+ Les Revenants - Laura Kasischke
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Laura Kasischke Les Revenants

"Les revenants" de Laura Kasischke,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille.

Prologue

La scène de l'accident était exempte de sang et empreinte d'une grande beauté.

Telle fut la première pensée qui vint à l'esprit de Shelly au moment où elle arrêtait sa voiture.

Une grande beauté.

La pleine lune était accrochée dans la ramure humide et nue d'un frêne. L'astre déversait ses rayons sur la fille, dont les cheveux blonds étaient déployés en éventail autour du visage. Elle gisait sur le côté, jambes jointes, genoux fléchis. On eût dit qu'elle avait sauté, peut-être de cet arbre en surplomb ou bien du haut du ciel, pour se poser au sol avec une grâce inconcevable. Sa robe noire était étendue autour d'elle comme une ombre. Le garçon, qui s'était extrait du véhicule accidenté, franchit un fossé rempli d'eau noire pour venir s'agenouiller à côté d'elle.

Il parut sur le point de la prendre dans ses bras. Il lui parlait, il dégageait les cheveux qui lui barraient les yeux, il la regardait. Selon Shelly, il n'avait pas l'air affolé. Il semblait stupéfait et transi d'amour. Il venait de glisser les bras sous elle, pour la serrer contre lui ou la soulever de terre, quand Shelly se ressaisit et actionna le klaxon de sa voiture. Deux fois. Trois fois. Trop loin pour l'entendre même si elle avait crié à tue-tête, il entendit cependant les coups d'avertisseur et releva la tête. Surpris. Désorienté. Comme s'il pensait que la fille et lui étaient les deux dernières créatures sur terre.

Bien qu'il fût fort éloigné de Shelly et séparé d'elle par le fossé rempli d'eau de pluie, il paraissait attendre qu'elle lui dît ce qu'il convenait de faire. Elle y parvint, comme s'ils pouvaient communiquer sans avoir à s'embarrasser de parler. Comme s'ils pouvaient lire dans leurs pensées respectives.

Par la suite, elle repenserait à cela. Peut-être ne lui avait-elle pas parlé du tout, ou bien peut-être avait-elle crié sans s'en rendre compte. Quoi qu'il en soit, elle parvint à lui signifier, posément, afin d'être bien comprise : « Si elle est blessée, il ne faut pas la déplacer. Il faut attendre les secours. »

C'était vraiment la seule chose qu'elle connaissait concernant accidents et blessures. Elle avait été mariée quelques années à un médecin. Ce détail lui était resté en mémoire.

« Les secours ? » interrogea le garçon. Dans le souvenir de Shelly, sa voix était parfaitement audible, toute proche. Comment cela aurait-il été possible ?

« Je les ai appelés, dit-elle. Avec mon portable. Dès que j'ai vu ce qui est arrivé. »

Il eut un hochement de tête. Il avait compris.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il. C'était qui ? Cette voiture tous phares éteints ? Pourquoi est-ce que...

- Je ne sais pas. Vous avez quitté la route.

- À l'aide », dit-il alors - un simple énoncé plutôt qu'une plainte, mais avec un accent à déchirer le cœur. Un nuage passa devant la lune, de sorte que Shelly ne le vit plus.

« Hé ! » appela-t-elle, mais il ne répondit pas.

Elle coupa le moteur, ouvrit sa portière. Ayant ôté ses chaussures, elle s'engagea prudemment dans le fossé.

« J'arrive, lança-t-elle. Restez là où vous êtes. Ne bougez pas votre amie. Ne bougez pas. »

L'eau était d'une tiédeur surprenante. La boue était molle sous la plante de ses pieds. Elle ne glissa qu'une fois, en remontant sur la rive opposée - et ce dut être à cet instant qu'elle se coupa la main sur un morceau de chrome arraché à la voiture accidentée, retournée à trois mètres de là sur la chaussée, ou bien sur un éclat de verre du pare-brise. Elle ne sentit rien sur le moment. Ce n'est qu'après que les deux ambulances furent reparties, sirènes et gyrophares en marche, qu'elle remarqua du sang sur ses mains et comprit que c'était le sien.

