+ Partir, un point c'est tout - Veronica Vega
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Veronica Vega Partir, un point c'est tout

"Partir, un point c'est tout" de Veronica Vega,
traduit de l'espagnol (Cuba) par Christilla Vasserot.

1
Tu ne sais pas avec qui tu as vécu pendant huit ans
jusqu’a ce qu’on te dise :
— Va-t’en (de la maison en commun, avec l’enfant
en commun, les deux chats et l’ordinateur).
Ma mère relit plusieurs fois le message à l’écran.
Elle est sur le point de commencer une phrase. Si
seulement tu avais… – j’imagine.
— Si seulement tu avais consulte un avocat…
— J’en ai consulte plusieurs, maman.
— Avant, d’accord, il habitait la, mais maintenant…
Garder une maison vide, je ne comprends pas.
Faire ca a un enfant, a son enfant…
— C’est un connard, je lui réponds, juste pour
gagner du temps, mais ma voix résonne si lointaine,
si abstraite.
Je colle mon front contre le rebord de la persienne,
je regarde les bâtiments décolores, moches comme
des décrets, comme soi-disant disait Angel. Soudain il me vient une pensée : quelqu’un pourrait me remplacer.
Vivre tout ca a ma place. Et moi, pendant ce
temps, je serais ailleurs – n’importe ou.
Maman a l’air de ruminer cette histoire de connard.
Finalement elle esquisse une moue, d’approbation ou
de doute.
— Au moins tu ne dépendras plus de lui pour
l’autorisation de sortie de ton fils, le jour ou tu auras
les papiers…
De la façon dont je la regarde elle semble déduire
qu’ici les mots ne délimitent rien, ni les émotions, ni
le destin. Ou bien si : il existe bel et bien une assurance
contre l’irrévocable. Voila pourquoi ceux qui
s’en vont effectuent leurs démarches en silence, ne
disent au revoir qu’à très peu de gens (ceux qui n’iront
pas tenter d’altérer les lignes de la main, le dessin de
l’iris ou les prédictions de l’horoscope…)
— Je vais préparer du café…
Elle sort en refermant la porte.
Je me laisse tomber par terre.
Mon Dieu, si seulement on pouvait s’enfuir par
un tunnel ou quelque chose dans le genre. Ton avenir
ressemble à la danse d’une feuille emportée par le
vent, m’avait annonce un medium il y a des années.
J’entends maman qui cogne le filtre de la cafetière
contre l’évier. J’observe entre mes deux genoux la
porte du placard, les photos découpées dans des
revues soviétiques par Lupe, qui les a collées la avant
son départ. Décolorées par le soleil, comme les bâtiments.
Je regarde mes cuisses et, sous ma peau, des
rivières violacées (des éclairs roses, dit Yasser). Y a-t-il
moyen de camoufler les varices sous un tatouage… ?
Un dessin tribal, une toile d’araignée. L’odeur du café pénètre par la rainure au bas de la porte. Je
pourrais mouiller ces vieilles photos, les décoller a
l’aide d’un chiffon. Les remplacer par des paysages
grands ouverts, pour que la vue puisse continuer
au-delà, sans être stoppée dans son élan. A la place
des bâtiments (blocs-décrets), mettre toujours plus
d’espace… du ciel bleu clair.
Kabir se lève, il se dirige vers la salle de bains avec
toute la nonchalance dont il est capable.
— L’école, c’est ce que je déteste le plus au monde.
— Une jeune femme est morte cette nuit, me lance
ma mère depuis la cuisine.
— Qui ca ?
— Celle qui habitait au 69, un peu plus bas, juste
au coin… un infarctus, personne ne s’y attendait.
Cette fiction prend un tour tellement sérieux.
Elle a même l’air réelle, je trouve – surtout quand ca
fait mal.
— Maman, ma dent…
Il se pointe, sa brosse a la main, la bouche grande
ouverte et pleine de dentifrice. J’aperçois une crevasse
noire du cote droit, tout au fond.
Je repense au petit bout de papier sur lequel sont
notes les rendez-vous chez le dentiste, avec toujours
plus de dates agglutinées : tel jour pas de feuilles de
stérilisation, tel jour une coupure d’eau, tel autre jour
pénurie d’amalgame.
— Tout a l’heure j’irai t’apporter un calmant, mais
pour l’instant dépêche-toi.
Je le regarde s’éloigner le long du trottoir. Il arrive
au coin de la rue, se retourne, lève haut son bras pour me dire au revoir. Je passe ma main dans un interstice
de la persienne pour lui faire signe.
Je cherche un antalgique, je descends. Je revois le
chemin menant a cet endroit que je pouvais jadis
apercevoir depuis ma fenêtre, quand il n’y avait pas
encore tous ces bâtiments, cette école, à l’époque ou
je m’inventais un destin au-delà des arbres (une maison
ou, assis entre des murs bleus, m’attendait mon
père).
À la porte de sa classe, Kabir pose le cachet sur sa
langue, il boit une gorgée a la bouteille. J’applique
une pommade autour de sa dent, elle est amère, je
l’ai moi-même goutée : elle endort la bouche et calme
la douleur.
