+ Allmen et les libellules - Martin Suter
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Martin Suter Allmen et les libellules

"Allmen et les libellules" de Martin Suter,
traduit de l'allemand par Olivier Mannoni.

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L’après-midi, Allmen avait coutume de s’allonger
une demi-heure. Cette petite sieste ne lui redonnait
pas seulement un peu de fraicheur, elle lui faisait aussi
prendre conscience chaque jour du privilège qui s’attachait
a sa situation de rentier. Dormir lorsque le reste
du pays s’adonnait a une activité utile lui procurait,
même après toutes ces années, un plaisir qu’il n’avait
pour le reste ressenti qu’en séchant les cours. Il appelait
ca « sécher la vie ».
Rien n’était plus délicieux que de tirer les rideaux
pour barrer la vue sur toute l’activité extérieure, de se glisser
en sous-vêtements sous l’édredon frais et d’épier, les yeux mi-clos, les lointains bruissements du monde.
Pour sortir peu après, étonne et anime, du sommeil
léger de l’après-midi.
Sa chambre a coucher était presque entièrement
occupée par un lit king size, une étagère pour les lectures
nocturnes et deux penderies accueillant la partie
de sa garde-robe correspondant a la saison – l’autre
partie, il la conservait elle aussi dans la buanderie.
Il était allonge dans son lit, gardant auprès de lui un
livre de poche au cas improbable ou il ne parviendrait
pas a s’assoupir. La pluie tambourinait doucement
contre la fenêtre ; pour le reste, le monde, à l’extérieur,
restait silencieux.
Il ne parvint pas tout a fait a chasser de sa conscience
la lettre de Dorig. Pas a cause des 12 455 francs suisses :
ceux-là, il parviendrait bien a les trouver. C’est la nature
de l’injonction de payer qui l’inquiétait.
Autant Allmen se débrouillait mal avec l’argent,
autant il maitrisait le maniement des dettes. Il avait
appris cela pendant sa période a Charterhouse, la Boarding
School exclusive du Surrey ou son père l’avait envoyé,
a sa propre demande, à l’âge de quatorze ans. Allmen
voulait échapper à l’air vicie de sa famille paysanne et
nouveau riche.
À Charterhouse, le traitement des dettes était inscrit
dans la partie officieuse de la formation. Elles n’avaient
rien de déshonorant. Au contraire, en avoir quelques-unes
nourrissait une réputation. Le règlement de l’école
fixait, pour des raisons pédagogiques, une limite a
l’argent de poche des élèves, ce qui avait donne naissance
a un circuit de prêt fort anime. On fanfaronnait
avec ses dettes, on admirait ceux qui avaient les plus
élevées, on les reportait, on les remboursait à tempérament, mais on s’en acquittait toujours avec élégance et
nonchalance.
Il n’avait pas perdu cette habitude. Des le début,
les revenus de son héritage n’avaient pas suffi a combler
ses besoins croissants en capitaux, et le fonde de
pouvoir de son défunt père n’avait pas tarde a jeter
l’éponge avec agacement. Lui avait succède une série
de conseillers qu’il avait lui-même choisis et dont les
recommandations propulsèrent vers le haut non pas
les revenus d’Allmen, mais ses besoins pécuniaires. Il
se vit bientôt contraint de financer son train de vie et
ses nouvelles acquisitions – outre la villa Schwarzacker,
on comptait dans le lot des appartements a Paris,
Londres, New York, Rome et Barcelone – en se séparant
de valeurs moins spectaculaires, mais plus stables,
qu’il avait héritées de son père. Et lorsque cette réserve
arriva elle aussi a son terme, il se finança par des ventes
– le plus souvent précipitées – de ces mêmes acquisitions
récentes. Ce furent d’abord les biens immobiliers,
puis les meubles, puis les objets de collection,
puis, peu a peu, les objets indispensables, de moins en
moins nombreux, de sa vie d’autrefois. Et pour finir,
des objets dont l’origine était analogue a celle du vase
Kangxi déjà mentionne.
Du temps de sa richesse, Allmen avait été un créancier
tout a fait généreux. Et maintenant, dans son rôle
de débiteur, il attendait la même magnanimité de la
part de ceux auxquels il devait de l’argent. Au début, il
n’avait pas été déçu sur ce point : sa bonté passée avait
encore longtemps fait effet. Il n’avait pas de dettes :
il avait des comptes ouverts, des ardoises, des saldi,
des affaires en souffrances. Créancier et débiteur se témoignaient le respect que se doivent ceux qui ont
besoin les uns des autres.
C’est la raison pour laquelle la lettre de Dorig ouvrait
une autre dimension. C’était l’explosion de colère grossière
et vulgaire d’un homme prêt a faire usage de la violence,
une espèce avec laquelle il n’avait pratiquement
jamais été en contact jusqu’a cette date. Allmen méprisait
toute forme de violence. Fut-elle verbale.
Il était sérieusement inquiet. Mais lorsqu’il s’éveilla
de sa sieste, une petite demi-heure plus tard, comme
toujours étonné et rafraichi, cette inquiétude était devenu
un sentiment discret et lointain.