Quand elle parvint en haut du talus et arriva auprès des deux jeunes gens, le nuage était passé et elle put les distinguer de nouveau clairement.

Le garçon était maintenant allongé à côté de la fille, un bras passé autour de sa taille, la tête reposant sur la blonde chevelure, et le clair de lune les avait changés en statues.

Deux marbres. Parfaits. Lavés par la pluie. Classiques.

Shelly resta quelques instants à les contempler, ainsi étendus à ses pieds. Elle avait le sentiment d'être tombée par hasard sur quelque chose de très secret, sur elle ne savait quel symbole onirique, un arcane du subconscient subitement révélé, quelque rite sacré nullement destiné à des yeux humains, mais auquel elle eût été mystérieusement conviée.

 

 

Première partie

 

1

Cette ville était, de rue en rue, jalonnée de tristes réminiscences :

Le banc sur lequel ils s'étaient assis un moment, regardant passer les autres étudiants avec leurs sacs à dos, leurs jupes courtes, leurs iPod.

L'arbre sous lequel ils s'étaient abrités d'une averse, riant, échangeant des baisers, mastiquant des chewing-gums à la cannelle.

La librairie où il lui avait acheté un recueil de poèmes de Pablo Neruda, et cet horrible bar de supporters où ils s'étaient donné la main pour la première fois. Les colonnes pseudo-helléniques qui faisaient semblant de soutenir le toit de la bibliothèque Llewellyn Roper. Cette boutique de cadeaux empestant le patchouli, l'encens et le tissu d'importation où il lui avait acheté la bague montée d'un morceau d'ambre - bulle de résine sertie d'argent, avec, emprisonnée à l'intérieur pour l'éternité, une drosophile préhistorique.

Et le Starbucks, où ils allaient pour travailler et n'ouvraient jamais le moindre livre.

Le père de Craig s'éclaircit la gorge et ralentit à un croisement où une fille en tongs, jean moulant et débardeur, s'engagea sur la chaussée sans même regarder. Elle secouait la tête au rythme de ce qu'elle entendait à travers les fils blancs de ses écouteurs. Le conducteur tourna la tête vers son passager et, d'une voix chargée d'émotion, demanda : « Ça va, fiston ? »

Craig, regardant droit devant, hocha de la tête avec gravité avant de regarder son père. Tous deux tentèrent un sourire, mais, pour qui les aurait vus à travers le pare-brise de la Subaru, ils auraient pu passer pour deux hommes échangeant une grimace, comme brusquement et simultanément pris d'une douleur à la poitrine ou d'un embarras intestinal. Des rais de lumière pénétraient dans l'habitacle à la manière distante et oblique d'une belle journée du début de l'automne ; à l'évidence, ce côté de la planète était en train de s'éloigner du soleil. La fille traversa, le père de Craig appuya sur la pédale d'accélérateur et la voiture repartit à travers le vert ombrage des chênes et des ormes énormes, touffus, qui bordaient la rue d'un bout à l'autre du campus et qui, depuis près de cent cinquante septembres, accueillaient le retour des étudiants.

« La prochaine à gauche, papa », dit Craig en tendant le doigt.

Son père s'engagea dans Second Street. À l'angle, près du trottoir, une fille actionnait du pied la béquille d'une bicyclette démodée. Ses cheveux étaient tellement blonds qu'ils luisaient. Le genre de chevelure dont Craig s'était toujours méfié - trop séraphique, presque mystique - chez les filles.

Jusqu'à sa rencontre avec Nicole.

Mais cette fille au vélo n'était en rien comparable à Nicole.

Celle-ci avait regardé trop de clips vidéo. Elle cherchait à ressembler à ces blondes anémiques, coiffées en pétard, qui se trémoussent derrière le groupe. Elle avait le cheveu gras. Un piercing dans le nez. Son jean s'accrochait à la saillie de ses os iliaques. Le genre avec qui Craig aurait pu sortir quelques semaines, là-bas à la maison. Au temps d'avant Nicole.

