+ Dire son nom - Francisco Goldman
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Francisco Goldman Dire son nom

"Dire son nom" de Francisco Goldman,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Guillemette de Saint-Aubin.

1

Aura est morte le 25 juillet 2007. Je suis revenu au Mexique pour le premier anniversaire parce que je voulais être là où c’est arrivé, sur cette plage de la côte du Pacifique. Maintenant, pour la deuxième fois en un an, je suis retourné à Brooklyn sans elle.
Deux mois avant sa mort, le 24 avril, Aura avait eu trente ans. Nous étions mariés depuis deux ans moins trente-six jours.
La mère et l’oncle d’Aura m’ont accusé d’être responsable de sa mort. Ce n’est pas que je ne me juge pas coupable. Si j’étais Juanita, je sais que j’aurais voulu moi aussi me mettre en prison. Bien que ce ne soit pas pour les raisons qu’elle et son frère ont avancées.
À partir de maintenant, si tu as quelque chose à me dire, fais-le par écrit – c’est ce que Leopoldo, l’oncle d’Aura, m’a déclaré au téléphone quand il m’a appris qu’il était l’avocat de la mère d’Aura dans le procès qu’elle m’intentait. Nous ne nous sommes pas parlé depuis.

Aura
Aura et moi
Aura et sa mère
Sa mère et moi
Un triangle amour-haine, ou, je ne sais pas
Mi amor, est-ce que c’est pour de vrai ?
Où sont les axolotls ?

Chaque fois qu’Aura prenait congé de sa mère, que ce soit à l’aéroport de Mexico ou le soir sur le seuil de l’appartement de cette dernière, ou même quand elles se quittaient après un repas au restaurant, sa mère esquissait le signe de croix sur elle et murmurait une petite prière pour demander à la Vierge de Guadalupe de protéger sa fille.

Les axolotls sont une espèce de salamandre qui ne quitte jamais l’état larvaire, un peu comme des têtards qui ne deviendraient jamais grenouilles. Il y en avait beaucoup dans les lacs autour de l’ancienne ville de Mexico, et c’était un des mets préférés des Aztèques. Jusqu’à récemment, on disait qu’il en vivait encore dans les canaux saumâtres de Xochimilco alors qu’en fait même là ils ont pratiquement disparu. Ils survivent dans les aquariums, les laboratoires et les zoos.
Aura adorait la nouvelle de Julio Cortázar dont le héros est tellement fasciné par les axolotls du Jardin des Plantes à Paris qu’il se transforme en axolotl. Chaque jour, parfois même trois fois par jour, le protagoniste anonyme de cette histoire se rend au Jardin des Plantes pour regarder les étranges petits animaux à l’étroit dans leur aquarium, leurs corps laiteux et translucides, leur délicate queue de lézard, leurs faces plates d’Aztèques roses et triangulaires, leurs petites pattes aux doigts presque humains, les étranges brindilles rougeâtres qui sortent de leurs branchies, la lueur dorée de leurs yeux, la façon dont ils ne bougent presque jamais, se contentant de contracter convulsivement leurs branchies, ou se mettent brusquement à nager d’une seule ondulation du corps. Ils ont un air si étrange qu’il se convainc que ce ne sont pas juste des animaux, qu’ils ont avec lui une relation mystérieuse, sont muettement emprisonnés à l’intérieur de leurs corps et que cependant, de leurs yeux dorés animés de pulsations, ils le supplient de les délivrer. Un beau jour l’homme regarde les axolotls comme d’habitude, le visage tout près de la paroi vitrée, mais au beau milieu de la phrase, le « je » est maintenant à l’intérieur de l’aquarium, en train de regarder l’homme, la transition se fait juste comme ça.

L’histoire se clôt sur l’axolotl espérant qu’il est arrivé à communiquer quelque chose à l’homme, à unir leurs solitudes silencieuses, et que si celui-ci ne vient plus à l’aquarium c’est parce qu’il est quelque part en train d’écrire une histoire à propos de ce que c’est que d’être un axolotl.