Allez, Vero, on va le faire, ce roman, tous les trois :
toi, Eligio, moi… décrire tout ce qu’on fait jour après
jour, pendant un mois, noter ce qu’on touche, ce qu’on
sent, avant que ça change… Eligio ne répond pas, il
est assis sur le muret du Malecon, il regarde les
pêcheurs jeter leur hameçon à la mer. Ils remontent le
fil : rien. Des boîtes de conserves, des morceaux de bois
flottent à la surface de l’eau, et des offrandes aussi…
Ceux qui naissent ici et maintenant peuvent juste implorer
de la vie, ânonne Eligio en regardant l’eau aller et
venir au milieu des rochers et des ordures, et du changement,
car plus rien ne bouge… Oui, quelque chose
se pétrifie quand j’applique le pinceau humide sur
un coquillage. Mais les coquillages glissent sur le
cylindre de bambou car les vendeurs coupent l’acétate
avec de l’eau. Écrire chaque jour, Vero, Eligio,
comme dans ces chroniques tellement surprenantes, où
il est question des vestiges d’une ville morte, d’un passé.
Mais que peut-on raconter d’une chambre sans autre vue que cette perpendiculaire menant a d’autres bâtiments
identiques : des blocs de ciment oublies sous
un soleil atroce. On voit bien que Lucia s’en est allée
de Cuba et qu’elle n’est jamais revenue, même pas
pour une visite, malgré sa promesse.
Je sors sur le balcon, je fais sécher l’acétate au
soleil.
Je devrais peut-être ranger mon placard, j’ai tellement
besoin d’espace. J’empile par terre des livres,
des papiers, des revues pleines de trous a la place des
images : Spoutnik, Films soviéticos. Je les avais laissées
la quand j’avais du fuir de cette maison et partir
habiter chez des amis, des couples. Lupe a fui dans
les mêmes circonstances mais elle a atterri plus
loin. Il reste ses collages sur le bois vermoulu du
placard. Je vide la boite de photos. Les visages me
semblent étranges : moi petite, moi jeune fille en train
de regarder les vagues se soulever sur le Malecon, formant
des boules d’écume que le flash a congelées en
plein vol, moi, Kabir, son père (qui se détache du
paysage tout au fond). Les photos s’altèrent avec le
temps – comme les lignes de la main – et celles des
morts sont de plus en plus vaporeuses. La voisine
morte hier soir voit des visages (étranges) se pencher
au-dessus de la vitre rectangulaire : «  au moins, c’est
pas nous », se disent les amis, les membres de la
famille. Oui, en ce moment même, ses photos sont
en train de changer. Est-ce que quelqu’un les regarde ?
Des photos en noir et blanc, parce que le papier
Agfacolor était tellement cher, quand elle était petite
fille et qu’on lui promettait que l’avenir était un lieu
sur. Et même solide. Je siffle pour appeler mes chats. Je ressens cette
fatigue des jours ou j’ai trop marche. Un poids douloureux,
qui est aussi celui de mes pensées. Bright
monte l’escalier en courant, il frotte son dos contre
mes jambes avant de se glisser dans l’entrebâillement
de la porte. Pity semble être au-delà du rayon de portée
de ma voix.
L’acétate a fini par épaissir un peu. Consistance. Je
m’assois, j’attrape le pinceau, je le fais tourner dans la
colle blanche. Vero, j’ai eu l’idée du roman en regardant
cette photo de La Havane qui a tellement changé
depuis la première fois que je l’ai vue : d’abord une
rafale revêche, ensuite je l’ai trouvée grise, lointaine, et
au troisième regard, il ne restait que l’étrangeté… Oui,
d’accord, mais que devient le roman que je veux
écrire, moi, celui que j’ai commence sur mon passeport
de 1993 ? J’avais regarde la photo (cheveux attaches,
bouche entrouverte) et je m’étais vue a New
York, ou je retrouvais mon père, et ce n’etait pas
une abstraction, c’était presque un fait. En m’éloignant
du bâtiment, de ses grilles imposantes, sur le
Malecon, face aux vagues bondissant par-dessus le
muret, j’avais cherche le tampon : application received
US INTERESTS SECTION (euphémisme en relief pour
visa refusé) et j’avais note : je sais qu’aller ailleurs ne
m’épargnera ni les rituels, ni les besoins, ni la misère
biologique.
J’ai grandi en entendant ma mère : tu aurais dû
naître aux États-Unis, j’étais enceinte de toi, on avait
l’intention de partir par Camarioca. À l’âge de trois
ans, j’ai eu mon premier passeport, une feuille avec
ma photo ou je me rappelle avoir lu la couleur de mes
yeux. Mais c’est a quatorze ans, l’année de l’exode de Mariel, que j’ai pris peur en fixant le photographe.
Etait-ce du a l’éclair du flash ou a ce rendez-vous
avec la distance et le temps ? Mes sœurs ramenaient
des objets récupérés dans les maisons abandonnées
(les gosses pénétraient par les fenêtres cassées
de toutes ces maisons portant les stigmates des oeufs
projetés contre les murs). Je pleurais car je ne voulais
pas m’en aller. Maman répétait : Il ne va plus rester
personne ici, Vero, tu ne vois pas que tout le monde
s’en va ?
Ce jour-la, j’ai cesse de m’imaginer a Cuba. Et si
je me découvre ici, soudain, comme hier, dans le
parc de l’Avenida del Puerto, en train d’attendre le
400, le seul bus pour Alamar supportable après
quatre heures de l’après-midi, je me dis que c’est un
effet d’hypnose. Sous son influence, même les lieux
se transforment, car cet arrêt de bus n’était pas la
avant, et moi je ne marchais pas main dans la main
avec Yasser, en train de murmurer demain il faut que
je commence le roman avec Lucy et Eligio, pendant que
Kabir annonce : Quand j’aurai vingt ans, je voyagerai
dans le monde entier.
Il en a dix. À six ans, il m’a raconte qu’on avait
pose une question aux enfants de sa classe : Qu’est-ce
que tu veux être quand tu seras grand ? La question
n’était pas arrivée jusqu’a lui, mais il était prêt a
répondre, si on la lui posait : Moi ? Je veux être
Libre…