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McGregor Jon Même les chiens

"Même les chiens" de McGregor Jon, traduit de l'anglais par Christine Laferrière

 

Et nous voici. Assis ici à attendre, et tout ça qui vient à l’esprit.

La voix tendue, murmurante d’Yvonne au téléphone.

Qui disait des choses comme Je dois nous faire passer en premier Laura et moi pour changer. Qui disait Je t’aime mais je ne peux plus être avec toi c’est tout je ne peux plus.

Et ensuite, la voix de la mère d’Yvonne au téléphone, qui parlait sur un ton brusque, qui lui disait qu’il ne pouvait pas parler à Yvonne, lui disait de ne plus les appeler.

Le bruit du téléphone qui ne répondait pas.

Le bruit de la télévision pendant qu’il était assis à la regarder en attendant que le téléphone sonne. Le bruit d’un matin où il n’a plus supporté d’attendre et où il a balancé le téléphone contre le mur, l’a ramassé, balancé, ramassé, balancé, jusqu’à ce que des câbles, des circuits imprimés et des voix réduites au silence débordent de sa carcasse déglinguée et finissent piétinés au sol.

Et il a déblayé ces débris également, pour finir, il les a sortis avec les ordures, l’appartement un petit peu plus vide qu’avant.

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Il aurait pu y aller lui-même pourtant.

De quoi avait-il peur.

Ça faisait une trotte, mais ça n’aurait tout de même pas dû être trop loin. Au lieu de simplement attendre. De se lever chaque matin en disant Qu’est-ce que c’était. Le bruit de la porte qui se refermait doucement. Et quand il n’est plus rien resté à déblayer, il s’est mis à boire avant même de sortir de son lit. Parce qu’à quoi bon attendre.

C’était avant tout la boisson qui avait fait fuir Yvonne.

Voilà ce qu’elle disait, au téléphone.

Et si elle croyait que c’était suffisamment grave pour qu’elle soit obligée de partir, alors elle devrait le voir maintenant. Voilà ce qu’il pensait à l’époque.

Elle devrait le voir maintenant.

Les dernières choses à disparaître, alors que l’appartement n’arrêtait pas de se vider, ç’a été la télévision et la machine à laver. Deux employés d’un magasin de location sont venus les enlever, et il n’avait plus rien de ce qu’aurait pu exiger une scène de ménage. De la force, du courage, putain, de la jugeote ou autre. Y a rien qui vaille la peine d’être vu, de toute façon, il a dit en plaisantant alors qu’ils débranchaient la télé et la sortaient de l’appartement, sans le regarder. Attention au dos, les gars, il a dit au moment où ils faisaient passer doucement la machine dans le vestibule, ils ont laissé goutter de l’eau derrière eux et emporté un morceau du châssis en sortant. Une fois qu’ils étaient partis, et après avoir dégondé à coups de pied les portes des placards de la cuisine et vidé les tiroirs par terre, il s’était assis sur le seuil avec une bouteille de cidre et avait commencé à se sentir mieux. Et après avoir fini cette bouteille, et puis une autre, et une fois allongé sur le dos par terre dans l’entrée, il s’était rendu compte qu’il n’attendait plus qu’elles rentrent.

Ce qui correspond au moment où Steve s’est pointé pour la première fois, quand on y pense.

La façon dont ces choses viennent toutes à l’esprit. Quand vous êtes assis à attendre quelque part. Dans une salle, comme celle-ci. Une salle d’attente comme une autre.

Nous avons tout le temps du monde pour rester assis à attendre, maintenant.

Nous regardons les aiguilles de la pendule qui font tic-tac au fil des secondes, des minutes et des heures, et nous attendons. Que quelqu’un vienne, ouvre l’une de ces lourdes portes et sorte Robert. Nous l’amène. L’emporte.

Nous sommes assis à regarder la porte sans âme. Comme, quoi, en train de monter la garde.

Et pendant ces heures-là, ces jours-là, il était allongé là-bas comme ça, dans le noir, à la lumière, encore dans le noir. Personne ne passait devant chez lui mais quand même. Quelqu’un aurait bien pu faire quelque chose. Quand Laura est descendue du taxi comme ça. Qu’est-ce qu’elle fabriquait. Ou Mike, ou Ben. Qu’est-ce qui se passait là-dedans.