La première fois qu’Aura et moi vînmes à Paris, environ cinq mois après qu’elle se fut installée avec moi, elle tint plus que tout à aller au Jardin des Plantes voir les axolotls de Cortázar. Elle était déjà venue à Paris, mais ce n’est que récemment qu’elle avait découvert l’histoire de Cortázar. On aurait pu croire que l’unique raison pour laquelle nous étions venus à Paris c’était pour voir les axolotls alors qu’en fait elle avait rendez-vous à la Sorbonne où elle songeait à poursuivre ses études après Columbia. Le premier après-midi nous allâmes au Jardin des Plantes et acquittâmes notre droit d’entrée à son petit zoo datant du dix-neuvième siècle. Sur un panneau à l’entrée du vivarium des informa­tions en français à propos des amphibiens et des espèces menacées étaient illustrées par un axolotl à branchies rouges vu de profil avec sa face réjouie d’extraterrestre et ses bras et mains de singe albinos. Les aquariums faisaient le tour de la salle, petits rectangles éclairés encastrés dans la paroi qui encadraient divers habitats humides : mousses, fougères, rochers, branches, flaques d’eau. Nous allâmes de l’un à l’autre en lisant les explications : plusieurs espèces de salamandres, de tritons, de grenouilles, mais pas d’axolotls. Nous refîmes le tour de la salle, au cas où nous les aurions ratés. Aura finit par aller demander au gardien, un homme d’âge moyen en uniforme, où se trouvaient les axolotls. Il ignorait tout des axolotls mais quelque chose dans l’expression d’Aura sembla le faire hésiter, et il lui demanda de patienter. Il quitta la pièce et quelques instants plus tard il revint accompagné d’une femme, un peu plus jeune que lui, en blouse bleue. Comme elle et Aura parlaient bas et en français je ne pus comprendre ce qu’elles disaient, mais l’expression de la femme était animée et chaleureuse. Une fois à l’extérieur, Aura demeura un moment sans rien dire, l’air stupéfait. Elle finit par m’apprendre que la femme se rappelait les axolotls et qu’elle avait même dit qu’ils lui manquaient. Mais ils avaient été transférés dans le laboratoire d’une université quelques années auparavant. Aura portait son manteau en laine gris anthracite, une écharpe blanchâtre autour du cou, des mèches de ses cheveux noirs et raides étaient égarées autour de ses joues rondes et lisses qui étaient rougies comme par le froid, bien qu’il ne fît pas particulièrement froid. Les larmes, juste quelques-unes, pas un flot, des larmes chaudes et salées, débordèrent des yeux d’Aura et coulèrent sur ses joues.
Qui pleure pour une chose pareille ? je me rappelle avoir pensé. J’embrassai les larmes, respirant cette chaleur salée d’Aura. Ce qui pouvait bien bouleverser Aura à ce point dans la disparition des axolotls semblait faire partie du même mystère que celui dont l’axolotl, à la fin de la nouvelle de Cortázar, espère que l’homme le révélera en écrivant son histoire. J’ai toujours voulu savoir ce que c’était que d’être Aura.
Où sont les axolotls ?* écrivit-elle dans son carnet. Où sont-ils ?

Aura s’installa avec moi à Brooklyn environ six semaines après être arrivée de Mexico avec ses multiples bourses, dont une Fulbright et une autre de l’État mexicain, pour faire un doctorat en littérature espagnole à Columbia. Nous avons vécu ensemble presque quatre ans. À Columbia elle habitait avec une autre étudiante étrangère, une Coréenne, une botaniste hautement spécialisée. Je vis son appartement seulement deux ou trois fois avant de déménager les affaires d’Aura chez moi. C’était un appartement en enfilade, avec un long couloir étroit, deux chambres, un living en façade. Un appartement d’étudiantes, plein d’affaires d’étudiantes : sa bibliothèque Ikea, une batterie de casseroles, de poêles et d’ustensiles anti-adhésifs d’une nuance charbonneuse, un sacco, une stéréo, une petite boîte à outils, Ikea aussi, encore dans son plastique. Son matelas par terre, un tas de vêtements par-dessus. Cet appartement me rendait terriblement nostalgique – de mes années d’études, de la jeunesse. J’avais une folle envie de lui faire l’amour, dans le somptueux désordre de ce lit, mais elle avait peur que sa colocataire ne rentre, et donc nous ne le fîmes pas.
