+ Enfin - Edward St Aubyn
Actualités Presse Nouvelles
Edward St Aubyn Enfin

Enfin de Edward St Aubyn,
traduit de l'anglais par Anne Damour.

 

« Surpris de me voir ? dit Nicholas Pratt, sa canne

plantée dans la moquette du crématorium, fixant sur

Patrick un regard vaguement provocateur, habitude

qui n'avait plus de raison d'être mais qu'il était trop

tard pour changer. Je suis devenu une sorte de pilier

des cérémonies funéraires. Un privilège dû à mon

âge. Inutile de rester à la maison à s'esclaffer devant

les erreurs grossières des jeunes rédacteurs de notices

nécrologiques, ou de s'adonner au plaisir plutôt monotone

d'établir la liste quotidienne de nos contemporains

disparus. Non ! Il faut "célébrer la vie" : voilà

que nous quitte la pute de l'école ; on dit qu'il a fait

une belle guerre, mais il n'y a pas un mot de vrai !

- des choses de ce genre, la mise de l'événement en

perspective. Ne vous y trompez pas, je ne dis pas que

tout cela ne soit pas très émouvant. Il règne une sorte

de crescendo orchestral autour des derniers jours. Et

beaucoup d'horreur, naturellement. Mes allers-retours

feutrés des lits d'hôpital aux bancs des funérariums

me rappellent les pétroliers qui se fracassaient sur des

récifs une semaine sur deux et les volées d'oiseaux

mourant sur les plages avec leurs ailes engluées, clignant

de leurs yeux jaunes stupéfaits. » Nicholas inspecta la salle.

« Il n'y a pas foule,

murmura-t-il, comme s'il commentait la scène à la

cantonade. Ces gens sont-ils les amis religieux de votre

mère ? C'est extraordinaire. Comment qualifieriez-vous

la couleur de ce costume ? Aubergine ? Aubergine

à la crème d'oursin*1 ? Il faut que j'aille chez

Huntsman et qu'ils m'en confectionnent un sans tarder.

Que voulez-vous dire, vous n'avez pas d'Aubergine

? Tout le monde en portait chez Eleanor

Melrose. Commandez-en un kilomètre sur-le-champ.

« Je présume que votre tante va arriver d'un

moment à l'autre. Ce sera un visage familier au

milieu des Aubergines. Je l'ai vue la semaine dernière

à New York et je peux vous dire que j'ai été le premier

à lui annoncer la tragique nouvelle concernant

votre mère. Elle a éclaté en sanglots et commandé un

croque-monsieur* qu'elle a avalé avec sa deuxième

tournée de pilules pour maigrir. Je me suis senti

désolé pour elle et je me suis arrangé pour que les

Bland l'invitent à dîner. Connaissez-vous Freddie

Bland ? C'est le plus petit milliardaire vivant. Ses

parents étaient pratiquement des nains, comme le

général et Mme Tom Pouce. Ils avaient coutume

d'entrer dans la pièce avec un faste extraordinaire

pour ensuite disparaître sous une console. Baby

Bland a décidé de devenir sérieuse, comme le font

certaines personnes au crépuscule sénile de leur vie.

Elle a entrepris d'écrire un livre sur le cubisme, sujet

ridicule entre tous. Je pense que cela fait partie de son rôle

d'épouse parfaite. Elle sait dans quel état se

mettait toujours Freddie à propos de son anniversaire,

mais grâce à son nouveau passe-temps, il lui

suffit désormais de demander à Sotheby's d'emballer

un de ces portraits révoltants d'une femme au visage

comparable à une tranche de pastèque de ce super

filou de Picasso, et il sait qu'elle sera aux anges. Savez-vous

ce que m'a dit Baby Bland ? Au petit déjeuner,

s'il vous plaît, quand j'étais pratiquement sans

défense. »

Nicholas prit un ton de minauderie : « "Ces oiseaux

divins dans les Braque tardifs ne sont en réalité qu'un

prétexte pour le ciel."

« "Un excellent prétexte, ai-je dit en avalant de travers

ma première gorgée de café, tellement meilleur

qu'une tondeuse à gazon ou une paire de sabots. Cela

montre qu'il dominait parfaitement son sujet."

« Sérieuse, vous dis-je. C'est un destin auquel je

résisterai de toutes les fibres de mon intelligence, à

moins que Herr Doktor Alzheimer ne l'emporte,

auquel cas je serai obligé d'écrire un livre sur l'art de

l'Islam pour montrer que les enturbannés ont toujours

été beaucoup plus civilisés que nous, ou un gros

volume sur notre piètre connaissance de la mère de

Shakespeare et de son catholicisme hyper secret.

