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Kasischke Laura Les revenants

"Les revenants" de Laura Kasischke,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille.

 

Premiere partie

1

Cette ville était, de rue en rue, jalonnée de tristes réminiscences

:

Le banc sur lequel ils s'étaient assis un moment, regardant

passer les autres étudiants avec leurs sacs a dos, leurs

jupes courtes, leurs iPod.

L'arbre sous lequel ils s'étaient abrités d'une averse,

riant, échangeant des baisers, mastiquant des chewing-gums

à la cannelle.

La librairie ou il lui avait acheté un recueil de poèmes de

Pablo Neruda, et cet horrible bar de supporters ou ils

s'étaient donne la main pour la première fois. Les colonnes

pseudo-helléniques qui faisaient semblant de soutenir le toit

de la bibliothèque Llewellyn Roper. Cette boutique de

cadeaux empestant le patchouli, l'encens et le tissu d'importation

où il lui avait acheté la bague montée d'un morceau

d'ambre - bulle de résine sertie d'argent, avec, emprisonnée

à l'intérieur pour l'éternité, une drosophile préhistorique.

Et le Starbucks, ou ils allaient pour travailler et n'ouvraient

jamais le moindre livre.

Le père de Craig s'éclaircit la gorge et ralentit a un croisement

ou une fille en tongs, jean moulant et débardeur, s'engagea sur la chaussée sans même regarder. Elle secouait

la tête au rythme de ce qu'elle entendait a travers les fils

blancs de ses écouteurs. Le conducteur tourna la tête vers

son passager et, d'une voix chargée d'émotion, demanda :

« Ca va, fiston ? »

Craig, regardant droit devant, hocha de la tête avec gravite

avant de regarder son père. Tous deux tentèrent un

sourire, mais, pour qui les aurait vus a travers le pare-brise

de la Subaru, ils auraient pu passer pour deux hommes

échangeant une grimace, comme brusquement et simultanément

pris d'une douleur a la poitrine ou d'un embarras

intestinal. Des rais de lumière pénétraient dans l'habitacle

à la manière distante et oblique d'une belle journée du

début de l'automne ; à l'évidence, ce cote de la planète était

en train de s'éloigner du soleil. La fille traversa, le père de

Craig appuya sur la pédale d'accélérateur et la voiture

repartit a travers le vert ombrage des chênes et des ormes

énormes, touffus, qui bordaient la rue d'un bout a l'autre

du campus et qui, depuis prées de cent cinquante septembres,

accueillaient le retour des étudiants.

« La prochaine à gauche, papa », dit Craig en tendant le

doigt.

Son père s'engagea dans Second Street. À l'angle, près

du trottoir, une fille actionnait du pied la béquille d'une

bicyclette démodée. Ses cheveux étaient tellement blonds

qu'ils luisaient. Le genre de chevelure dont Craig s'était

toujours méfie - trop séraphique, presque mystique - chez

les filles.

Jusqu'a sa rencontre avec Nicole.

Mais cette fille au vélo n'était en rien comparable a

Nicole.

Celle-ci avait regarde trop de clips video. Elle cherchait

a ressembler a ces blondes anémiques, coiffées en pétard,

qui se trémoussent derrière le groupe. Elle avait le cheveu gras. Un piercing dans le nez. Son jean s'accrochait a la

saillie de ses os iliaques. Le genre avec qui Craig aurait pu

sortir quelques semaines, là-bas a la maison. Au temps

d'avant Nicole.

« À droite, papa. »

Son père ralentit dans l'étroite King Street. La chaussée

était pavée, allez savoir pourquoi. Comme un étrange vestige

du dix-neuvième siècle. Se pouvait-il que l'on eut tout

simplement oublie d'y couler du bitume ? Les pneus de la

Subaru grondaient sur les paves, le rétroviseur vibrait.

Ici, dans King Street, les arbres formaient une voute. Au

long des trottoirs, les maisons fléchissaient sous le poids des

ans. Ces demeures délabrées avaient du être, a une époque,

habitées par l'élite de la ville. Craig se représentait des

dames en robe a tournure, des messieurs en smoking, aux

moustaches en guidon de vélo, se prélassant sur les vérandas,

se faisant servir de la limonade.