Je l’arrachai à cet appartement, abandonnant sa colocataire avec qui Aura s’entendait très bien. Mais un mois plus tard environ, quand nous fûmes sûrs qu’Aura resterait avec moi, elle trouva une autre étudiante pour la remplacer, une Russe qui avait l’air de quelqu’un qu’apprécierait la Coréenne.
Là-haut, sur Amsterdam Avenue et la 119e Rue, Aura habitait à la limite du campus. À Brooklyn, elle était obligée de faire au moins une heure de métro pour aller à Columbia, généralement pendant l’heure de pointe, et elle s’y rendait presque tous les jours. Elle changeait à la 14e Rue et se frayait un chemin dans un labyrinthe d’escaliers et de longs couloirs, sinistres et glaciaux, pour prendre les express 2 ou 3 avant d’emprunter la ligne locale à la 86e Rue. Ou elle pouvait faire à pied le trajet de vingt-cinq minutes qui la séparait de notre appartement et de la station de Borough Hall pour y prendre le 2 ou le 3. Elle finit par se décider pour la seconde option, et c’est ce qu’elle faisait presque tous les jours. En hiver le trajet pouvait être terriblement froid, surtout avec les légers manteaux de laine qu’elle portait jusqu’à ce que je la convainque de me laisser lui offrir un de ces duvets North Face qui l’emmitouflait de nylon bleu gonflé de duvet d’oie de la tête à mi-jambes. Non, mi amor, ça ne te grossit pas, pas toi en particulier, là-dedans tout le monde ressemble à un sac de couchage, et quelle importance de toute façon ? Ne vaut-il pas mieux être bien au chaud ? Quand elle portait le capuchon relevé et le col fermé sous le menton, avec ses yeux noirs brillants, elle ressemblait à une petite Iroquoise dans son porte-bébé, et elle ne sortait presque jamais sans quand il faisait froid.
Une autre complication de ce long trajet était qu’elle s’égarait régulièrement. Elle ratait l’arrêt ou se trompait de direction et, perdue dans son livre, ses pensées, son iPod, ne s’en apercevait pas avant d’être loin dans Brooklyn. Alors elle m’appelait de la cabine d’une station dont je n’avais jamais entendu parler, Hola, mi amor, eh bien, je suis à Beverly Road, je me suis encore trompée de sens – l’air volontairement dégagé, pas bien grave, rien qu’une New-Yorkaise débordée réglant un de ces problèmes routiniers que pose l’existence citadine, mais quand même avec une petite touche de défaite dans la voix. Elle n’aimait pas que je la taquine quand elle se perdait dans le métro ou même dans notre quartier, mais parfois je ne pouvais pas m’en empêcher.
Du premier jour jusqu’au dernier, je l’ai accompagnée tous les matins au métro – sauf quand elle allait en bicyclette jusqu’à Borough Hall où elle l’attachait, solution
qui fut vite abandonnée du fait que les SDF alcooliques et les drogués lui volaient sa selle, ou quand il pleuvait ou qu’elle était tellement en retard qu’elle prenait un taxi jusqu’à Borough Hall, ou encore dans les rares occasions où elle partait comme une petite tornade furieuse parce qu’il se faisait tard et que j’étais encore aux toilettes en train de lui crier de m’attendre, et les deux ou trois fois où elle était tellement fâchée contre moi pour une raison ou une autre qu’elle n’avait absolument pas voulu que je l’accompagne.
