais a l’air de la mer. Ce n’est
que parce qu’elle habitait a cinq minutes de la mer
qu’on avait demande a l’arrière-grand-mère Webster
de m’accueillir.
Au début j’avais été ravie d’entendre que j’étais
considérée comme une invalide et que je devais passer
deux mois avec elle. Quand je l’avais appris a tante
Lavinia, elle avait déclaré : ≪ Je croise les doigts pour
toi, chérie ≫, et je n’avais eu aucune idée de ce qu’elle
voulait dire. À l’époque j’étais convaincue qu’il n’avait
rien de pire dans la vie que d’être en pension, mais a
l’instant ou je passai l’immense porte noire précédée
d’une hideuse véranda au toit en verre dépoli, pleine
de plantes en pots que Richards devait arroser jour et
nuit, je commencai à réviser mon opinion.
≪ Tu sais que c’est ta mère qui m’a demande de te
prendre chez moi, dit l’arrière-grand-mère Webster
au cours du difficile et frugal repas que nous primes
ensemble. Ta mère prétend que tu as été malade.
D’après mon expérience il vaut toujours mieux
apprendre aux jeunes gens à conquérir leurs maladies
pour poursuivre leurs études. Dernièrement il semble
que personne ne soit plus d’accord avec moi… ≫
L’arrière-grand-mère Webster poussa un gros soupir
et lança un regard irrite a la grille de son feu éteint.
Puis elle ajouta :
≪ Si ton père n’avait pas donne sa vie pour une
cause a laquelle il croyait absolument… je dois dire
que j’aurais très bien pu ne pas accepter les exigences
de ta mère. Mais puisque tu es ici… tu es ici. Tout ce
que j’espère ce que quelqu’un t’a appris a t’occuper
toute seule. ≫
Richards nous servit deux dégoûtants petits plats
avant que l’arrière-grand-mère Webster choisisse de
m’adresser de nouveau la parole.
≪ Quel est ce vêtement que tu portes ? me demanda-t-
elle.
— C’est le blazer de mon école.
— Blazer ? répéta-t-elle. Blazer ? ≫ Sa toute petite
bouche se tordit de dégoût et elle parvint a donner au
mot l’air un juron obscène. ≪ Heureusement j’ignore
ces termes modernes. La seule chose que je sache c’est
que ce que tu portes est devenu trop petit pour toi.
Regarde tes manches s’il te plait. ≫
Je baissai les yeux sur les manches de ma veste
d’uniforme et je vis qu’il y avait beaucoup de poignet
visible entre ma manche et ma main.
≪ Je ne t’en tiens pas personnellement responsable,
ajouta l’arrière-grand-mère Webster. C’est ta mère
que je rends entièrement responsable. Une fille qui
grandit devient trop petite pour ses vêtements. Je sais que ta mère est une veuve de guerre, mais je dois
quand même dire que je trouve tout a fait impardonnable
qu’elle t’ait envoyée habiter chez moi attifée
comme cela. ≫
L’arrière-grand-mère Webster disait toujours la
vérité. Elle ne fit plus jamais allusion a mes manches
ou a mes bras.
Au début de mon séjour chez elle, a mes yeux elle
n’était pas plus qu’une vieillarde déprimante et guindée
bien trop âgée pour que quiconque put la juger
selon des critères humains. Elle était pareille a toutes les
parentes en deuil, délabrées et proches de la tombe qui
faisaient parfois leur apparition chez mes camarades
d’école. À ce moment-la tout ce que je savais de cette
femme et de son effet sur moi c’est que je commençais
déjà à compter les minutes des mois que je devais passer
avant de pouvoir m’enfuir de sous son toit.
Bien que techniquement parlant, l’arrière-grand-mère
Webster fut en mesure de me procurer de l’air
marin du fait que sa maison se situait a Hove, banlieue
de Brighton, il ne semblait pas que la moindre bouffée
en put jamais pénétrer l’intérieur moisi avec ses
fenêtres hermétiquement closes et garnies de lourds
rideaux victoriens. J’eus souvent l’impression, à vivre
dans sa grande villa glacée, que j’étais à des années
lumières du monde dont je rêvais et qu’elle avait
en abomination : le monde de la plage bondée de
Brighton, ou les enfants creusaient des douves pour
des châteaux de sable ornes de tourelles compliquées
moules dans des seaux peints en fer-blanc, ou ceux
que l’arrière-grand-mère Webster qualifiait toujours
avec un frisson de ≪ congés payes ≫ étendaient leurs
corps trop blancs de citadins au soleil faible et froid dans l’espoir de les bronzer ou mangeaient de la barbe
a papa et des pommes caramélisées tout en arpentant
la jetée sur laquelle se trouvaient toutes sortes
d’appareils a sous, des spectacles de marionnettes, des
fanfares de l’Armée du Salut et des cartes postales de
grosses dames en maillot de bain.
Je ne réussis pas une seule fois a aller a la plage de
Brighton au cours des deux mois que je passai chez
l’arrière-grand-mère Webster. J’aurais pu facilement
m’y rendre sans elle, mais elle me fit sentir qu’étant
son hôte, il était de mon devoir de ne jamais la quitter
– comme si j’étais sa dame de compagnie. Le fait qu’il
put y avoir des différences entre nous, non seulement
d’âge mais de gout, ne la dérangeait pas. Dans l’organisation
de sa journée, il était prévu que nous fissions
ce qu’elle avait envie de faire, ensemble.