« À droite, papa. »

Son père ralentit dans l'étroite King Street. La chaussée était pavée, allez savoir pourquoi. Comme un étrange vestige du dix-neuvième siècle. Se pouvait-il que l'on eût tout simplement oublié d'y couler du bitume ? Les pneus de la Subaru grondaient sur les pavés, le rétroviseur vibrait.

Ici, dans King Street, les arbres formaient une voûte. Au long des trottoirs, les maisons fléchissaient sous le poids des ans. Ces demeures délabrées avaient dû être, à une époque, habitées par l'élite de la ville. Craig se représentait des dames en robe à tournure, des messieurs en smoking, aux moustaches en guidon de vélo, se prélassant sur les vérandas, se faisant servir de la limonade.

C'étaient aujourd'hui des taudis pour étudiants. Les basses sortant d'une stéréo servaient de pouls à l'ensemble du pâté de maisons. Des canapés étaient installés sur les vérandas et sur les pelouses. Des vélos paraissaient avoir été jetés en tas, appuyés les uns contre les autres, cadenassés aux grilles de fer forgé. Il y avait au bas des allées des barres où attacher son cheval, dont la plupart étaient peintes aux couleurs de l'université : cramoisi et or. Deux types torse nu placés à plusieurs jardins de distance se lançaient un ballon ovale avec comme une force mauvaise, cependant qu'une fille en bikini allongée sur une chaise longue regardait le projectile aller et venir devant elle. Sur fond de ciel, on eût dit le noyau d'on ne savait quel fruit bleu vif.

« C'est là. »

Le père de Craig ralentit devant la maison, qui, jadis peinte en blanc, avait peu à peu viré au gris du fait des intempéries. On comptait dix boîtes aux lettres autour de la porte d'entrée - soit le nombre de logements. Et là-bas, c'était Perry.

Ce bon vieux Perry.

Depuis combien de temps était-il posté là à attendre ?

Scout aigle. Enfant de chœur. Meilleur ami.

À cette révélation, Craig se sentit comme un goût de larmes au fond de la gorge. Il déglutit. Il leva la main, l'agita.

Perry portait une casquette des Pirates de Pittsburgh, un tee-shirt propre, un short kaki. Des tennis neuves ? Était-ce sa mère qui, d'un coup de fer, avait fait ces plis impeccables à son short ?

Perry salua - tristement, ironiquement, le geste parfait - et le petit rire du père de Craig évoqua vaguement un sanglot. « Voilà ton copain », dit-il avant de se garer contre le trottoir. Perry, l'air pénétré, s'approcha à grandes enjambées, ouvrit la portière d'un coup et lança : « Hé, trouduc, bienvenue à toi ! - puis, se penchant pour regarder par-delà Craig : Comment ça va, monsieur Clements ? »

Perry, si sociable, si présentable, si fiable. Prosaïque, juste ce qu'il faut. Poli, juste ce qu'il faut.

« Ça va super, Perry, répondit le père de Craig d'une voix pleine de gratitude et de soulagement. Ça fait plaisir de te voir. »

L'appartement de Craig et de Perry se trouvait au second. C'est Perry qui l'avait choisi en juillet. « C'est pas le Ritz, dit-il en les précédant dans l'escalier. Mais on a l'eau courante. »

Le père de Craig portait un carton de livres et une masse enchevêtrée de cordons USB. Perry avait le sac marin de Craig sur une épaule et un sac poubelle plein de draps et de taies d'oreiller sur l'autre. Chargé de son ordinateur portable et d'un deuxième sac poubelle - bottes, souliers, doudoune -, Craig gravit un escalier exigu tapissé de crasse beige, prit à gauche, passa devant les portes de deux autres appartements. L'une d'elles était clouée d'un panneau blanc sur lequel était inscrit Je suis parti à Good Time Charlie's ! Retrouve-nous là-bas ! au feutre magique violet, de gros smileys figurant les o.

« Nous, c'est ici », dit Perry en désignant le numéro 7 d'un mouvement du menton. Il ouvrit la porte du bout de sa basket.

« Super ! » s'exclama de nouveau le père de Craig en entrant à la suite de Perry, d'une voix si forte qu'elle se répercuta sur les murs et le sol nus, donnant plus encore que la première fois une impression de joie contrefaite.

