+ Journal des cinq saisons - Rick Bass
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Rick Bass Journal des cinq saisons

"Journal des cinq saisons" de Rick Bass,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville.

Introduction
Impossible de vivre pendant un certain temps dans une cabane en y méditant et en écrivant sur les bois qui vous entourent sans que viennent vous hanter le plus américain de nos penseurs et de nos philosophes, Thoreau, et l’idée de sa propre réclusion solitaire à Walden Pond. Légende ou non, je trouve remarquable que ses derniers mots aient été : « Orignal. Indiens. » De façon plus condensée encore qu’un haïku, ces deux termes soulignent les relations occasionnellement harmonieuses qui unissent la nature et l’humanité. L’orignal a besoin de l’ombre épaisse des étés du Grand Nord, il se nourrit de broussailles à feuilles caduques et d’herbes des marais dans la prairie, mais il lui arrive aussi d’escalader les pentes pour gagner le paradis bleu-vert des forêts d’épicéas. Il se poste là en sentinelle, avec son incroyable vigueur, ce corps étrange et presque irréel, sa masse impressionnante, témoignage vivant de l’histoire naturelle des neiges, épaisses et profondes, et des hivers interminables.
À partir de ce seul mot, orignal, un esprit imaginatif pourrait consacrer un millier de pages à l’histoire naturelle de l’habitat de ce grand cervidé, et à la façon dont son environnement l’a façonné. Il pourrait faire la même chose, et même écrire davantage encore, à partir du mot suivant, Indiens. Mille pages toutefois ne suffiraient pas à commencer de faire entrevoir la complexité, les épreuves et les défis constants d’une expérience humaine qui s’enracine dans un tel lieu : les efforts pour survivre à chaque jour, à chaque saison, déployés par cette espèce étrange, complexe et si souvent désorientée que sont les humains, dans une nature à la force inégalée et inaltérable. Au fil des millénaires, un tel univers modèle une espèce adaptée à la neige épaisse et aux longs hivers. Un univers auréolé de feu sculpte des espèces qui sauront s’acclimater à cette puissance dynamique.
Une contrée sauvage va générer chez ceux qui l’habitent quelque chose de farouche, une opiniâtreté, qui malgré sa misère va se fixer comme objectif une certaine élégance. Nous habitons ce monde depuis beaucoup moins longtemps que l’orignal et d’innombrables autres espèces qui s’y sont parfaitement adaptées, mais nous continuons à lutter, et les vastes espaces sauvages et inaltérables – tant qu’ils existent encore – nous indiquent la voie à suivre.
Le problème que pose Walden, c’est qu’il s’agit d’un essai rédigé par un habitant de la côte Est, magnifiquement écrit, profondément réfléchi et ressenti, mais qui reste néanmoins lié à un lieu spécifique – l’Est, même si l’Est des années 1850 était totalement différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. En lisant Walden, je me suis toujours demandé ce que Thoreau aurait pensé de l’Ouest – un paysage dans lequel il ne vécut jamais, bien qu’il en ait rêvé toute sa vie. En quoi l’Ouest aurait-il façonné différemment ses essais et ses valeurs ? En auraient-ils été plus nuancés, plus pointus, ou au contraire plus rudimentaires ? À moins qu’ils n’aient été les deux à la fois. Ce n’est pas lui rendre justice, mais chaque fois que je lis Walden ou même que je le parcours, je me surprends à me demander : Pourrait-on reprendre ces idées et les appliquer à l’Ouest ? La réponse est dans certains cas oui, dans d’autres peut-être, et dans d’autres encore non.
