+ Carnets de l'interprète de guerre - Elena Rjevskaïa
Actualités Presse Nouvelles
Carnets de l'interprète de guerre

"Carnets de l'interprète de guerre" d'Elena Rjevskaïa,
traduit du russe par Macha Zonina et Aurore Touya.

Préface

Les documents parlent

Ce livre raconte ce que j’ai personnellement vécu.
Moi, interprète de guerre, ayant parcouru avec
l’armée tout ce chemin de la banlieue de Moscou
jusqu’à Berlin, je me suis retrouvée en mai 1945 à l’épicentre
des événements historiques qui clôturaient la
Seconde Guerre mondiale. En tant qu’interprète de
l’état-major de l’armée, j’ai fait partie du groupe qui
recherchait Hitler et j’étais là quand on l’a retrouvé
mort, calciné ; j’ai participé à l’établissement de la
vérité sur la fin de sa vie et à l’identification de ses
restes. J’ai également trié, sur place, les matériaux provenant
des sous-sols de la chancellerie du Reich et du
Führerbunker, où Adolf Hitler a vécu ses derniers jours.
J’ai découvert à la chancellerie des dossiers contenant
les papiers de Bormann, les radiogrammes qu’il avait
reçus de l’Obersalzberg, de son aide de camp Hummel,
ainsi que les copies de ceux qu’il envoyait. Ces radiogrammes
confirment que le déménagement du quartier
général à Berchtesgaden était prévu à partir du 20 avril,
mais qu’Hitler renonça finalement à ce projet pour rester
dans le Führerbunker, car l’offensive qu’il avait
ordonnée avait échoué, et les Alliés étaient entrés à
Munich, à deux pas de Berchtesgaden. J’ai également découvert des dossiers contenant des rapports sur la
situation critique, adressés à Bormann par des responsables
des circonscriptions du Parti (Kreisleiter).
J’ai étudié les papiers d’Hitler, restés dans son bunker,
y compris le dossier contenant les messages radio
interceptés, dont l’un disait que Mussolini, fusillé par les
partisans, avait ensuite été pendu par les jambes, tout
comme sa maîtresse Clara Petacci. Hitler a souligné ce
message avec un crayon bleu. J’ai pensé (avec raison)
que c’était cela qui avait poussé Hitler à donner l’ordre
de détruire son corps après sa mort.
J’y ai également trouvé les brouillons de lettres d’Hitler
à sa soeur, au président Hindenburg et à von Papen.
Il y avait deux valises remplies de papiers dans le
bureau de Goebbels. C’est là que nous attendait la
découverte la plus importante du point de vue historique,
à savoir une dizaine de cahiers du journal manuscrit
de Goebbels, qu’il avait commencé avant l’arrivée
des nazis au pouvoir. Le journal s’interrompait le
8 juillet 1941. J’y ai également trouvé la correspondance
de service du ministre de la Propagande, et les
dossiers de Magda Goebbels – les inventaires détaillés
des biens familiaux. Des photos de famille : Magda
avec ses enfants, toute la famille Goebbels et le portrait
de Magda, que j’ai gardé en souvenir.
On recherchait fébrilement Hitler, mort ou vif.
J’avais seulement le temps, et encore, de noter le
contenu des documents qui me passaient entre les
mains, accompagnant mes notes d’un petit commentaire
à l’intention de l’état-major du front. Ces courtes
notes me servirent plus tard – travaillant sur les
archives, je pouvais tout de suite établir la provenance
de tel ou tel document et son contexte. Dans la nuit du 6 mai, on sortit de la chancellerie du
Reich les restes d’Hitler et d’Eva Braun. Un examen
médico-légal fut pratiqué. Le 8 mai, on me remit une
boîte de couleur rouge foncé, contenant la mâchoire
intacte d’Hitler, argument décisif pour l’identification.
C’est ainsi, de façon un peu fantasque, que mon sort
a croisé l’histoire de l’Allemagne.
Ces jours-là, j’ai aidé les principaux témoins, les dentistes
d’Hitler. J’ai apposé ma signature en tant qu’interprète
sur les comptes rendus de leurs interrogatoires,
ainsi que sur celui de l’identification d’Hitler.
Durant les trois mois qui ont précédé ma démobilisation,
l’état-major de l’armée se trouvait dans la petite
ville de Stendal. Là, j’ai eu la possibilité de me pencher à
nouveau sur les documents provenant de la chancellerie
et d’autres sites – ministères ou appartements de chefs
nazis. À ce moment-là, on prêtait beaucoup moins
d’intérêt à ces documents. La guerre plongeait dans le
passé. Nous devenions nous-mêmes l’Histoire, les
papiers n’intéressaient plus personne. À part moi.
Je ne suis ni historienne ni chercheuse. Je suis écrivain.
