+ Les étoiles dans le ciel radieux - Alan Warner
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Alan Warner Les étoiles dans le ciel radieux

"Les étoiles dans le ciel radieux" d'Alan Warner,
traduit de l'anglais par Catherine Richard.

Vendredi soir

1

 

En silence, les quatre jeunes femmes avaient prudemment
observé les enseignes d’hôtel illuminées disposées
sur les toits en terrasse au long du vague horizon nocturne
– tandis que le minibus tournoyait au gré d’une succession
déroutante d’échangeurs et de ponts aériens curvilignes :
Renaissance, Thistle, Holiday Inn, Ramada, Meridian,
Skylane. L’enseigne du Flight Deck Hotel était placée
en hauteur, juste au ras voire légèrement au milieu des
lourdes ramures noir d’encre de chênes et de frênes, ces
arbres anglais très luxuriants dont les branches s’agitent
de façon obscurément prophétique, pareilles à de languissantes
manches à air.
Manda méfiante, Kay calme, Kylah captivée et Chell
craintive étaient assises côte à côte sur la banquette arrière
réquisitionnée d’autorité, à bord de la navette minibus
Hoppa qui desservait les hôtels ; les autres passagers assis
devant elles regardaient eux aussi le paysage, levant les
yeux vers les spires des voies de circulation aériennes.
Dans toute cette morosité, les vitres du minibus semblaient
sales, peut-être même fumées, pourtant l’extérieur
entier – l’air de cette nuit – était poudré d’une lumière
particulière au-dessus de chaque lampadaire au sodium et
juste en dessous du moindre projecteur de parking ; une
granulosité spectrale nimbait les feux arrière des véhicules sur les bretelles d’accès limitées où des voitures et de mystérieuses
fourgonnettes blanches surgissaient avec une persistance
débridée.
Manda lança : « On y est. Regardez, vous voyez… »
Elle se leva comme si c’était urgent, baissant sa tête désormais
blonde sous le hublot en plexiglas dans la travée centrale,
puis s’avança en titubant comme si elle seule risquait
de manquer l’arrêt, s’agrippant au dossier d’un siège avec
ses ongles acryliques fragiles, les phalanges bardées de
multiples bagues dorées. Se penchant encore plus, Manda
scruta le ciel par les vitres latérales. Un néon de toit d’un
bleu aveuglant se dressait au-dessus d’elles à mesure qu’elles
se rapprochaient :
FLIGHT DECK HOTEL
L’apparence extérieure de l’hôtel les confronta alors à
une étrange nouveauté : les longues bandes de façade marron,
le verre noir sur trois étages, les trouées irrégulières de
verdure ponctuant çà et là le parking, cernées par les trottoirs
incurvés et les mouvements zoologiques de lointaines
petites silhouettes qui se découpaient sur l’intérieur blanc
du hall vitré.
Arrêtés tout près du Flight Deck Hotel, avec son hall
vitré illuminé d’inspiration hexagonale, les passagers de
la navette Hoppa se levèrent de leurs sièges. Le chauffeur
descendit par la porte pneumatique de l’avant et des chocs
sourds se firent presque aussitôt entendre tandis qu’il
ouvrait les soutes à bagages situées bas sous l’habitacle.
Manda, s’avançant d’un air important, fut la première à
sortir après les voyageurs assis à l’avant. Derrière elle, leur
vanity-case métallique à la main, venaient Kylah et Chell,
allumant immédiatement du pouce la façade vert anis ou
violette de leur téléphone mobile pour vérifier une fois de plus l’arrivée peu probable de textos urgents en provenance
du pays. La sangle de sa mallette d’ordinateur en travers du
torse comme une cartouchière, Kay Clarke suivait.
Loin au-dessus d’elles, dans les cieux nocturnes, le vaet-
vient rotationnel des avions était totalement invisible.
Les gigantesques bruits aériens en suspension approchaient,
avant de se muer en présence souterraine, chtonienne, le
matelas jaunâtre de nuages provoquant une acoustique
inédite sur ce territoire de béton.
Depuis leur arrivée en train, quarante minutes plus tôt,
les jeunes femmes avaient plusieurs fois levé les yeux en
direction du vacarme des décollages, foudroyant du regard
les silhouettes des bâtiments, convaincues que ces constructions
leur masquaient l’avion au-dessus, mais non ; tandis