Je pense néanmoins que l’idée de se terrer et de baisser la tête pour se protéger contre les forces dominantes du monde n’a rien perdu de son attrait depuis le temps de Thoreau. À l’évidence, cet instinct, cette impulsion, continue de vivre en presque chacun de nous, il est parfois réactivé ou réveillé, et reste latent à d’autres, mais il demeure présent. Je ne parle pas ici d’une misanthropie et d’une opposition jusqu’au-boutiste à tous les gouvernements, ni d’ailleurs de ces « survivalistes » qui se murent en prévision d’une éventuelle catastrophe, mais d’une attitude plus sereine et plus sensée. De la maison que je me suis choisie dans la vallée du Yaak au nord-ouest du Montana, j’ai eu la chance insigne de pouvoir négocier pareille attitude face au monde : j’habite un vieux corps de ferme pour lequel je me suis endetté il y a quelque vingt ans, juste avant que quelqu’un d’autre ne l’acquière pour mieux le raser. Je n’étais pas franchement à la recherche d’une vraie ferme, c’est plutôt elle qui m’a trouvé ; et la première chose que j’ai faite a été de déterrer une vieille cabane chancelante datant du tournant du siècle dernier – 1903 –, de récurer chaque rondin à l’eau chaude et au savon, avant de transporter le tout au bord du vaste marais qui fait partie de la propriété – une clairière parfaite dans la forêt qui rappelle l’œil d’un faucon, d’un aigle ou d’un corbeau –, puis d’y reconstruire la vieille cabane, comme un jouet d’enfant, et de la doter d’un toit tout neuf.
Chaque matin, je prenais alors le chemin de la cabane, par tous les temps, et, installé à mon bureau devant la fenêtre, je regardais le marais, si près de la berge que les herbes ondoyantes venaient caresser la vitre. Ces hautes herbes formaient un océan, et ma cabane une péniche ou un bateau à l’ancre. Je restais longtemps à regarder par la fenêtre et à musarder plutôt qu’à écrire.
J’avais reconstruit la vieille cabane entre les arbres et les buissons si bien qu’elle était presque invisible, même au tout début, et depuis, les années l’ont de plus en plus dérobée aux regards.
Rivé à ma chaise pendant quatre, cinq et même six heures d’affilée, m’appliquant à produire quelques pages mais me contentant le plus souvent de regarder par la fenêtre en rêvant et d’écouter les bruits et les silences de la forêt qui m’entoure avec le marais en son centre, j’ai vu surgir ici, au fil des ans, toutes les créatures imaginables. Elles vont et viennent, passant parfois juste sous cette fenêtre, et se retrouvent nez à nez avec moi : martes, ours, loups, couguars. J’ai vu des aigles fondre sur des oies sauvages de l’autre côté de la vitre, des chouettes se percher sur la cheminée, les tétras du Canada tambouriner et se pavaner sur la table de pique-nique que j’ai installée devant la cabane pendant ces rares jours qui ne sont ni trop chauds ni trop froids, et où les insectes voraces des marais et de la vallée sont temporairement endormis. Des wapitis, d’innombrables cerfs en toutes saisons, des coyotes, des hérons, des grues et, oui, même des élans sont attirés par la luxuriance de ce marais.
Les Indiens de la vallée du Yaak sont les Kootenais, une tribu originaire du bassin de la Columbia River, qui forment une confédération avec les Salish. Pour ce que j’en sais, les Kootenais, qui vivent avant tout de la pêche dans les eaux de la Kootenai et du Yaak, escaladèrent autrefois les pentes à la poursuite des chèvres sauvages et des caribous durant l’été et l’automne, mais n’élurent jamais domicile dans ces montagnes durant toute l’année. Si c’est vrai, alors le Yaak est une région à la population remarquablement récente, qui a vu des Blancs s’y établir à l’année seulement depuis le début du siècle dernier. Le xxe siècle serait par conséquent le premier à avoir connu une installation humaine à plein temps. Je trouve cette idée stupéfiante et, d’une façon que j’aurais du mal à expliquer, elle me paraît empreinte de mystères et de leçons pour notre avenir.