L'appartement était immaculé, bien sûr. Ayant travaillé durant l'été à l'accueil des nouveaux étudiants, Perry y avait emménagé quelques semaines plus tôt, et il s'en était manifestement donné à cœur joie : coups de balai, coups de plumeau, rangement par ordre alphabétique de toute une série de livres sur l'étroite étagère voisine du canapé. Traversant la sombre petite cuisine avec son évier fraîchement récuré, passant devant la chambre de Perry, Craig transporta ses affaires jusqu'à la sienne, puis se planta en son milieu.

Une blancheur étincelante. Les vitres semblaient avoir été lavées tout récemment - Craig était à peu près sûr que le proprio n'y était pour rien - et le lit était impeccablement fait de draps bleus et d'une couverture écossaise.

« C'est ma mère qui s'en est occupée, dit Perry en montrant le lit, et de ça aussi, ajouta-t-il en désignant un bouquet de marguerites dans un vase transparent posé sur une commode en contreplaqué toute marquée de griffures. Je t'aime bien, mec, mais pas au point de t'acheter des fleurs. Pas encore. » Il haussa et abaissa les sourcils comme lui seul savait le faire, et Craig sentit monter dans sa poitrine ce qui aurait pu être un gloussement, mais il le refoula, de crainte qu'il ne se muât en autre chose.

« Ma foi, dit son père en leur appliquant simultanément à l'un et à l'autre une tape dans le dos. Tout ça paraît super ! »

L'année précédente, toute la famille avait accompagné Craig jusqu'au campus pour le conduire à Godwin Honors Hall. Son père n'avait cessé de jouer du klaxon pendant toute la traversée de la ville, faisant sursauter les piétons et amenant les autres automobilistes à se retourner avec des mines choquées vers la Subaru. « On ne prend donc pas de cours de conduite dans le Midwest ? » bougonnait-il.

Sa mère se bornait à regarder par la vitre, à contempler le décor. Son silence rendait palpable le mécontentement que lui inspirait l'endroit - une sorte d'épaisse brume verte emplissant la voiture. « C'est gentillet », avait-elle dit en tapotant le doigt en direction des ridicules colonnes pseudo-classiques de la bibliothèque, comme s'il ne s'agissait pas de la louange la plus assassine qu'elle pût formuler. À côté de Craig sur la banquette arrière, Scar tripotait sa Game Boy comme un maniaque, en respirant bruyamment par la bouche comme s'il se trouvait seul aux commandes d'un vaisseau spatial sur le point de partir en vrille.

Le  père  de  Craig  avait  fini  par  immobiliser  la  voiture contre le trottoir au pied d'un panneau précisant : Stationnement interdit d'ici jusqu'au virage, et demanda : « C'est ça ? », comme s'il pouvait en être autrement malgré l'inscription, Godwin, gravée dans la pierre au-dessus de l'entrée, malgré la bannière Bienvenue à Godwin Honors Hall tendue entre deux arbres de la cour, malgré l'étudiant planté à l'extérieur avec un écriteau proclamant : Godwin Honors Hall.

« On dirait bien », répondit Craig.

Le Godwin Honors Hall était l'édifice le plus ancien du campus, et cela se voyait. Il s'agissait de la seule installation « logement et enseignement » de l'établissement : des étudiants triés sur le volet dormaient, mangeaient et suivaient leurs cours dans un seul et même bâtiment. On comprenait en lisant la brochure que les jeunes gens admis au sein du cursus du Godwin Honors Hall n'auraient jamais à se déplacer plus loin que la bibliothèque, pas plus qu'à suivre un cours ou prendre un repas avec le tout-venant des étudiants pendant les quatre années qu'ils passeraient dans cette université, dont le campus couvrait une centaine d'hectares. Cela avait commencé à titre expérimental en 1965 - le moyen surtout pour quelques activistes hippies d'empêcher la démolition de ce bâtiment délabré, comme Craig l'apprendrait par la suite -, l'idée étant de créer ici même, au centre d'une des plus grosses universités publiques, une petite structure prodiguant un enseignement progressiste de haute qualité (Oberlin ? Antioch ?). Cet enseignement était, disaient d'aucuns, censé attirer des étudiants qui ne voulaient pas se trouver perdus au milieu de la populace.