qu’elles lorgnaient presque à la verticale, l’avion fantasmatique
restait invisible – simple fureur auditive, toute
proche, puis lent déclin, donnant l’impression oppressante
d’un monde extérieur écrasant vers lequel tout ce bruit se
précipitait rageusement.
À l’exception de Kay, les jeunes femmes entreprirent,
rapidement mais indépendamment, d’allumer des cigarettes
tandis qu’elles se tenaient en retrait de la petite
mêlée sur le côté du minibus d’où le chauffeur extirpait
des valises à plat avant de les poser à la verticale. Les autres
passagers se reculaient prudemment puis s’avançaient avec
enthousiasme pour saisir leur bagage : un monsieur à l’air
japonais, deux autres messieurs plus jeunes, apparemment
indiens, et un couple de carrément vieux croûtons dégainaient
les poignées télescopiques de leurs mini-valises qu’ils
entraînaient lentement en direction du hall d’aspect confortable.
Kay s’était détournée pour scruter l’intérieur – les
autres savaient très bien qu’elle cherchait Finn et sa nouvelle
meilleure amie, qui arrivaient de Londres pour les
retrouver. Tout en fumant avec application, les autres jeunes femmes
dévisageaient sans vergogne, un par un, les clients de l’hôtel
qui s’éloignaient, jusqu’à ce qu’un avion s’élève au-dessus
des têtes – pile à l’aplomb, semblait-il – dans un vacarme
d’une telle ampleur qu’il était impensable que l’engin ne
soit pas visible.
C’est l’un des tout premiers philosophes, le vieil Héraclite
d’Éphèse, qui postulait que les cieux au-dessus de
nous ont la forme d’immenses bols retournés comme pour
coiffer la Terre. Ces engins aériens, tout là-haut, semblaient
précisément éveiller l’écho des récipients concaves
de l’Éphésien. Les jeunes femmes furent tentées de rentrer
la tête entre les épaules, comme si leurs chevelures mêmes
s’égaraient – si peu que ce soit – dans une zone allouée au
contrôle du trafic aérien.
« Joli coin tranquille, railla Chell, sa petite bouche bordeaux
lâchant une bouffée de fumée comme irritée.
— Mon petit gars Sean adorerait… tout ça, brailla
Manda, à la fois excitée et abattue – regardant les autres –
exigeant une réponse.
— Ouais. Le petit chéri », cria obligeamment Kylah dans
ce tumulte énigmatique.
Chell et Kylah se tenaient côte à côte. Depuis qu’elles
partageaient un petit appartement au Port, elles étaient
constamment plongées dans des conciliabules muets, communiquant
au moyen de regards et de quelques rares
contacts effleurés, se passant des cigarettes sans un mot,
proposant et reprenant les briquets sous l’effet d’une télépathie
nicotinique.
Pendant ce temps, le chauffeur du minibus était tombé
sur l’énorme équipage*1 qui accompagnait ce petit groupe. Pour seulement quatre filles, il y avait là sept valises, posées à
plat dans le compartiment à bagages, dont six très grandes,
archipleines et bardées d’étiquettes autocollantes signalant
du LOURD.
« On émigre ? » Le chauffeur se pencha plus avant pour
manoeuvrer les valises une à une, les posant debout sur le
trottoir.
Déjà en train de fumer sa deuxième, Manda lança d’une
voix traînante : « C’est qu’on sait pas où on va, hein. On
est descendues se trouver un de ces packages machin-truc
de dernière minute sur son ordinateur portable. (Manda
désigna Kay d’un doigt agressif.) On sait pas quoi emporter
quand on sait pas où on va finir. On pourrait se retrouver
dans un coin où on crève de chaud, genre Magalluf où
moi je veux aller, ou finir dans je sais pas quel trou débile
super froid comme elles veulent toutes. Bon sang, y en a
tellement, hein ? Tous ces coins ? N’empêche on peut aller
n’importe où, je m’en fous, vu que j’ai fait mon épilation
maillot à la cire.
— Va pas aussi lui raconter ça, Manda.
— Ouais. Laisse-le tranquille, le pépère. »
L’homme lâcha un grognement et regarda à nouveau
les bagages, stupéfait. « Et ça serait pas l’accent écossais
que j’entends ?
— Si, m’sieur. »
Chell lui expliqua : « Mon oncle il dit que les programmes
d’essuie-glaces, ils devraient indiquer : lent, moyen, rapide,
et Écosse. »
Le chauffeur du minibus émit un gloussement bizarre,