À d’autres égards toutefois, le Yaak est ancien. Des affleurements de montagnes portent, creusées dans leurs strates, les traces de vagues soulevées par le vent d’une immense mer intérieure, au cambrien, il y a environ un milliard d’années. Pourtant, en même temps, cette vallée est jeune, parce qu’il y a sept ou huit mille ans encore, le Yaak reposait endormi sous une couche de glace épaisse de près de deux kilomètres, au moment même où les sommets les plus hauts de cette partie du monde en émergeaient, découpés et déchiquetés plutôt que compressés et sculptés. À mes yeux au moins, c’est de tout cela que le Yaak tire son élégance et sa sérénité.
La vallée est majestueusement reculée, comme nichée au bord de la frontière canadienne. Ce fut un des derniers endroits des États-Unis à recevoir l’électricité, et même aujourd’hui, dans l’Amérique du xxie siècle, il reste encore des zones qui ne sont pas raccordées, et d’autres qui n’ont même pas le téléphone. (Inutile de préciser qu’il n’y a évidemment pas de réseau sans fil.) Alors que Thoreau, chacun le sait, ne vivait qu’à quelques minutes de chez sa mère et pouvait aller déjeuner chez elle au prix d’une courte marche, ici tout là-haut dans le Yaak, les gens vivent à des kilomètres et des kilomètres de distance les uns des autres. Il est fréquent qu’un trajet à travers bois à pied, ou à cheval, vous conduise plus rapidement à destination qu’un aller-retour en voiture, mais la rapidité n’est pas toujours ce que l’on recherche en priorité.
Les esprits conservent par ici quelque chose d’extraordinairement rugueux, un génie local de la confusion, de l’improvisation souvent, et de la réconciliation de deux modes de pensée en apparence antagonistes. Le ruban adhésif est l’outil souverain.
Le Yaak vit toujours à bien des égards de la chasse et de la cueillette, et y règne encore toute une économie du troc. À environ sept kilomètres au fond des bois vit un couple avec deux chiens de traîneau qu’ils ne peuvent pas laisser sans surveillance. Ils possèdent un chasse-neige et moi pas. Parfois, durant l’été, quand ils partent camper au Canada, je vais m’occuper de leurs chiens, et en échange, pendant l’hiver, ils passent de temps à autre déblayer le chemin qui mène chez moi. Des œufs contre du bois de chauffage, de vieux harnais et des selles contre des pneus cloutés de 4 × 4. Un camion d’occasion contre un panneau solaire flambant neuf. Et ainsi de suite.
Une chose que j’ai mis du temps à apprendre, grâce à ces longs et lents moments d’observation par la fenêtre de ma cabane, c’est que le Yaak est le mélange captivant de deux histoires, de deux façons d’être : une partie de ce pouvoir, de cet esprit vient de sa position géographique et de sa richesse écologique. Le Yaak se trouve à la confluence des montagnes de l’Ouest, dont l’histoire naturelle est dominée par le feu, et des forêts humides du Nord-Ouest Pacifique ; un lieu où convergent l’immense héritage de la forêt boréale et la plus vaste des chaînes de montagnes du Canada, les Purcell, qui abaissent un doigt vers les États-Unis.
Dans ce doigt précisément résident toutes sortes d’espèces, se produisent tous les croisements imaginables et les combinaisons végétales qui n’existent nulle part ailleurs aux États-Unis. Le Yaak a son identité propre, mais c’est aussi un lieu de passage essentiel entre les États-Unis et le Canada. (Je parle là des animaux sauvages, il n’y a, Dieu merci, aucun poste-frontière pour les humains, rien que des sommets déchiquetés et des forêts impénétrables.) De même, le Yaak est un couloir entre l’Est et l’Ouest, entre le Glacier National Park et l’immense Bob Marshall Wilderness d’une part – une région scientifiquement désignée sous le nom d’« écosystème de la ligne de partage des eaux du continent nord-américain » –, et de l’autre, le Nord-Ouest Pacifique, qui commence par le comté de Colville au nord-est de l’État du Washington, et se poursuit par-delà la chaîne des Cascades jusqu’à l’océan. Le Yaak descend tout droit de la montagne pour se jeter dans un coude de la Kootenai, comme une flèche parfaitement ajustée à son arc (« Yaak » est d’ailleurs le mot kootenai qui désigne une flèche), et la Kootenai est à son tour et de loin le plus important affluent de la puissante Columbia River.