Mais généralement j’allais avec elle jusqu’à la station de la ligne F sur Bergen ou à Borough Hall, bien que nous finîmes par tomber d’accord que, quand elle allait à Borough Hall, je la quitterais à l’épicerie du Français sur Verandah Place – j’avais du travail et je ne pouvais pas perdre presque une heure chaque jour à faire l’aller-retour – même si elle essayait de m’entraîner plus loin, jusqu’à Atlantic Avenue, ou Borough Hall en fin de compte et même jusqu’à Columbia. Alors je passais la journée à la bibliothèque – quelques semestres plus tôt j’y avais dirigé un atelier d’écriture et j’avais encore ma carte – à lire, écrire, ou tâcher de prendre des notes dans un carnet quand je ne relevais pas mes mails sur l’un des ordinateurs de la bibliothèque ou tuais le temps en lisant les journaux en ligne en commençant par les pages sports du Boston Globe (j’ai grandi à Boston). Généralement nous déjeunions chez Ollie avant d’aller claquer du fric en DVD et en CD chez Kim’s, ou à Labyrinth Books, dont nous sortions chargés de lourds sacs de livres que ni l’un ni l’autre n’avions le temps de lire. Les jours où elle ne m’avait pas persuadé de l’accompagner à Columbia, parfois elle me téléphonait pour me demander de venir juste pour déjeuner avec elle, et le plus souvent, j’y allais. Aura disait :
Francisco, je ne me suis pas mariée pour déjeuner toute seule. Je ne me suis pas mariée pour rester toute seule.
Les matins où nous allions à pied jusqu’au métro, c’est
Aura qui faisait la plus grande partie sinon l’intégralité de la conversation, parlant de ses cours, des professeurs, des étudiants, ou d’une idée de nouvelle, de roman, ou de sa mère. Même quand elle était particulièrement neuras et reprise par ses angoisses habituelles, j’essayais de trouver de nouveaux encouragements ou d’en reformuler ou répéter d’anciens. Mais j’aimais particulièrement quand elle était d’humeur à s’arrêter à chaque pas pour m’embrasser ou donner de petits coups de dents à mes lèvres comme un bébé tigre et qu’elle mimait un rire muet après mon aïe, et la façon dont elle se plaignait ¿ Ya no me quieres, verdad ? si je ne lui tenais pas la main ou la taille à l’instant qu’elle voulait. J’adorais ce rituel sauf quand je ne l’adorais pas du tout, quand je m’inquiétais : Comment est-ce que je vais jamais écrire un foutu livre avec cette femme qui m’oblige à l’accompagner au métro tous les matins et me persuade de me rendre jusqu’à Columbia pour déjeuner avec elle ?
Je continue à imaginer régulièrement qu’Aura marche à côté de moi sur le trottoir. Parfois j’imagine que je lui tiens la main et je marche avec le bras un peu dégagé du corps. Plus personne n’est surpris de voir les gens parler tout seuls dans la rue, pensant qu’ils sont au téléphone. Mais les gens vous regardent quand ils remarquent que vous avez les yeux rouges et humides et que vos lèvres sont déformées par un rictus de sanglot. Je me demande ce qu’ils croient voir et ce qu’ils imaginent être la cause de ces pleurs. À la surface, une fenêtre s’est brièvement ouverte de façon alarmante.
Un jour du premier automne suivant la mort d’Aura, à Brooklyn, à l’angle de Smith et de Union, je remarquai une vieille dame de l’autre côté de la rue qui attendait de traverser, une vieille dame normale du quartier, cheveux gris bien coiffés, un peu voûtée, une expression empreinte de gentillesse sur le visage, avec l’air de profiter du soleil d’octobre tout en attendant patiemment que le feu passe au rouge.
La pensée fut comme une bombe silencieuse : Aura ne saura jamais ce que c’est qu’être vieille, elle ne jettera jamais un regard rétrospectif sur sa longue vie. Il ne m’en avait pas fallu plus pour songer à l’injustice de tout cela et à la charmante vieille dame accomplie qu’Aura était sûrement destinée à être.