Ou qui n'avaient pas été acceptés à Oberlin.

Aux yeux de Craig, cela avait un côté claustro, une expérience du genre rat dans le labyrinthe qui aurait dû échouer dès 1966 pour cause de démence du cobaye ; mais son père ne démordait pas de l'idée que le prestige d'avoir suivi ce parcours conférerait à son avenir des propriétés plus ou moins magiques. Et lorsqu'il eut reçu sa lettre d'admission, ce qui commotionna toute la famille, l'affaire fut entendue.

Godwin Honors Hall avait pour fenêtres de tout petits châssis à vitres en losange, dont une ou deux, fêlées, miroitaient au soleil. Les lourdes portes de bois, moulurées et laquées, montraient la douloureuse fatigue d'un siècle et demi de mauvais traitements infligés par des milliers d'étudiants. Les carreaux rouge sang de l'entrée étaient fendus, ébréchés, fracassés par endroits, remplacés n'importe comment à d'autres. À l'intérieur flottait une odeur de moisissure et de désinfectant. Un type vêtu d'un maillot de football et d'une casquette de base-ball posée à l'envers était adossé à un mur de boîtes aux lettres. Il se pouvait qu'il eût ce matin-là longuement mariné dans une baignoire de bière éventée. Quelqu'un avait écrit à la bombe, avec une faute d'orthographe, le fameux précepte philosophique : Connait-toi toi-même. Scar tapota l'épaule de Craig et articula silencieusement la désormais habituelle et horripilante blague : « C'est pas Dartmouth. »

Quatre volées de marches plus haut, parcourant un dédale de vieilles moquettes, de rap assourdissant, de tracts collés sur les parpaings mettant en garde les résidents contre les MST, les conviant à des rassemblements religieux, à des présentations de la bibliothèque, ils aboutirent à la chambre de Craig, la 416, ouvrirent la porte et découvrirent, assis à un des deux bureaux, lisant un traité d'anatomie humaine, celui avec qui il allait la partager.

C'était Perry, à l'époque où il n'était encore qu'un inconnu.

Il n'avait qu'un millimètre de cheveu sur le crâne. Il portait un short kaki et un tee-shirt orange fluo qui paraissait tout neuf, mais qui, comme Craig l'apprendrait plus tard, ne l'était pas (sa mère lui empesait ses tee-shirts, à sa demande), et sur lequel se lisait AIDE BÉNÉVOLE en impressionnantes grandes capitales noires. Quel type d'aide ? Quel genre de bénévolat ? Craig apprendrait aussi par la suite qu'il s'agissait du tee-shirt type porté par la troupe de scouts de Perry quand ils donnaient un coup de main sur les aires de stationnement des foires et autres reconstitutions de la Guerre civile. Il aimait à le porter, en situation ou non ; et, sur le moment, Craig trouva cela déroutant.

« Bonjour ! lança Perry en refermant son livre.

- Salut, lui répondit Craig, puis, avec un haussement d'épaules, comme si cela ne le concernait pas vraiment : Je crois qu'on va loger ensemble. »

Mais Perry se leva d'un bond pour lui tendre la main. Après une ferme poignée de main, il fit le tour de la pièce pour opérer de même avec chacun des membres de la famille, sans oublier Scar. Ce dernier, boucles hirsutes lui retombant devant le visage, se tenait bouche bée face à cette variété inédite d'être humain. Avait-il jamais vu une personne de moins de vingt-cinq ans serrer des mains, sinon à la télévision ou en guise de plaisanterie ?

Était-ce seulement arrivé à Craig ?

« Sois le bienvenu, dit Perry, puis, avec un geste circulaire et sans ironie aucune : Désolé pour le désordre. »

Tout le monde regarda la pièce avec ensemble : quatre murs nus, un lino sans un grain de poussière, deux placards aux portes closes. Le lit de Perry était fait. (Un édredon vert, un oreiller dans une taie de tissu écossais.) Où donc était le désordre ?