La vallée du Yaak est aussi la plus importante des zones de frai entre Yellowstone et le Yukon. C’est le plus rare et le plus singulier, sinon le plus gros, des joyaux qui forment ce qu’il reste de la couronne des terres sauvages d’Amérique du Nord, et pourtant pas un arpent de ces étendues n’est protégé à ce titre, même si quarante-cinq années se sont écoulées depuis la promulgation du Wilderness Act .
À cause de toute cette hybridité écologique, ce volant de différents écosystèmes, le Yaak présente davantage de diversité d’espèces que toute autre vallée du Montana ; et bien que ce soit celle qui se situe le plus au nord de l’État, elle est également la moins élevée. Le Yaak se jette dans la Kootenai par exemple à une altitude de moins de six cents mètres au-dessus du niveau de la mer. La vallée est verdoyante malgré le long hiver septentrional, et c’est précisément dans les maillons de la chaîne, ce collier étincelant, formés par les marais tourbeux et les zones humides infestées d’insectes que l’on trouve la plus grande biodiversité de la vallée et même de la région.
À propos de ces insectes, il faut ajouter que le Yaak est une zone biologiquement sauvage, ce n’est pas un parc naturel aménagé. Des parties de la vallée ont été durement frappées au siècle dernier : elles sont sillonnées par un réseau de chemins forestiers, dont beaucoup sont totalement envahis par les herbes, et de vastes portions de la vallée sont criblées de zones de coupes claires – certaines déjà anciennes où recommencent à pousser des taillis de broussailles, et quelques-unes plus récentes. Mais plus reculées encore, d’autres parties de la vallée restent intactes et témoignent d’une intégrité écologique – malgré les incendies et le pourrissement – et d’une permanence de la vie sauvage infiniment supérieures à celles qu’on observe dans les districts quadrillés de routes et de chemins forestiers.
J’ai passé l’essentiel de ma vie d’adulte à demander la protection de ces régions reculées du Yaak, à travers la reconnaissance officielle de leur nature de réserve naturelle de vie sauvage. Mais ces quelques lignes sont les seules de ce livre où je souhaite aujourd’hui m’exprimer sur ce type de sujet.
Ce texte, au contraire de nombreux ouvrages que j’ai consacrés au Yaak, entend n’être que célébration et observation, sans jugement ni plaidoyer militant. Je ne sais pas très bien pourquoi j’ai fait ce choix ici. Peut-être seulement pour rester sain d’esprit un peu plus longtemps. Un des rêves et des espoirs que j’entretiens pour le Yaak est la mise en place d’une enquête biologique exhaustive, une série de coupes transversales et de mesures écologiques visant à identifier la présence, la distribution et, si possible, le calcul du nombre de spécimens pour autant d’espèces que faire se peut. Une véritable banque de données fondamentales pour le siècle à venir. En tant que biologiste, j’aurais vraiment souhaité que pareil fondement du savoir écologiste ait été mis en place dès le début du xxe siècle, et je ne peux m’empêcher de penser que les naturalistes et les hommes de science qui tomberont amoureux du Yaak en 2100 auront le même désir intense de pouvoir profiter d’un état des lieux fiable sur les conditions dans lesquelles se trouvait cet écosystème – les données fondamentales et la façon dont tout ça fonctionnait – en l’an 2000. J’avais imaginé – et d’ailleurs je continue à imaginer – une expédition de plusieurs années, à moitié privée, à moitié publique, au cours de laquelle les plus grands scientifiques du pays et même du monde – spécialistes des papillons, des mammifères, des reptiles, des poissons etc. – conduiraient des groupes de recherche saisonniers qui se rendraient sur place pour collecter et inventorier des données afin de les cartographier, en utilisant des méthodes et des protocoles scientifiques aisément reproductibles.