Destinée. Étais-je destiné à entrer dans la vie d’Aura ou avais-je détourné indûment le cours prédestiné de son existence ? Aura était-elle censée épouser quelqu’un d’autre, peut-être un étudiant de Columbia, ce type qui travaillait à quelques tables d’elle à la bibliothèque Butler ou celui qui ne pouvait pas s’empêcher de lui jeter des regards timides à la Pâtisserie hongroise ? Comment peut-on décrire avec précision le caractère destinal de ce qui n’est pas arrivé ? Qu’en est-il de son libre arbitre, de sa propre responsabilité quant à ses choix ? Quand je traversai Smith Street une fois le feu passé au rouge, est-ce que la vieille dame avait remarqué mon visage alors que nous nous croisions ? Je ne sais pas. Mon regard brouillé était fixé sur la chaussée et j’avais envie d’être de retour dans notre appartement. Aura y était plus présente que partout ailleurs.
L’appartement que je louais depuis huit ans, était l’étage de réception d’une brownstone. À l’époque où les Rizzitano, qui la possédaient encore, occupaient le rez-de-chaussée et les trois étages, le salon était leur living. Mais il était notre chambre. Son plafond était si haut que pour changer une ampoule au plafonnier il fallait que je grimpe sur un escabeau qui mesurait un mètre quatre-vingts de haut, me dresse sur la pointe des pieds au sommet de ce pinacle branlant et tende le bras au maximum, même si je finissais par me retrouver plié en deux, battant des bras à la recherche de mon équilibre – Aura, qui me regardait assise au bureau dans le coin, disait : On croirait un oiseau amateur. Une corniche en plâtre courait sous le plafond, chaulée comme les murs, rangée néoclassique de rosettes au-dessus d’une autre rangée plus large de palmettes. Deux longues fenêtres, aux rebords profonds, garnies de rideaux, faisaient face à la rue et entre elles, s’élevant du sol au plafond comme une cheminée, se trouvait l’élément le plus clinquant de l’appartement : un immense miroir dans un cadre tarabiscoté en bois doré. La robe de mariée d’Aura le recouvrait partiellement, suspendue à un cintre que j’avais accroché avec de la ficelle aux fioritures dorées qui ornaient les deux côtés de son sommet. Sur la tablette en marbre au pied du miroir se trouvait un autel composé d’un certain nombre d’affaires ayant appartenu à Aura.
Quand je rentrai du Mexique cette première fois, six semaines après la mort d’Aura, Valentina, condisciple d’Aura à Columbia et leur amie Adele Ramirez, Mexicaine qui habitait chez Valentina, vinrent me chercher à l’aéroport de Newark dans le break du mari de Valentina, un banquier. J’avais cinq valises : deux à moi et trois pleines des affaires d’Aura, pas seulement des vêtements – j’avais refusé de jeter ou de donner presque tout ce qui lui appartenait – mais aussi des livres et des photos, et les agendas, les carnets et les feuilles volantes de toute une courte vie. Je suis sûr que si ce jour-là ç’avaient été des copains qui étaient venus m’attendre, tout aurait été très différent, et qu’après avoir jeté un coup d’oeil incrédule à notre appartement, nous aurions dit : Allons dans un bar. Mais j’avais à peine terminé de monter les valises que Valentina et Adele s’étaient mises à édifier l’autel. Elles couraient en tous sens comme si elles savaient mieux que moi où tout se trouvait, choisissant et rapportant des trésors en me demandant de temps à autre mon opinion ou un avis. Adele, plasticienne, accroupie sur la tablette en marbre au pied du miroir, arrangeait : le chapeau cloche en jean avec une fleur en tissu qu’Aura avait achetée pendant
notre séjour à Hong Kong, la sacoche en toile verte qu’elle avait apportée à la plage ce dernier jour, avec son contenu intact, son portefeuille, ses lunettes de soleil et les deux minces volumes qu’elle était en train de lire (Bruno Schulz et Silvina Ocampo), sa brosse avec de longs cheveux pris dans les soies, le tube en carton contenant le jeu de mikado qu’elle avait acheté dans le centre commercial près de notre appartement de Mexico et avait emporté au TGI Friday’s où deux jours avant sa mort nous avions joué en buvant de la tequila, un exemplaire de la Boston Reviewdans laquelle était paru son dernier essai publié l’été précédent, sa paire préférée et unique de chaussures Marc Jacobs, sa petite flasque turquoise, quelques autres babioles, souvenirs, parures, des photos, des bougies, et, vides au pied de l’autel, ses bottes en caoutchouc rayées noir et blanc à semelles rose shocking. Valentina, debout devant l’immense miroir, annonça : Je sais ! Où est la robe de mariée d’Aura ? J’allai la prendre dans le dressing à l’aide du tabouret.