Monter la garde mais pour quoi faire mon gars.

Attendre quoi, et ces choses qui continuent de venir à l’esprit.

Heather de nouveau devant l’appartement. C’était quand. Ce devait bien être le jour de Noël. Avant qu’elle apprenne que quelque chose n’allait pas. À peu près avant qu’aucun d’entre nous l’apprenne. Elle attendait dehors avec un sac plein de canettes et de bouffe, elle attendait que quelqu’un vienne à la porte.

Elle n’attendait pas longtemps qu’on lui ouvre d’habitude alors qu’est-ce qui se passait cette fois-ci. S’est demandé Heather, à ce moment-là. Elle sait maintenant, à peu près. Nous savons tous à peu près, maintenant.

Elle a cogné à la porte, crié par la fente du courrier, s’est retournée pour regarder la rue dans les deux sens. Comme s’il avait pu se trouver dehors dans la lumière froide du matin, à la regarder, à dire son nom. Comme si.

Elle a encore cogné à la porte, et la vieille aux pantoufles en forme de pattes de tigre est sortie de son appartement en traînant les pieds. Excusez-moi mais je crois que vous feriez aussi bien de laisser tomber. Ça fait plusieurs jours que je n’ai pas entendu un bruit. Ils ont dû s’en aller.

Heather a ignoré la vieille parce que qu’est-ce qu’elle en savait. Robert aurait dit quelque chose s’il s’en allait. Il lui aurait dit à elle en premier, non. Il lui aurait dit à elle en premier si quelque chose n’allait pas.

Elle a encore cogné à la porte, et la vieille, toujours là. À dire Si vous voulez mon avis, je pense qu’il s’est probablement passé quelque chose. À dire Je suis étonnée que ça ait pris si longtemps.

Heather n’avait parlé à cette femme qu’une seule fois auparavant. C’était quand. Quand elle était venue elle-même frapper à la porte. Ça remonte à quelques années. Elle attendait les bras croisés quand Heather avait ouvert, elle avait dit Pourriez-vous faire moins de bruit juste pour cette fois, ce serait possible, s’il vous plaît ?

Au fond, elle avait l’air de trembler sous le coup d’une sorte de détermination, elle reculait alors même qu’elle commençait à parler et elle avait raison d’avoir peur, vu certains visiteurs qui traînaient dans l’appart à l’époque. Personne n’aime qu’on lui dise ce qu’il doit faire, mais certains de ceux-là aimaient ça disons encore moins que la plupart. Heather lui a seulement fermé la porte au nez avant que personne puisse venir la rejoindre, et la vieille n’a probablement jamais compris, pas vrai, que c’était une faveur qu’on lui faisait. Et maintenant elle était là à dire Ah, il s’est probablement passé quelque chose, avant de rentrer à toute vitesse dans son propre appart, avant même que Heather comprenne ce qu’elle entendait par là.

Et au fond, c’était la première fois qu’elle a pensé que peut-être quelque chose n’allait pas. Elle s’est collée contre la vitre crasseuse mais ne voyait rien. Elle a crié le nom de Robert, l’a traité d’espèce de gros con, elle a cogné à la porte. Elle a pensé enfoncer la porte à coups de pied ou autre mais ne croyait pas qu’elle pourrait. Elle a pensé escalader le toit du garage et entrer de cette manière, comme certains le faisaient, mais savait qu’elle n’y arriverait pas. Et de toute manière. Elle n’était pas sûre de vouloir. Pas si elle devait découvrir quelque chose. Elle a pensé aller chercher de l’aide. Elle y a pensé mais franchement, un bonhomme pareil, qu’est-ce qui lui serait bien arrivé. Elle a pourtant pensé qu’elle pourrait tout de même en toucher un mot en arrivant au centre de jour, si elle voyait quelqu’un. Mais à cette heure-là, la situation aurait probablement été réglée. Et c’était probablement rien. Parce que mais bon si personne n’ouvrait, il était probablement juste en train de dormir ou quoi, ils étaient tous probablement un peu en train de dormir là-dedans. Alors qu’est-ce qu’elle radotait cette pauvre conne. S’est dit Heather, à ce moment-là.