Je ne pourrais projeter d’écrire sur des événements
historiques, d’étudier des phénomènes sociaux, si mon
sort n’y était pas directement lié. Il s’agit là d’un livre
très personnel qui s’appuie sur des documents. J’y parle
de faits et d’événements réels, et son sujet est authentique
: les conséquences de la guerre, les recherches et
la découverte du corps d’Hitler, son identification,
l’enquête sur les circonstances de son suicide, toutes
choses auxquelles j’ai directement participé en tant
qu’interprète. Je pense que l’essentiel dans ce genre de situations – c’est l’authenticité. L’authenticité, voilà le plus grand scoop.
Les Soviétiques ont dissimulé la découverte et l’identification
du corps d’Hitler. En 1955 (dans la revue
Znamia, n° 2), j’ai écrit sur sa mort, mais la partie
consacrée à l’enquête et à l’identification a été censurée.
Ce n’est qu’en 1961 que j’ai pu dévoiler ce mystère pour
la première fois, dans mon livre Le Printemps en uniforme.
Pour donner aux lecteurs la peinture la plus complète
des événements de l’époque et appuyer mon
témoignage sur des documents, j’ai longtemps essayé
d’obtenir l’autorisation de consulter les archives. On a
toujours répondu à mes demandes de la même façon :
« On ne fait d’exception pour personne. » J’ai même
appelé le Comité central du Parti, mais au terme d’une
conversation assez molle on ne m’a assuré aucun soutien.
Sur le conseil de Victor Ilyine, j’ai écrit une autre
lettre, cette fois à Mikhaïl Souslov. Je suis récemment
tombée par hasard sur la copie de cette lettre, datée du
6 août 1964, dans mes archives personnelles. Elle a
sans doute joué un rôle car, fin septembre 1964, les
portes des archives secrètes se sont ouvertes devant
moi.
On m’a flanqué un capitaine avec des épaulettes de
tankiste. Il s’est présenté comme membre du « Groupe
d’étude de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ». Il
s’appelait Vladimir Ivanovitch. Il était enthousiasmé par
l’idée de me fournir les documents indispensables à mon
travail.
Des années plus tard, il m’a appelée pour faire des
commentaires bienveillants sur mon livre (consacré à la ville de Rjev durant la guerre) : « C’est un récit lyricodocumentaire
», m’a-t-il dit. Je lui ai alors demandé le
nom exact des archives, car à l’époque on me l’avait
caché. « Les archives du Conseil des ministres », dit-il,
confirmant ainsi la supposition dont le maréchal Joukov
m’avait fait part. Vladimir Ivanovitch m’apprit également
que c’était sur l’ordre du Comité central que l’on
m’avait autorisée à consulter les archives.
À l’approche du vingtième anniversaire de la victoire,
la mémoire populaire de la guerre s’est réveillée. Il était
évident que mon travail, que je menais seule, dans un
bureau vide avec un portrait de Khrouchtchev au mur,
était une « exclusivité ». Vladimir Ivanovitch ne pouvait
évidemment pas trouver les documents que je demandais
dans les piles de dossiers et me laissait consulter tout
ce qui se présentait. À la fin de ma journée de travail, je
devais remettre le cahier où je copiais les textes et les
quelques commentaires qui me venaient à l’esprit.
Aucun moyen technique n’avait été mis à ma disposition.
Le matin on me rendait mon cahier, qui avait sans
doute été relu auparavant. Ce ne fut qu’après avoir rempli
le cahier que je pus l’emporter chez moi. Il y eut en
tout cinq gros carnets.
J’ai ainsi revu les documents de mai 1945, sur la
majorité desquels ma signature était apposée. Personne
n’y avait touché depuis vingt ans. Cela m’a bouleversée.
À l’aide de ces documents uniques j’ai publié, en
1965, la première édition de mon livre Berlin, mai
1945. Ce livre a ensuite été traduit en italien, allemand,
hongrois, finlandais, japonais et d’autres langues encore,
sous le titre La Fin d’Hitler sans mythe.
Depuis, Berlin, mai 1945 a été réédité à douze
reprises en Russie ; le tirage, au total, a dépassé un mil- lion et demi d’exemplaires et chaque édition a été revue
et augmentée. Dans le quatrième chapitre du présent
volume, je livre aux lecteurs la version renouvelée de ce
texte, avec tous les ajouts postérieurs.
Au fil des années, le vécu ne s’efface pas de la
mémoire, au contraire, certains aspects et facettes surgissent
avec encore plus de netteté. La mémoire ravivée
revient encore et encore vers ces jours lointains, mais le
récit de certains événements historiques majeurs de la
fin de la guerre resterait pour moi inachevé sans les
pages sur les premiers jours de l’offensive allemande, sur
mes études d’interprétariat, sur presque quatre années
de service dans l’armée en campagne et sur tout ce que
j’ai pu vivre alors jusqu’à mon arrivée à Berlin.
