+ La vengeance de David - Hans Werner Kettenbach
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Hans Werner Kettenbach La vengeance de David
Hans Werner Kettenbach - La vengeance de David
Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni

« La vengeance de David »,
de Hans Werner Kettenbach

La lettre de Ninochvili m'a inspiré un étrange malaise. La chose est littéralement grotesque, mais une sorte de pressentiment du malheur imminent s'est insinuée en moi dès que j'ai vu l'enveloppe gris sale déposée sur la tablette de mon vestiaire, ce midi, au retour de cinq heures de cours écœurantes. J'ai regardé fixement le timbre-poste, une splendide reproduction en couleurs de David le Constructeur brandissant son épée contre les musulmans. J'ai déchiffré le cachet de la poste –Tbilissi –, j'ai épousseté une impureté imaginaire sur la manche de mon veston et j'ai senti la peur monter en moi.

Ninochvili, m'écrit-il, a le grand bonheur de m'informer qu'au terme de longs efforts, il a enfin obtenu la possibilité de visiter ma patrie. Le ministère de la Culture de la République de Géorgie, m'annonce-t-il, l'a officiellement chargé de se rendre en Allemagne fédérale pour établir le contact avec des maisons d'édition susceptibles de publier de la littérature géorgienne en langue allemande. Matassi, hélas, ne peut pas l'ac com pagner, mais il espère, il en est même certain, que même sans elle, nous pourrons raviver notre amitié, sept années après.

La lettre a mis quatre bonnes semaines pour faire le trajet de Tbilissi, et com me Ninochvili y écrit que « si les derniers préparatifs se déroulent favorablement, il arrivera d'ici approximativement un mois », je peux le voir surgir devant ma porte à n'importe quel moment.

Je me suis assis à mon bureau en réprimant un gémissement, et me suis aussitôt relevé ; j'ai ouvert les rideaux et regardé à l'extérieur. La rue était morte au soleil de midi. Aucun taxi à l'horizon.

Il est peut-être venu à pied depuis l'arrêt de bus pour économiser le prix de la course ; il ne transporte peut-être, pour tout bagage, qu'une petite valise élimée ? Il est déjà passé devant la maison, qu'il a balayée d'un regard investigateur. À présent, il s'approche par le jardin, laissant aller et venir aux alentours ses yeux sombres et abyssaux.

Assez d'absurdités. Il n'existe aucun motif sérieux d'avoir peur de ce visiteur. On peut bien entendu prévoir qu'il me causera quelques in com modités. Le post-scriptum de sa lettre, dans laquelle il exprime l'espoir que je puisse « lui prêter assistance dans sa quête d'un logement bon marché », ne laisse aucun doute sur ce point. Il considère vraisemblablement com me tout naturel que je le laisse prendre ses quartiers chez moi. Quand on trinquait à Tbilissi, une fois sur deux, c'était à l'hospitalité du peuple géorgien. Sept ans après, voilà que me frappe la conséquence de cette si louable disposition.

Mais à quoi bon avoir une chambre d'amis ? Elle ne peut tout de même pas être réservée à la condisciple de Julia, une jeune fille en mal de distractions qui l'utilise com me camp de base de ses excursions à l'Ouest et nous imprègne tous les six mois de son parfum agressif. Elle ne peut pas non plus servir exclusivement aux copains de Ralf, à qui il est déjà arrivé de cuver leur bière en ronflant à deux dans le lit, sous les com bles, lorsqu'ils étaient trop saouls pour rentrer chez eux en vélomoteur. Ils n'avaient vraisemblablement même pas enlevé leurs baskets. David Ninochvili, lui, appréciera ce gîte à sa juste valeur. Qu'il lui soit donc alloué.