d’autant plus caverneux qu’il était en train de se débattre
avec la propre valise de Chell.
« Och, ach, je suis déjà allé à Glasgow », il cligna de
l’oeil, obscurément. Puis abaissa le regard vers la rangée de
valises, bien essoufflé. « J’ai deux filles d’à peu près votre âge, mesdemoiselles. Elles emportent des bagages comme
ceux-là même quand elles savent où elles vont. »
Les autres hésitèrent. Manda avait un air sévèrement
réprobateur. « En fait, je crois que vos filles en reviendraient
pas de la quantité de trucs que j’emporte là-dedans. » Elle
décocha un léger coup de pied dans l’une des deux Samsonite
roses illicitement empruntées à sa grande soeur.
Le chauffeur était remonté dans son minibus. Avant
même qu’il ait refermé la porte, Manda se tourna vers les
autres. « Vous avez vu ça ? Même les chauffeurs de bus ont
la grosse tête par ici. Comme si ses pétasses de filles avaient
plus de super fringues que nous. Et ça conduit qu’un tout
petit trognon de bus avec ça. Même pas un machin londonien
rouge à deux étages. » Elle pivota et lâcha son mégot
de cigarette, le pulvérisant sous son talon jaune de huit
centimètres.
Chell et Kylah se secouèrent tant bien que mal et écrasèrent
leur cigarette d’un frottement de pied réticent, puis
procédèrent à de petites modifications de la position de
leurs valises à roulettes ; autant que possible, elles maintenaient
toutes en l’air leurs fragiles ongles acryliques, à bonne
distance des poignées fatales et des arêtes mastoc.
Kay n’avait qu’une petite valise à l’air lamentablement
efflanqué, mais les autres tâchaient à présent d’en manier
deux à la fois. Kylah et Chell perchèrent en plus leur
vanity-case sur le dessus de leur valise – en équilibre très
précaire – tout en tirant les poignées rétractables pour se
diriger vers les portes coulissantes automatiques qui enfermèrent
finalement le groupe à l’intérieur du hall de l’hôtel,
laissant dehors l’odeur de kérosène mais seulement une
partie du vacarme du trafic aérien.
Il s’agissait maintenant de s’acclimater au tremblement
imperceptible, au brusque hoquet inconscient accompagnant le décollage d’un appareil, toutes les trois ou quatre
minutes.
Une longue file s’étirait devant le comptoir de réception
de l’hôtel. Le vanity de Chell dégringola à grand fracas
sur le sol en faux marbre et les gens se retournèrent
pour regarder. Manda s’esclaffa puis se renfrogna à la vue
de la file d’attente devant le comptoir de la réception.
Les filles se regroupèrent en une phalange intimidante,
imprévisible, à l’extrémité et sur le côté de la file bien
rangée. Des gens allaient et venaient devant elles. Deux
écrans couleurs encastrés dans les murs indiquaient en
deux colonnes de chiffres les incessants départs et arrivées
de vols. Il émanait de l’exotisme des moindres surfaces et
objets qu’elles regardaient.
« Vous autres, surveillez mes valoches. Moi je me charge
de toute la discute. » Manda s’avança pour prendre place
dans la file, et à ce moment-là son téléphone mobile se
mit à égrener des trilles : une mauvaise approximation du
« Funkytown » de Lipps Inc. Manda retira fébrilement le
sac qu’elle portait en bandoulière et en sortit un mobile.
Elle hurla quasiment toutes ses réponses : « Oui ? Ah, papa.
Ouaye. On vient juste d’arriver à l’aéroport. Ouais, les
filles ça va. Il faisait nuit quand on a pris le bus à Londres
et dans le train on a rien vu de l’Angleterre. Je croyais que
ça devait être super grand, et tout. Comment il va, le petit
gars Sean, il réclame sa maman ? Oh, c’est chou. (Puis elle
baissa la voix…) Elle a rien dit, Catriona, pour les valises ?
je dois m’occuper de nos chambres d’hôtel et tout, et
ensuite réserver les billets d’avion. Laisse-le dormir, je rappellerai
plus tard. Ouais, papa. Faut que j’y aille, là. Je rappelle
plus tard. Pas trop tard, non. Au revoir. » Un homme en costume de ville était posté derrière Manda
dans la file, mais elle se pencha pour beugler aux autres,
plus loin : « Y a le petit Sean qui dort », avant de hocher la
tête avec une détermination inébranlable.