Des que j’arrivai et que je connus ses habitudes
sédentaires et inaltérables, je compris qu’il serait carrément
désastreux d’essayer de la persuader d’aller a
la plage de Brighton. Je pense que cela devait faire
bien des années qu’elle n’avait parcouru en voiture les
rues de cette ville qu’elle considérait comme un détestable
cloaque de modernisme, de vulgarité et de vice,
l’antithèse totale de la distinction rassise et cossue de
Hove. L’idée d’essayer d’attirer a force de cajoleries
cette vieille dame sinistre d’une tristesse féroce sur la
plage venteuse de Brighton ou l’horreur et le choc
d’avoir a enjamber les rangs serres des corps a demi
nus des ≪ congés payes ≫ auraient facilement provoque
chez elle une crise cardiaque n’était que trop évidemment
inconcevable.
La plage de Brighton devait rester pour moi un
paradis gai et tentant qui était aussi proche que totalement impossible a atteindre. Je ne cessais pas d’y
penser quand elle me forçait à faire la chose que je
trouvais la plus assommante et la plus désagréable de
toutes au cours de ces jours d’une longueur et d’un
ennui inoubliables que je passai en sa compagnie – les
promenades en voiture l’après-midi.
L’arrière-grand-mère Webster savait que je devais
prendre l’air de la mer, ce qui lui convenait très bien
du fait qu’elle en avait apparemment besoin elle aussi.
Tous les après-midi, à quatre heures, une Rolls-Royce
de louage apparaissait a sa porte avec un onctueux
chauffeur en livrée qui nous conduisait ainsi qu’il
aurait fait deux membres de la famille royale a une
allure d’escargot le long du bord de mer sinistre et
brumeux de Hove. Dans un sens puis dans l’autre
nous nous trainions exactement pendant une heure
avec une des vitres juste suffisamment baissée pour
laisser passer une petite bouffée d’air aux senteurs d’
algues et de sel.
Il y avait quelque chose de mémorablement affreux
dans ces promenades inutiles et monotones dans la
vaste voilure noire qui oscillait souplement sur ses
roues, au capot orne d’un fringuant hippocampe en
argent. Dans cette voiture je me sentais bien trop
près de l’arrière-grand-mère Webster. Emprisonnée
derrière la cloison vitrée qui nous séparait du conducteur,
j’avais l’impression de sentir réellement l’odeur
acre de sa vieillesse – humer l’acidité du déplaisir que
lui causait toute chose passée, présente et future.
Je ne crois pas avoir jamais rencontre un être
humain qui souriait aussi rarement, qui trouvait si
peu de quoi l’amuser dans la vie. Elle était fière de
son manque d’humour, comme si elle le considérait comme une vertu propre a l’aristocratie écossaise. Si
l’humour peut parfois être utilise comme une défense
contre les coups de fouet de la douleur, de l’échec, du
désespoir et du deuil en réduisant ceux-ci a l’absurde,
l’arrière-grand-mère Webster dédaignait de faire
usage d’un tel bouclier qu’elle jugeait tout juste bon
pour les ≪ congés payes ≫.
≪ La vie n’est pas drôle, me déclara-t-elle un jour. La
vie ne peut jamais être très drôle pour qui réfléchit. ≫
Quand on était avec elle, elle arrivait presque à
vous persuader qu’il y avait quelque chose de lâche
et de méprisable a tacher d’éviter la souffrance, dans
tout refus de recevoir de front les coups du sort. Elle
était capable de vous faire croire qu’il y avait un courage
presque surhumain dans sa manière de ne pas
craindre d’avouer que la seule chose qu’elle espérait
aujourd’hui de la vie était de pouvoir garder toute sa
tète, quelque déplaisant qu’elle savait bien que cela
dut être. Tout ce qu’elle demandait a chaque jour qui
venait c’était l’assurance qu’elle était encore la pour
défier la vie – que contre toute attente elle était encore
parvenue a survivre dans le vide solitaire et dépourvu
d’amour qu’elle s’était crée.
≪ Je n’ai plus aucune raison de vivre ≫, murmurait-
elle d’un ton suffisant et fanfaron qui me laissait
toujours stupéfaite. Je n’arrivais pas a comprendre
comment elle pouvait être si fière du fait qu’elle était
parvenue a continuer d’exister dans sa désagréable,
vaste et glaciale villa de Hove sans la moindre motivation
intellectuelle ni émotionnelle, tel un vieux bout
marron de mousse sèche qui est capable de survivre
mystérieusement sans eau, simplement en s’accrochant
a la dure surface glacée d’un rocher. Parfois, dans la Rolls-Royce, j’avais l’impression
que j’allais suffoquer rien que d’être ainsi enfermée
avec elle. Bien que dans sa maison il fit froid comme
dans une morgue, elle avait une terreur perverse des
courants d’air et la minuscule fente d’air qu’elle autorisait
dans la voiture n’était jamais suffisante. J’avais
l’impression qu’elle m’avait hermétiquement enfermée
a jamais loin du monde. Séparées de tout ce qui
était vivant par les vitres et le verre de la cloison de la
Rolls-Royce, nous étions toutes deux pareilles a des
mannequins dans la vitrine d’un musée. Dans cette
voiture il n’y avait rien a respirer excepte son abattement
silencieux et stoïque.
≪ Un temps très décevant, finissait par dire l’arrière-
grand-mère Webster au chauffeur après avoir
passe une heure dans un silence total et très droite,
avec l’habituelle expression douloureuse sur sa longue
figure lugubre et les genoux étroitement enveloppes
dans un plaid écossais.
— Très décevant, Mrs Webster. Ce matin il faisait
beau… mais maintenant je crains que ca ne se couvre.
— Eh bien, je crois que cela sera tout a fait suffisant
pour aujourd’hui. Pouvez-vous nous ramener, je
vous prie. ≫