« D'où êtes-vous ? interrogea la mère de Craig d'un ton donnant à penser qu'elle s'attendait à ce que Perry reconnût avoir été assemblé dans un laboratoire ou avoir grandi sur la Lune.

- De Bad Axe, répondit-il, comme si tout le monde était censé connaître "Bad Axe".

- Pas possible, fit Scar, l'air sincèrement étonné.

- Ben si », dit Perry. Il leva la main et montra son pouce, comme si cela devait livrer une explication. « Et vous autres ?

- Du New Hampshire, répondit la mère de Craig. Via Boston », ajouta-t-elle comme elle le faisait toujours.

À quoi le père de Craig se crispa, comme il le faisait toujours. Mais en regardant Perry, Craig vit bien que rien de tout cela n'avait de sens pour lui.

Aujourd'hui, un an plus tard, Perry avait de toute évidence réservé à Craig la meilleure chambre de l'appartement. La penderie était vaste et la fenêtre donnait sur l'arrière plutôt que sur la rue.

« Il est super, cet appart, tu ne trouves pas ? fit le père de Craig. Bien mieux que la résidence universitaire.

- Ouais, il est super, répondit Craig en faisant un effort pour paraître reconnaissant.

- On a eu pas mal de chance, dit Perry. On s'y est pris rudement tard. En plus, on a une belle vue. »

Il traversa la chambre de Craig pour gagner la fenêtre avec un geste pour désigner le dehors. Craig et son père approchèrent, regardèrent dans la cour : deux demoiselles au style coiffure en pétard et anneau dans le nombril y étaient allongées en bikini sur des serviettes. Luisant au soleil. Les os de leurs hanches paraissaient rougeoyer sous la peau en train de bronzer. Craig détourna vite les yeux. Son père et Perry le regardèrent, puis s'éclaircirent simultanément la gorge.

« Bon, est-ce qu'on sort manger quelque chose avant que je reprenne la route du New Hampshire ? s'enquit le père de Craig.

- Vous n'allez pas déjà repartir ? protesta Perry. On peut vous loger pour la nuit, monsieur Clements. Ou pour le temps que vous voudrez.

- Non, non », fit le père de Craig en secouant la tête avec l'expression de qui vient de se voir offrir un remède souverain mais ne veut pas obliger quelqu'un à aller le chercher dans le buffet. Il entendait visiblement ficher le camp. « Il faut vraiment que je... »

Perry hocha la tête, faisant comme si Rod Clements avait achevé sa phrase par quelque chose d'éclairant. Craig savait que son père n'avait aucune raison de vouloir regagner le New Hampshire aussi vite. Son père était romancier. Il écrivait une suite de mille pages à son dernier roman et en était à la moitié. Il ne s'était pas installé devant son ordinateur pour travailler depuis Noël.

Craig savait très précisément pourquoi son père voulait repartir le plus vite possible. S'il était quelque chose que Rod Clements ne supportait pas, c'était de voir souffrir quelqu'un qu'il aimait. Dès son plus jeune âge, Craig avait intuitivement compris qu'il aurait été plus facile à son père de l'abattre, comme on abat un cheval de course blessé, que de le conduire aux urgences, hurlant de douleur avec une jambe cassée.

Cela s'était produit une fois - la jambe cassée - et c'était sa mère qui l'avait emmené, son père tenant à les suivre avec l'autre voiture, pour le cas où la première serait tombée en panne. Bien qu'il souffrît le martyre, Craig avait noté avec quel sourire méprisant elle avait regardé son mari s'éloigner vers sa voiture, de grandes taches de transpiration s'élargissant aux aisselles de sa chemise grise.

Craig savait que son père roulerait probablement pendant deux heures, aussi vite que possible, puis prendrait une chambre dans un Holiday Inn.

« Ça fait beaucoup de route, monsieur Clements, dit Perry. Mais c'est comme vous voulez. »

Pour manger un morceau, ils allèrent Chez Vin, le restaurant le plus chic de la ville. C'est là que les membres de la famille Clements-Rabbitt avaient dîné l'année précédente, trop habillés et très fatigués au terme d'un long voyage, tous quatre épaule contre épaule face au lutrin de la réception, pendant que le père de Craig faisait savoir à la rouquine à grandes dents qu'ils devaient retrouver un ami.