Entre-temps, je me suis dit qu’il m’était possible d’établir le même type d’analyse transversale (même si rien ne garantissait qu’elle soit aisément reproductible) dans une sorte de journal de bord. Toutefois, plutôt que mettre en coupe cette vallée de plus de 400 000 hectares du nord au sud ou d’est en ouest, j’allais la laisser venir à moi, passer devant moi, et je prendrais des notes, consignerais mes observations, établirais des marqueurs ancrés dans ce siècle, en commençant quelques heures avant le premier jour du nouveau millénaire. Et, bien que passionné par la vie sauvage, je m’appliquerais également à faire la chronique des caractéristiques, mouvements et habitudes des humains qui peuplent cette vallée reculée, aux confins de deux siècles.
Pas tout à fait des Indiens, en réalité, même s’ils côtoient tant d’orignaux, mais tout de même assez différents du reste du monde. Assez différents en tout cas pour que, quand vous dites à quelqu’un dans le reste du Montana que vous venez du Yaak, il vous regarde comme si, cent ans plus tôt, vous aviez dit Kootenai, Assiniboin, Blackfoot, Crow, Flathead ou Arapaho, et même, recule d’un pas, pour considérer son interlocuteur avec des traces de peur et d’envie mêlées, comme à la recherche de la trace radieuse de quelque chose de sauvage en vous.
Je suis toujours surpris quand je pense à l’endroit d’où je viens et à la façon dont je me suis retrouvé ici : j’ai grandi pendant les années 1960 dans les banlieues pétrochimiques de Houston, passant parfois plusieurs semaines au cours de l’été chez ma grand-mère (née en 1898) aux franges de cette Hill Country (le « Pays des collines ») qui forme le centre du Texas, avant de prendre le chemin des montagnes dont j’avais toujours rêvé. J’ai alors fait mes études à Utah State University dans le nord de l’Utah, puis je suis reparti vers le sud, au Mississippi cette fois, où j’ai travaillé comme géologue pendant plusieurs années avant de prendre tout simplement un jour le volant de mon camion en direction de l’ouest, activement et passivement attiré à la fois, m’étant fixé pour but la zone verte la moins peuplée de la carte, et prêt à aller littéralement jusqu’aux confins du pays pour ça. Coup de foudre immédiat, je me suis installé par à-coups : nouveau venu pour commencer, mais avec une rapidité extraordinaire, ou du moins qui me parut telle, je suis devenu un ancien, tant étaient nombreux ceux qui abandonnaient la partie et disparaissaient. Il a toujours été difficile d’y gagner sa vie et d’y passer toute l’année.
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Je me revois tout petit, à l’âge de six ou sept ans, en voiture avec ma mère à Houston. Disons en 1964 environ. Pour une raison ou pour une autre, la question de l’an 2000 avait été évoquée, et je lui avais demandé si je serais encore en vie. « Mais bien sûr, avait-elle répondu en riant. Tu auras quarante-deux ans. » Et le chiffre m’était apparu comme invraisemblablement et tristement synonyme d’âge avancé. « Tu ne seras certes plus un jeune homme, mais tu en auras vu des choses à ce moment-là. » Je me rappelle lui avoir alors demandé quel âge elle aurait, et si elle serait elle aussi encore en vie. Peut-être, répondit-elle. Je l’espère. Sans doute. Soixante-six ans.
Elle devait avoir la trentaine au moment de cette conversation, encore loin de ses propres quarante-deux ans. Elle est morte il y a plusieurs années, et au tournant du millénaire j’ai beaucoup pensé à elle. J’éprouvais un sentiment à la fois de plénitude et de vide, en traversant seul – ou plutôt, sans elle – cette ligne de démarcation importante. Des deux êtres qui avaient entrepris cette conversation, un seul l’a poursuivie ; pourtant, au fond de moi, alors que la date approchait, j’ai trouvé réconfortant de me dire que, près de quarante ans plus tôt, elle avait pris le temps d’y réfléchir, et je n’ai pas oublié l’air sérieux et attentif qui était le sien pour répondre à ma question d’enfant.