Quelque chose de sérieux.

« Quoi qu'il en soit, j'ai l'impression que la tante

Nancy a fait un bide avec les Bland. Ce n'est certes

pas facile d'être en même temps exclusivement mondaine

et totalement dépourvue d'amis. La pauvre.

Mais savez-vous ce qui m'a frappé, en dehors de l'apitoiement

exacerbé de Nancy sur elle-même, qu'elle a

eu le culot de faire passer pour du chagrin, ce qui m'a

frappé chez ces deux femmes, votre mère et votre

tante, c'est qu'elles sont, elles étaient - je passe ma

vie à hésiter entre les temps - cent pour cent américaines.

Le rapport de leur père avec les Highlands

était, il faut l'admettre, uniquement basé sur la boisson,

et après que votre grand-mère l'eut mis à la porte

on ne l'a pratiquement plus vu. Il a passé la guerre à

Nassau avec ces imbéciles de Windsor ; Monte Carlo

après la guerre, pour finir par sombrer au bar du

White. De toute la tribu d'individus qui sont ivres

morts chaque jour de leur vie, du déjeuner au coucher,

il était de loin le plus charmant, mais certainement

désespérant comme père. À ce niveau d'ébriété

on cherche surtout à saisir un homme qui se noie.

L'épanchement occasionnel de sentimentalité de

vingt minutes que l'alcool déclenchait chez lui était

sans commune mesure avec le flot de bonté désintéressée

qui a toujours inspiré mes efforts en tant que

père. Avec, je l'avoue, des résultats quelque peu inégaux.

Comme vous le savez, j'en suis sûr, Amanda ne

m'a pas adressé la parole depuis quinze ans. J'en tiens

pour responsable son psy, qui remplit sa petite cervelle

d'oiseau de notions freudiennes concernant son

papa gâteux. »

L'élocution sonore de Nicholas faiblissait, faisant

place à un murmure de plus en plus pressant, et les

phalanges de ses mains aux veines bleues blanchissaient

dans son effort pour se tenir debout. « Bien,

mon cher, nous aurons une autre petite conversation

après la cérémonie. J'ai été ravi de vous trouver en si

bonne forme. Mes condoléances et tout le reste,

encore que, s'il a jamais existé une "heureuse délivrance",

ce fut bien le cas de votre pauvre mère. Je suis devenu

une sorte de Florence Nightingale l'âge

venu, mais même la "Dame à la Lampe" a dû battre

en retraite face à ce terrifiant naufrage. La ruée pour

me voir canonisé en sera probablement entravée mais

je préfère rendre visite à des gens qui apprécient

encore une remarque vacharde accompagnée d'une

coupe de champagne. »

Il semblait sur le point de partir mais se retourna.

« Tâchez de ne pas être amer au sujet de l'argent. Un

ou deux de mes amis qui ont provoqué un véritable

gâchis dans ce domaine ont fini par mourir dans les

hôpitaux de l'Assistance publique et je dois dire que

j'ai été très impressionné par l'humanité du personnel,

en général étranger. Réfléchissez, que pouvezvous

faire avec de l'argent sinon le dépenser quand

vous en avez ou vous sentir amer de ne pas en avoir ?

C'est une denrée très peu répandue dans laquelle les

gens investissent les émotions les plus incroyables. Ce

que je veux dire en fait, c'est soyez amer en ce qui

concerne l'argent, c'est une des rares choses qui vous

évitera un peu d'amertume. Les bonnes âmes se sont

souvent plaintes que j'avais trop de bêtes noires, mais

j'ai besoin d'elles pour faire passer le noir qui est en

moi à l'intérieur des bêtes. En outre, ce côté de votre

famille a connu une époque faste. Depuis combien

de temps ? Six générations, dont chaque descendant,

pas uniquement l'aîné, a été essentiellement oisif. Ils

ont pu feindre de travailler, surtout en Amérique, où

tout le monde est tenu d'avoir un bureau, ne seraitce

que pour y poser les pieds en pivotant sur son

siège pendant une demi-heure avant le déjeuner, mais

cela n'avait rien de nécessaire. Ce doit être fascinant

pour vous et vos enfants, bien que je ne puisse parler

d'expérience, après avoir été longtemps exempts de

compétition, d'être obligés de vous y mettre. Dieu

sait ce que j'aurais fait de mon existence si je n'avais

partagé mon temps entre la ville et la campagne,

entre la maison et l'étranger, entre épouses et maîtresses.

J'ai abusé du temps et maintenant le temps

abuse de moi, n'est-ce pas ? Il faut que j'aille regarder

de plus près ces religieux fanatiques dont s'entourait

votre mère. »

Nicholas s'éloigna en boitillant sans paraître

attendre d'autre réaction qu'une fascination muette.