C’était exactement le genre de chose dont nous nous moquions, Aura et moi : un autel mexicain folklorique dans l’appartement d’un étudiant, manifestation de choix poli­tique de mauvais goût. Mais pour moi c’était exactement la chose à faire et pendant toute cette première année de la mort d’Aura et ensuite, la robe de mariée resta là. J’achetais régulièrement des fleurs pour le vase qui était posé par terre, allumais des bougies et en achetais d’autres pour remplacer celles qui étaient consumées.
La robe de mariage avait été faite par une styliste mexicaine, Zoila, originaire de Mexicali, qui avait une boutique dans Smith Street et avec laquelle nous étions devenus amis. Là nous parlions de la baraque de tacos authentiques que nous allions ouvrir un beau jour pour faire de l’argent avec les jeunes gens ivres et affamés qui se déversaient des bars de Smith Street la nuit, faisant tous trois mine de croire sérieusement que nous allions nous lancer dans cette affaire prometteuse. Puis Aura découvrit que les robes de mariée de Zoila étaient recommandées sur le site Daily Candy comme une alternative moins onéreuse à celles de Vera Wang et autres. Aura se rendit pour trois ou quatre essais dans l’atelier de Zoila, dans un loft du centre de Brooklyn, et chaque fois elle rentrait plus inquiète que la fois précédente. Elle fut d’abord déçue par le résultat final, trouvant la robe plus simple qu’elle avait cru, et pas très différente de certaines des robes normales que Zoila vendait en boutique pour le quart du prix. C’était une version presque minimaliste d’une robe de paysanne mexicaine, en beau coton blanc, avec des broderies en soie et en dentelle, qui s’évasait en volants dans le bas.
Mais Aura finit par décider qu’elle aimait la robe. Peut-être qu’elle avait juste besoin d’être dans son cadre adéquat, le décor quasi désertique du village d’Atotonilco, avec la vieille église de la mission, les cactus, les buissons d’épineux et le jardin d’un vert d’oasis de l’hacienda restaurée que nous avions louée pour le mariage, sous le bleu vif puis l’immensité jaune gris du ciel mexicain et les troupeaux turbulents de nuages qui le traversaient de part en part. Peut-être que c’était là le génie de la robe de Zoila. Une sorte de robe lyophilisée, qu’on aurait dite en papier, que l’air fin et électrique des hauts plateaux désertiques du centre du Mexique avait animée d’une vie chatoyante. Une robe parfaite pour un mariage à la campagne au mois d’août, une robe de mariage comme en rêvent les petites filles, après tout. Maintenant elle avait légèrement jauni, avec les bretelles foncées par la sueur salée, l’une des bandes de dentelle qui entourait le bas, au-dessus de l’évasement, était en partie arrachée, une déchirure pareille à un impact de balle, et l’ourlet était décoloré d’avoir été traîné dans la boue et piétiné au cours de la longue nuit de la fête qui avait duré
jusqu’à l’aube, quand Aura avait enlevé ses chaussures de mariée pour mettre celles que nous avions achetées dans une boutique de mariage à Mexico, qui étaient comme un croisement entre des chaussures d’infirmière et des compensées années soixante-dix. Une délicate relique, cette robe de mariée. La nuit, sur le fond miroitant qui crée l’illusion de la profondeur, à la lueur réfléchie des bougies et des lampes, sertie d’une couronne d’or par le cadre baroque, elle semble flotter.