Mais bon si personne n’ouvrait. C’était pas comme si y avait tout le temps eu de l’animation là-dedans.

Alors comment elle était censée savoir, comment aucun d’entre nous était censé savoir.

Sauf Danny, qui l’avait découvert, mais ça, c’était différent.

Pendant longtemps, c’était pas comme s’il ouvrait toujours de toute façon. Y a des années. Quand c’était juste lui tout seul et qu’il attendait personne. N’importe qui à la porte aurait vaguement signifié un problème.

Mais s’il avait pu seulement crier.

Si Heather avait pu y faire quelque chose, quelque chose comme, au lieu de se contenter d’aller tranquillement au centre de jour, de se laisser embarquer dans ce repas de Noël et de plus ou moins oublier.

Elle s’en est souvenue plus tard. Mais à ce moment-là elle était de retour dans sa chambre et qu’est-ce qu’elle pouvait faire.

Mike et Ben trop occupés à amocher Jamesie pour penser à remonter à l’appart. Et qu’est-ce que c’était que cette affaire. Une histoire comme quoi Jamesie devait de l’argent à Mike, mais c’est Ben qui est arrivé en trombe et l’a attaqué par-derrière. Comme un, quoi, comme une espèce d’homme de main ou autre. D’homme de poing. Il a traversé en trombe le salon du centre de jour, Jamesie était à côté des toilettes avec Maggie, Bristol John et Tommy, il lui a flanqué le talon en plein dans le dos et ensuite, il lui a claqué la tête pendant qu’il s’écroulait. Lui a mis des coups de pied par terre jusqu’à ce que quelqu’un vienne le maîtriser. Rigolait presque ou quelque chose comme ça.

Faut pas grand-chose pour le mettre au tapis, Jamesie. D’habitude il est déjà à la moitié du chemin. Mais Ben s’est assuré que le boulot serait fait. Y a pas à dire.

Tout le monde attendait le repas de Noël et ils se seraient bien passés du dérangement.

Ils font un repas de Noël honnête là-bas également. Toutes les garnitures, un peu d’alcool autorisé, pour changer, et tout le centre joliment décoré. Même Maureen se laisse un peu aller en prenant ce qui doit être son unique verre de l’année ou quoi, un sherry sec, et soudain, tout est hilarant. Probablement une bonne chose qu’elle le réserve pour Noël. Semblerait qu’elle puisse avoir un, comment on dit, un penchant.

Rigolait pourtant pas de voir ça, putain, Jamesie dans les pommes et qui saignait partout sur le plancher, et quatre ou cinq gros durs qui maintenaient Ben au sol.

Ce môme, tout de même. Ben. Bordel de merde. Vous lui donnez quelques cristaux de crack et le voilà parti fort comme Superman. S’esquinte suffisamment lui-même en se cognant partout quand il essaye d’échapper aux ennuis, en fonçant dans les portes et les murs, en s’en prenant à des flics deux fois plus grands que lui. Fait forte impression, pour un petit môme.

Plein de volontaires venus pour la journée, des cadeaux pour tout le monde et une nourriture honnête. Des saucisses roulées dans du bacon, des panais rôtis et une sauce au raifort correcte. C’est pas souvent qu’on mange une sauce au raifort correcte.

À l’heure où Heather est arrivée, ils lui avaient passé les menottes. Mike était parti depuis longtemps déjà, il traversait les marchés à grands pas dans son long manteau qui se balançait, faisait mine d’être absorbé par un coup de fil ou autre.

Et c’était quoi de toute façon, qu’est-ce qu’il avait fait, Jamesie, cette fois-là.

Une histoire d’argent mais apparemment, y avait pas que ça.

La façon dont Ben s’est jeté sur lui.

Et Steve n’était même pas là donc ç’aurait dû rappeler à Heather qu’il se passait quelque chose. Chez Robert. Il n’aimait jamais beaucoup être entouré, mais il n’aimait jamais passer à côté de la nourriture non plus. Voilà ce qu’elle aurait dû se dire en ne le voyant pas au centre.