Lorsque Patrick se remémorait la manière dont la

maladie et l'agonie avaient réduit en lambeaux les fragiles

fantasmes chamaniques d'Eleanor, les « religieux

fanatiques » de Nicholas ressemblaient plutôt à de

crédules objecteurs de conscience. À la fin de sa vie

Eleanor s'était retrouvée plongée impitoyablement

dans un cours accéléré de connaissance de soi, avec

seulement un « animal de pouvoir1 » dans une main

et une crécelle dans l'autre. Elle avait dû faire face à

la plus cruelle de toutes les expériences : pas un mot,

pas un geste, pas de sexe, pas de drogue, pas de

voyages, pas de dépenses, à peine de quoi se nourrir ;

seule dans la contemplation silencieuse de ses

pensées. Si contemplation était le mot approprié.

Peut-être avait-elle la sensation que ses pensées la

contemplaient, comme des prédateurs affamés.

« Vous pensiez à elle ? » dit une voix douce à

l'accent irlandais. Annette posa une main compatissante

sur le bras de Patrick et inclina de côté son

visage bienveillant.

« Je me disais qu'une vie se résume à l'histoire de

ce qui retient notre attention, dit Patrick. Le reste

n'est qu'emballage.

- Mon Dieu, il me semble que vous êtes trop

sévère, dit Annette. Maya Angelou dit que le sens de

notre existence dépend de l'impact que nous avons

sur les autres, selon que nous les rendons heureux ou

non. Eleanor rendait toujours les gens heureux,

c'était un de ses dons sur terre. Oh, ajouta-t-elle avec

un émoi soudain, en agrippant le bras de Patrick, je

viens juste de faire ce rapprochement : nous sommes

aujourd'hui au crématorium de Mortlake pour dire

adieu à Eleanor, et devinez ce que je lui ai apporté à

lire la dernière fois que je l'ai vue ? Vous ne trouverez

jamais. La Dame du Lac. C'est un policier arthurien,

pas très bon en vérité. Mais cela dit tout, n'est-ce

pas ? La Dame du Lac - Mortlake. Si l'on songe au

rapport qu'avait Eleanor avec l'eau, et à son amour

pour les légendes du roi Arthur. »

Patrick s'étonna de la confiance qu'avait Annette

dans le pouvoir de consolation de ses propres paroles.

Il sentit son irritation faire place au désespoir. Penser

que sa mère avait choisi de vivre au milieu de ces

imbéciles patentés. À quelle connaissance avait-elle

tellement souhaité échapper ?

« Qui peut dire pourquoi un crématorium et un

mauvais roman portent des noms vaguement similaires

? dit Patrick. C'est horripilant d'être emporté si

loin du rationnel. Je vais vous dire qui serait très

réceptif à ce genre de connexion : vous voyez cet

homme âgé avec sa canne ? Allez lui raconter. Il adore

ce type d'histoire. Il s'appelle Nick. » Patrick se

souvenait vaguement que Nicholas détestait ce diminutif.

« Seamus vous envoie son meilleur souvenir, dit

Annette, acceptant avec le sourire d'être ainsi congédiée.

- Merci. » Patrick pencha la tête, s'efforçant de

conserver son excessive courtoisie.

Qu'est-ce qui lui prenait ? Tout cela était tellement

daté. La guerre avec Seamus et la Fondation de

sa mère était terminée. Maintenant qu'il était orphelin

tout était parfait. Il lui semblait avoir attendu

cette sensation de plénitude sa vie entière. Tout cela

allait très bien pour les Oliver Twist de ce monde,

qui démarraient leur vie dans la situation enviable

qu'il lui avait fallu attendre quarante-cinq ans pour

connaître, mais le luxe relatif d'être élevé par Bumble

et Fagin, plutôt que par David et Eleanor Melrose,

devait nécessairement avoir un effet débilitant sur

la personnalité. Avoir résisté avec constance à des

influences potentiellement mortelles avait fait de

Patrick l'homme qu'il était aujourd'hui, vivant seul

dans une chambre meublée, un an à peine après son

dernier passage dans la chambre d'observation des

suicidés au service des dépressifs de l'hôpital du

Priory. Il y avait un tel atavisme dans ses crises de

delirium tremens, dans sa sujétion, après son insouciante

jeunesse de junkie, à la banalité destructrice de

l'alcool. En tant qu'avocat il répugnait à mettre fin à

ses jours illégalement. L'alcool était au plus profond

de lui, grondant sourdement à travers les générations.