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Ce n’est pas seulement pour les scientifiques de l’avenir que j’ai souhaité décrire le passage d’une année entière, depuis cette contrée septentrionale qui a la chance de connaître quatre vraies saisons malgré la température qui augmente régulièrement aux quatre coins de la terre et les émissions toujours croissantes de dioxyde de carbone. Je veux croire que ces notes présentent un certain intérêt, à leur manière spontanée, pour ma famille, et pour d’autres qui dans les années à venir s’installeront dans le Yaak et sauront l’aimer. Souvent, et surtout depuis que je vieillis, je me rends compte que je prends plaisir à partager avec mes enfants des petits secrets, des choses que je trouve intéressantes à propos de cette vallée – où se trouvent les meilleures airelles quand l’année a été sèche ou à la fin de l’été ; où se cachent les wapitis en novembre ; où les loups creusent leur tanière ; où les grizzlys lacèrent de leurs griffes les vieux cèdres. La transmission de ce savoir constitue un transfert de la valeur la plus inestimable, à l’exception de l’amour. En fait, le transfert de ce type de connaissance d’un lieu, la connaissance intime que l’on a d’un endroit où on vit, est une sorte de preuve d’amour qui vaut tout l’or du monde.
Certains jours, je m’interroge pour savoir si ce type d’observations et la transmission de ce genre de savoir n’auraient pas un peu l’effet du sable qui coule dans un sablier. On peut se demander, même, si cette transmission est encore possible d’une génération à la suivante, et à la suivante encore, étant donné la rapidité des bouleversements écologiques à l’Ouest, la destruction des fondements biologiques alors qu’une pièce après l’autre est arrachée au puzzle, à la carte, la dissolution de l’intégrité, si l’avenir ne va pas rendre caduques ce genre de connaissances, si je ne suis pas déjà en train de décrire des choses disparues ou en train de disparaître.
Toutefois, l’un des composants essentiels de l’amour est l’espoir – l’espoir tenace –, et laisser la peur remplacer l’espoir constituerait une bien amère défaite, un véritable échec en soi.
Presque dix ans se sont déjà écoulés depuis que je me suis lancé dans ce projet, entrepris quand Mary Katherine avait huit ans et Lowry cinq. Après s’être fait si longtemps attendre, le nouveau millénaire est arrivé très vite, et puis il est passé, plus vite encore, et ce n’est pas sans étonnement ni un certain lot de réflexions aigres-douces que je jette un coup d’œil de l’autre côté de la frontière d’ignorance qui sépare alors et aujourd’hui, vers une période antérieure à un certain 11 Septembre où nous croyions être prêts à affronter l’avenir avec ce qui apparaît déjà, malgré notre faible recul, comme une dose incommensurable, et pourtant totalement irréaliste, de naïveté.
Je suis également frappé à la relecture par l’euphorie qui domine ces pages – les cycles épuisants et si vivifiants d’un mouvement perpétuellement ascendant, alors que les saisons et la vallée nous comblent, à chaque jour qui passe, de davantage de beauté et de plus de cadeaux. Qui était le jeune homme, ou l’homme plus jeune, qui a écrit ces pages ?
Je veux croire qu’il est le même que celui qui aujourd’hui les lit. Celui qui a eu la chance, au tournant du siècle, de pouvoir ralentir la course de sa vie et de regarder avec attention autour de lui. J’aime penser aussi que c’était un observateur que sa naïveté n’a pas lésé, et que ses capacités d’émerveillement et son ignorance n’ont pas desservi. Comme si chaque jour, et peu importe la saison ou le siècle, nous étions tous, sans exception et toujours, de l’autre côté de cette frontière.


Loi fédérale de protection de la nature votée en 1964. (N.d.T.)