Elle s’en est souvenue plus tard mais à ce moment-là, elle était de retour dans sa chambre. Et donc qu’est-ce qu’elle pouvait faire.

Quand Steve était, quoi. Pendant que Robert était tout, tout allongé sur le dos à attendre. Ou bien, comment, assis dans son fauteuil.

Elle avait beau ne pas connaître Ben depuis très longtemps, elle le connaissait suffisamment pour que ce ne soit pas vraiment une surprise. Ce qu’il a fait à Jamesie comme ça. Quatre ou cinq mois qu’elle avait commencé à le voir rôder dans le coin et il avait toujours l’air affublé d’une espèce de problème. Ça le suivait vaguement comme un chien dont il n’arrivait pas à se débarrasser. On aurait dit qu’il ne savait pas faire autrement, qu’il ne savait pas comment l’éviter. Ce qui était le cas d’ailleurs. La première fois qu’elle l’a vu, il tapait du fric à des gens devant la gare, alors que tout le monde savait que c’était le pire endroit pour se faire cueillir à l’occasion d’un de leurs ratissages ou quoi. Elle n’aimait pas beaucoup se mêler des affaires des autres d’habitude, mais qu’est-ce qui se passait, c’était juste qu’il avait comme un petit quelque chose. Elle a traversé la rue pour le prendre par le bras en disant Tu ferais mieux de pas faire ça ici mon cœur, et deux ou trois gardiens de la paix, ou comment on les appelait, étaient au bout de la rue ou presque, et il n’a rien dit, il est tout bonnement parti avec elle doux comme un agneau ou quelque chose comme ça.

Les gardiens, c’étaient ceux qui surveillaient les chiens dans les parcs, quand elle était petite. Mais les temps changent, pas vrai.

La plupart des gens auraient dit mêle-toi de tes oignons, l’auraient insultée et tout. Mais Ben est tout bonnement parti avec elle. Comme s’il avait attendu quelqu’un pour partir avec. Il lui a dit merci pour son aide. Et quand elle l’a vu la fois suivante, près d’un des centres de jour, il lui a encore dit merci et il se souvenait de son nom. Elle le voyait rôder de plus en plus souvent ensuite. Elle l’aimait bien, elle trouvait que c’était un gosse intelligent, même s’il n’était pas très au courant. Trouvait qu’il était beau gosse également, sauf que la moitié du temps il avait la gueule défoncée.

Et où est-ce qu’il est allé, Mike. À parler sur son portable comme ça. L’air de devoir aller quelque part. Où est-ce qu’il devait aller. L’air d’avoir quelque chose à faire.

Steve était avec Ant, dans la piaule qu’ils retapaient au-dessus du magasin incendié. Ça, c’est, comment on dit, dans l’intervalle ou quelque chose comme ça, non. Ou même la veille. Ant déballait son matos sur un carré de tissu par terre, Steve donnait sa pâtée à H et lui passait les doigts dans le pelage pour chasser les puces, lui examinait les oreilles, lui examinait les pattes. Ant ne parlait pas beaucoup, il se concentrait, et Steve, ça lui allait. Ça leur allait à tous les deux.

Plein de choses à penser pourtant un jour pareil. Noël, putain. Plus fort que vous. Peu importe d’où vous venez. Toujours des choses à se rappeler un jour pareil. Des choses à regretter et tout ça. Plein de manières d’oublier et tout pourtant mais.

Le matos entièrement déballé et aligné. Comme un soldat qui déballait son barda. Rien qui manque à l’appel.

Mais, quoi. Est-ce que les choses auraient été différentes si Steve était passé chez Robert à la place. Normalement, il l’aurait fait, mais il n’y était pas allé depuis quelques mois suite à cette dispute entre eux. Mais du coup, est-ce que c’est sa faute ? Robert n’avait besoin de personne pour s’occuper de lui. Jamais demandé ça.

Mais si quelqu’un avait été là. À ce moment-là.

Nous continuons à rester assis ici, à attendre, et ces choses continuent de venir à l’esprit. À attendre dans le noir, et ces choses continuent de ressortir.