Il se revoyait encore, à l'âge de cinq ans, se promenant

à dos d'âne parmi les palmiers et les massifs rouge

et blanc des jardins du casino à Monte Carlo,

tandis que son grand-père était assis sur un banc vert,

pris de tremblements incontrôlables, écrasé par le

soleil, une tache s'étalant lentement sur le pantalon

gris perle de son costume.

L'absence d'assurance maladie avait contraint

Patrick à payer de sa poche son séjour au Priory,

misant tout ce qu'il avait sur une guérison en trente

jours. Désespérément court d'un point de vue psychiatrique,

un mois lui avait malgré tout suffi pour

tomber aussitôt amoureux d'une patiente de vingt

ans appelée Becky. Elle ressemblait à la Vénus de

Botticelli, améliorée par un réseau rouge sang de coupures

de rasoir qui grimpaient le long de ses minces

bras blancs. Quand il l'avait vue pour la première fois

dans la salle des dépressifs, la tristesse qu'elle irradiait

avait lancé une flèche enflammée dans la poudrière

de sa frustration et de son dénuement.

« Je suis une dépressive endurcie portée à l'automutilation,

lui avait-elle dit. On me donne huit

sortes de drogues différentes.

- Huit », avait répété Patrick, rempli d'admiration.

Lui-même n'en prenait plus que trois : l'antidépresseur

de jour, l'antidépresseur de nuit, et trente-deux

cachets d'oxazépam par jour, le tranquillisant pour

lutter contre le delirium tremens.

Dans la mesure où une telle dose d'oxazépam lui

permettait de penser, il ne pensait qu'à Betty. Le lendemain,

il s'était levé avec peine de son matelas grinçant

et traîné jusqu'à la séance de groupe des

dépressifs dans l'espoir de la revoir. Elle n'y était pas,

mais Patrick n'avait pu échapper au cercle des dépressifs

en survêtement. « Quant au sport, espérons

que le costume suffira », avait-il soupiré en s'affalant dans

le fauteuil le plus proche.

Un Américain du nom de Gary avait donné le

coup d'envoi avec ces mots : « Laissez-moi vous proposer

un scénario : imaginez que vous êtes envoyé en

Allemagne pour y travailler, et qu'un ami dont vous

n'avez eu aucune nouvelle depuis longtemps débarque

des États-Unis et vient séjourner chez vous... » Après

un récit édifiant d'exploitation abusive et d'ingratitude,

il avait demandé au groupe ce qu'il fallait dire

à cet ami. « Rayez-le de votre existence, s'était moqué

l'acariâtre Terry, avec de tels amis, pas besoin

d'ennemis.

- Très bien, avait approuvé Gary, savourant son

importance, et si je vous disais que l'ami en question

était ma mère, quelle serait votre réaction ? En quoi

serait-ce différent ? »

La consternation s'était répandue dans le groupe.

Un homme, qui s'était senti « totalement euphorique

» depuis que sa mère était venue le voir le

dimanche et l'avait emmené acheter un nouveau pantalon,

dit que Gary ne devrait jamais abandonner sa

mère. D'un autre côté, une certaine Jill, qui avait fait

« une longue promenade au bord de la rivière dont je

n'étais pas censée revenir - bon, si on veut, je suis

revenue toute mouillée, et j'ai dit au Dr Pagazzi, que

j'adore, que cela avait sans doute un rapport avec ma

mère, et il a dit : "Il n'est même pas question d'aborder

le sujet" », Jill avait dit que, comme elle, Gary

devrait laisser tomber sa mère. À la fin de la séance,

l'habile modérateur écossais s'efforça de protéger le

groupe de ce déluge de conseils égocentriques.

« Quelqu'un m'a demandé un jour pourquoi les

mères sont tellement douées pour nous faire sortir de

nos gonds et j'ai répondu : "C'est parce que ce sont

elles qui les ont installés en premier." »

L'assistance avait hoché tristement la tête, et

Patrick s'était demandé, non pour la première fois,

mais avec un désespoir renouvelé, à quoi ressemblait

la sensation d'être libre, de vivre libéré de la tyrannie

de la dépendance, des influences et du ressentiment.

À la fin de la séance de groupe, il avait vu Becky,

pieds nus, l'air déprimé, une cigarette aux lèvres, descendre

l'escalier derrière la buanderie. Il l'avait suivie

et trouvée recroquevillée sur une marche, ses pupilles

géantes baignant dans une flaque de larmes. « Je

déteste cet endroit, dit-elle. Ils vont me renvoyer

parce qu'ils prétendent que je me comporte mal.