L’interprète occupe une place à part dans l’avalanche
de la guerre. Il côtoie en permanence les deux parties
belligérantes. Des documents de différentes provenances
me sont passés entre les mains, depuis ceux de la
plus haute importance jusqu’aux instructions aux soldats
allemands sur la façon de se protéger du froid, en
passant par les ordres et les tracts jusqu’aux lettres personnelles.
Je traduisais ces documents, prenant des notes
pour moi, dans mes cahiers.
Ces cahiers que j’ai rapportés du front en mauvais
état, avec des pages arrachées, renfermant des feuilles
volantes, couverts de notes à peine lisibles écrites à
l’arrière cahoteux d’un camion, ont nourri mes récits de
guerre. Je les consulte toujours, en retraçant mon chemin
de Moscou à Berlin.
Une fois le livre écrit, il commence à s’enrichir lui-même
grâce à des révélations inattendues. L’une des
plus importantes rencontres suscitées par la première édition de Berlin, mai 1945 a été celle du maréchal
Gueorgui Joukov.
D’autres participants aux recherches et à l’identification
du corps d’Hitler m’ont également écrit, y compris
le responsable de l’expertise médico-légale, Faust Chkaravski.
Tous m’ont fourni des détails. Leurs lettres, et
tant d’autres, font désormais partie de mes archives personnelles
et ont été pleinement utilisées pour cette édition.
Enfin, les documents. Une courte note se trouvait
dans la première édition de Berlin, mai 1945 : « Les
documents qui figurent dans ce texte (procès-verbaux,
actes, journaux intimes, lettres, etc.) sont publiés pour la
première fois, à l’initiative de l’auteur de ce livre. » Afin
de maintenir ce principe, j’ai parfois agi contre les
attentes du lecteur, décidant de ne pas m’arrêter sur des
textes déjà connus, comme le testament personnel et
politique d’Hitler, que j’ai cités très brièvement. J’ai
uniquement présenté les documents étudiés au début du
mois de mai 1945 à la chancellerie du Reich puis à
l’état-major de l’armée, ainsi que ceux découverts aux
archives secrètes pendant les vingt journées intensives
que j’y ai passées en septembre 1964.
En travaillant à ce livre, j’ai grandement utilisé les
résultats de ces recherches aux archives et nombre des
découvertes que j’y ai faites. J’ai ainsi été la première à
publier des fragments de la déposition de Hans Rattenhuber,
chef de la sécurité personnelle d’Hitler, les
procès-verbaux des premiers interrogatoires d’Otto
Günsche, aide de camp d’Hitler, et d’autres provenant
de la direction des renseignements de l’état-major général,
comme ceux de Heinz Linge, ordonnance d’Hitler.
J’ai aussi été la première à citer les interrogatoires des médecins qui ont participé à l’empoisonnement des
enfants de Goebbels, les descriptifs des cadavres d’Hitler
et d’Eva Braun, de Goebbels et de sa femme tels qu’ils
ont été trouvés, ainsi que le compte rendu de l’expertise
médicale.
Dans les archives ont été répertoriées et tapées à la
machine les traductions de témoignages très importants,
comme le journal de Bormann (l’original a été retrouvé
début mai 1945 à Berlin), et de souvenirs plus détaillés
de Hans Rattenhuber.
Un de mes apports les plus significatifs a été la publication
de fragments du journal de Goebbels, qui a lancé
les recherches d’historiens allemands, aboutissant finalement
à l’édition en quatre volumes de ces cahiers, à partir
des microfilms de nos archives1.
Aujourd’hui, de nombreux textes et documents, auxquels
il m’a été si difficile d’accéder, ont été, malgré les
barrages du secret d’État et la censure, rendus publics et
traduits dans de nombreuses langues. Néanmoins, je ne
vois pas la nécessité d’appauvrir l’édition au nom du
principe de la première publication, et je juge possible et
indispensable d’utiliser d’autres documents, publiés plus
tôt et par d’autres que moi.
Les documents, avec la distance des années, ont un
impact particulier. Ils peuvent vous engloutir et vous
inciter à leur accorder une entière confiance. Mais on
aurait tort de céder à cette tentation, en ne les remettant jamais en question, ou en traçant un signe d’égalité
entre documents et faits. Un document est loin d’être
toujours un fait, et un fait n’est lui-même pas toujours la
pleine vérité. Seul le contexte compte. Les données se
heurtent, se contredisent, se bousculent. Dans ces relations
vivantes et conflictuelles entre les documents, j’ai
parfois joué le rôle d’arbitre, sachant beaucoup de
choses qui leur échappaient.