***
Malgré l’autel, ou peut-être en partie à cause de lui, notre femme de ménage est partie. Flora, originaire d’Oaxaca, qui élève aujourd’hui trois enfants dans Spanish Harlem, qui venait une fois tous les quinze jours, déclara que l’appartement la rendait trop triste. L’unique fois qu’elle revint, je la regardai prier à genoux devant l’autel, prendre les photos d’Aura pour les porter à ses lèvres, les tachant de ses larmes et baisers vigoureux. Imitant l’accent de sincérité que prenait Aura pour la féliciter de son travail, le ton enjoué de sa voix (Oh Flor, on dirait que tu fais des miracles !) Flora déclara : Ay, señor, elle était toujours si gaie, si pleine de vie, si jeune, si bonne, elle me demandait toujours des nouvelles de mes enfants. Comment pouvait-elle faire son travail maintenant de la manière qui plaisait à Aura, me demanda Flore d’une voix suppliante, si elle ne pouvait pas s’arrêter de pleurer ? Puis elle avait emporté sa tristesse et ses larmes chez elle, auprès de ses enfants, m’expliqua-t-elle ensuite au téléphone, et ce n’était pas bien, non señor, elle ne pouvait plus le faire, elle était désolée mais elle devait partir. Je ne pris pas la peine de me mettre en quête d’une nouvelle femme de ménage. Je suppose que je pensai qu’elle aurait pitié de moi et qu’elle reviendrait. Je finis par lui téléphoner pour la supplier de revenir, mais la ligne n’était plus en service. Puis, des mois plus tard, chose incroyable, elle se repentit et appela pour me donner son nouveau numéro de téléphone – apparemment elle avait déménagé – sur mon répondeur. Mais quand je la rappelai, ce n’était pas le bon numéro. Je l’avais probablement noté de travers, de toute façon je souffre de dyslexie tactile.
Maintenant, quinze mois après la mort d’Aura, en rentrant de nouveau sans elle – personne pour m’attendre à l’aéroport cette fois-ci – j’ai trouvé l’appartement exactement tel que je l’avais laissé en juillet. Le lit était défait. La première chose que j’ai faite fut d’ouvrir toutes les fenêtres pour laisser entrer l’air froid et humide d’octobre.
Le MacBook d’Aura était toujours là, sur son bureau. Je pourrais reprendre là où je m’étais arrêté et travailler sur, organiser, tacher d’assembler, ses histoires, ses essais, ses poèmes, le roman qu’elle venait de commencer, les milliers de fragments, en fait, qu’elle avait laissés dans son ordinateur, à la manière labyrinthique et décousue qu’elle avait de classer ses dossiers et ses documents. Je me sentais prêt à m’im­merger dans cette tâche.
Dans la chambre il y avait des pétales de roses fanés, plus sombres que le sang, autour du vase devant l’autel, mais le vase était vide. Dans la cuisine, les plantes d’Aura, bien qu’elles n’aient pas été arrosées depuis trois mois, n’étaient pas mortes. Je tâtai du doigt la terre d’un pot et la trouvai humide.
Puis je me rappelai que j’avais laissé la clé aux voisins du dessus en leur demandant d’arroser les plantes d’Aura pendant mon absence. J’avais l’intention d’aller au Mexique pour le premier anniversaire et d’y rester un mois, mais j’y étais resté trois, et ils n’avaient pas cessé d’arroser ; ils avaient jeté les roses mortes, qui avaient dû commencer à pourrir et à sentir. Et ils avaient mis mon courrier dans un sac en plastique à côté du canapé, juste après la porte d’entrée.