Mais je suis restée au lit uniquement parce que je me

sens si déprimée. Je ne sais pas où aller, je n'ai pas le

courage de retourner chez mes parents. »

Elle criait à l'aide. Pourquoi ne pas filer avec elle

dans la chambre meublée ? C'était une des rares personnes

au monde qui soit plus suicidaire que lui. Ils

pourraient s'allonger sur le lit, réchappés du Priory,

l'un pris de convulsions pendant que l'autre s'entaillerait.

Pourquoi ne pas la ramener et la laisser en finir

à sa place ? Bander ses veines les plus bleues, baiser

ses lèvres livides. Non non non non. Il se sentait trop

bien, ou du moins trop vieux.

À présent il ne se souvenait de Becky qu'au prix

d'un effort soutenu. Il regardait souvent ses obsessions

l'effleurer comme autant d'émois et, comme il

demeurait indifférent, les regardait se dissiper. Devenir

orphelin était un courant ascendant sur lequel cette

nouvelle sensation de liberté pourrait continuer à

s'élever, si seulement il avait le courage de ne pas se

sentir coupable de l'opportunité qu'elle offrait.

Patrick se dirigea vers Nicholas et Annette, curieux

de voir le résultat de son rôle d'entremetteur.

Il entendit Nicholas recommander à Annette :

« Tenez-vous près de la tombe ou du four, et répétez

ces mots : "Au revoir, vieille branche. L'un de nous

deux était destiné à mourir avant l'autre, et je suis

enchanté que ce soit vous !" C'est ma pratique spirituelle

et je vous invite volontiers à l'adopter et à la

mettre dans votre hilarante "boîte à outils spirituelle".

»

« Votre ami est impayable, dit Annette en voyant

Patrick approcher. Ce qui lui échappe, c'est que nous

vivons dans un univers d'amour. Et qui vous aime

aussi, Nick, l'assura-t-elle, posant sa main sur son

épaule réticente.

- J'ai déjà cité Bibesco, lui lança Nicholas, et je

la citerai encore. "Pour un homme du monde, l'univers

est un faubourg."

- Oh, il a réponse à tout, n'est-ce pas ? dit

Annette. Je présume qu'il entrera au ciel en plaisantant.

Saint Pierre adore les hommes d'esprit.

- Vraiment ? s'étonna Nicholas, singulièrement

apaisé. C'est la meilleure chose qu'on m'ait dite de

cet incompétent secrétaire particulier. Comme si

l'Être suprême pouvait consentir à passer l'éternité

entouré d'un tas de religieuses, de pauvres et de missionnaires

recuits, à entendre ses merveilleux concerts

gâchés par le vacarme des boîtes à outils spirituelles

et les cris des fidèles vantant leurs crucifixions !

Quel soulagement qu'une directive éclairée ait finalement

été adressée au concierge des Portes du Paradis :

"Pour l'amour du Ciel, envoyez-moi un homme qui

ait de la conversation !" »

Annette regarda Nicholas avec un air de reproche

amusé.

« Ah. » Il fit un signe de tête à l'adresse de Patrick.

« Jamais je n'aurais cru être un jour si heureux de

voir votre impossible tante. » Il leva sa canne et l'agita

en direction de Nancy. Elle se tenait dans l'embrasure

de la porte, l'air épuisée par sa propre condescendance,

les sourcils arqués, comme incapables de

supporter l'effort plus longtemps.

« Au secours ! dit-elle à Nicholas. Qui sont ces

drôle de gens ?

- Des fanatiques, des moonistes, des sorciers, des

terroristes en puissance, l'éventail complet des aliénés

religieux, expliqua Nicholas, en lui offrant son bras.

Évitez tout contact oculaire, restez près de moi et

peut-être parviendrez-vous à survivre pour raconter

cette histoire. »

Nancy s'emporta en voyant Patrick. « Le jour

entre tous où ces funérailles ne devaient pas avoir

lieu.

- Pourquoi ? demanda-t-il, troublé.

- C'est le mariage du prince Charles. Toutes les

autres personnes qui auraient pu venir doivent être à

Windsor.

- Je suis sûr que vous y seriez aussi, si vous aviez

été invitée, dit Patrick. N'hésitez pas à y faire un saut

rapide avec un Union Jack et un périscope en carton

si vous pensez pouvoir vous y distraire davantage.

- Quand je pense à la manière dont nous avons

été élevées, gémit Nancy, c'est absurde d'imaginer ce

que ma sœur a fait du... » Elle chercha ses mots.

« Du livre d'or, lui souffla Nicholas, saisissant plus

fermement sa canne quand elle s'appuya sur lui.

- C'est ça, dit Nancy, le livre d'or. »