« Oh ! avait fait cette dernière. Les gars, vous avez rendez-vous avec le doyen Fleming ! »

Roulant des yeux dans le dos de l'hôtesse, la mère de Craig articula silencieusement « les gars » à l'adresse de Scar. Elle s'était plainte de cette tournure depuis la traversée de l'Ohio, où, dans chaque station-service et restaurant du bord de route, on leur avait servi du « les gars ». À un 7-Eleven de Dundee, dans le Michigan, quand la demoiselle à queue-de-cheval âgée de vingt ans et quelques qui était assise à la caisse gazouilla : « Comment ça va, les gars ? », la mère de Craig finit par craquer et lui demanda abruptement « Est-ce que j'ai l'air d'un gars ? » Elle désigna d'un geste sa famille, à laquelle elle trouvait manifestement beaucoup plus de prestance qu'on ne lui en reconnaissait, et lança : « Sommes-nous une bande de gars ? C'est quoi, cette histoire de gars ? »

En entendant la caissière partir d'un rire paniqué, Craig avait tourné les talons en emportant ses Tic Tac et franchi à toutes jambes les portes automatiques pour regagner le parking. Pourvu qu'elle croie à une boutade. Pourvu que son père emmène sa mère avant que celle-ci détrompe la malheureuse.

Ce fameux soir à la réception du restaurant Chez Vin, Craig avait détourné les yeux de sa mère, de Scar et de la rousse pour fixer le profil du visage paternel tout en se rendant compte pour la première fois que le copain de fac de son père, l'homme avec qui on allait dîner, cet ami d'il y avait longtemps, était doyen de l'Honors College - cet établissement incroyablement sélectif où, « avec ses notes d'élève peu doué et ses piètres résultats aux contrôles », Craig avait eu beaucoup de chance d'être admis.

« Qu'est-ce qu'il y a ? » s'était enquis son père en sentant son regard, pivotant sur place les deux mains en l'air, comme pour prouver qu'il n'avait rien dans les manches.

Cette année-ci, l'hôtesse était une femme plus âgée, qui les accueillit néanmoins d'un « Bonjour, les gars », auquel tous trois répondirent d'un hochement de tête avant de se voir guider jusqu'à une table située dans un angle. Seul Perry s'était soucié de passer une chemise à manches longues et de chausser des souliers de ville. Ils eurent mangé tout le pain de la corbeille avant que le garçon leur ait apporté l'eau minérale. Perry et le père de Craig parlèrent du temps qu'il faisait et des mérites comparés de différents modèles de VTT, cependant que Craig regardait la flamme de la chandelle posée au centre de la table s'élever et se ramasser sur elle-même, tantôt losange parfait, tantôt larme, ou bien encore ongle palpitant puis croissant puis canine puis paupière verticale.

« Perry, déclara Rod Clements devant l'immeuble en serrant les deux mains du garçon entre les siennes, je suis tellement content que Craig...

- Ça va bien se passer pour Craig, monsieur Clements, assura Perry.

- Fiston, commença Rod Clements à l'adresse de Craig, je...

- Fais attention sur la route, papa. »

Ils se tenaient au milieu du trottoir. À quelques mètres de là, sous un réverbère éteint, un couple s'embrassait avec abandon. Un groupe de quatre passants, des types plutôt laids, se divisa pour dépasser le couple, se divisa derechef à hauteur de Perry, de Craig et de son père.

« Je t'aime, dit Rod Clements en attirant son fils à lui pour lui tapoter vigoureusement le dos.

- Moi aussi, je t'aime », dit Craig.

Leur étreinte dura au moins trois secondes, suffisamment longtemps pour que Craig remarque, flottant dans un ciel bleu encre par-delà l'épaule paternelle, suspendue au-dessus du couple d'amoureux et bien au-dessus de l'endroit où le réverbère aurait dû luire, la lune, qui semblait soit de roche compacte soit de tendre chair humaine.