C'étaient aujourd'hui des taudis pour étudiants. Les

basses sortant d'une stère servaient de pouls a l'ensemble

du pate de maisons. Des canapés étaient installes sur les

vérandas et sur les pelouses. Des velots paraissaient avoir été

jetés en tas, appuyés les uns contre les autres, cadenasses

aux grilles de fer forge. Il y avait au bas des allées des barres

ou attacher son cheval, dont la plupart étaient peintes aux

couleurs de l'université : cramoisi et or. Deux types torse

nu places a plusieurs jardins de distance se lançaient un

ballon ovale avec comme une force mauvaise, cependant

qu'une fille en bikini allongée sur une chaise longue regardait

le projectile aller et venir devant elle. Sur fond de ciel,

on eut dit le noyau d'on ne savait quel fruit bleu vif.

« C'est la. »

Le père de Craig ralentit devant la maison, qui, jadis

peinte en blanc, avait peu a peu vire au gris du fait des

intempéries. On comptait dix boites aux lettres autour de la porte d'entrée - soit le nombre de logements. Et là-bas,

c'était Perry.

Ce bon vieux Perry.

Depuis combien de temps était-il poste la a attendre ?

Scout aigle. Enfant de chœur. Meilleur ami.

À cette révélation, Craig se sentit comme un gout de

larmes au fond de la gorge. Il déglutit. Il leva la main,

l'agita.

Perry portait une casquette des Pirates de Pittsburgh, un

tee-shirt propre, un short kaki. Des tennis neuves ? Etait-ce

sa mère qui, d'un coup de fer, avait fait ces plis impeccables

a son short ?

Perry salua - tristement, ironiquement, le geste parfait -

et le petit rire du père de Craig évoqua vaguement un sanglot.

« Voila ton copain », dit-il avant de se garer contre le

trottoir. Perry, l'air pénétré, s'approcha a grandes enjambées,

ouvrit la portière d'un coup et lança : « He, trouduc,

bienvenue a toi ! - puis, se penchant pour regarder par-delà

Craig : Comment ca va, monsieur Clements ? »

Perry, si sociable, si présentable, si fiable. Prosaïque,

juste ce qu'il faut. Poli, juste ce qu'il faut.

« Ca va super, Perry, répondit le père de Craig d'une

voix pleine de gratitude et de soulagement. Ca fait plaisir

de te voir. »

L'appartement de Craig et de Perry se trouvait au second.

C'est Perry qui l'avait choisi en juillet. « C'est pas le Ritz,

dit-il en les précédant dans l'escalier. Mais on a l'eau courante. »

Le père de Craig portait un carton de livres et une masse

enchevêtrée de cordons USB. Perry avait le sac marin de

Craig sur une épaule et un sac poubelle plein de draps et

de taies d'oreiller sur l'autre. Charge de son ordinateur portable

et d'un deuxième sac poubelle - bottes, souliers, doudoune -, Craig gravit un escalier exigu tapisse de crasse

beige, prit a gauche, passa devant les portes de deux autres

appartements. L'une d'elles était clouée d'un panneau blanc

sur lequel était inscrit Je suis parti à Good Time Charlie's !

Retrouve-nous là-bas ! au feutre magique violet, de gros

smileys figurant les o.

« Nous, c'est ici », dit Perry en désignant le numéro 7

d'un mouvement du menton. Il ouvrit la porte du bout de

sa basket.

« Super ! » s'exclama de nouveau le père de Craig en

entrant a la suite de Perry, d'une voix si forte qu'elle se

répercuta sur les murs et le sol nus, donnant plus encore

que la première fois une impression de joie contrefaite.

L'appartement était immaculé, bien sur. Ayant travaille

durant l'été a l'accueil des nouveaux étudiants, Perry y

avait emménagé quelques semaines plus tôt, et il s'en était

manifestement donne à cœur joie : coups de balai, coups

de plumeau, rangement par ordre alphabétique de toute

une série de livres sur l'étroite étagère voisine du canapé.

Traversant la sombre petite cuisine avec son évier fraichement

récuré, passant devant la chambre de Perry, Craig

transporta ses affaires jusqu'a la sienne, puis se planta en

son milieu.

Une blancheur étincelante. Les vitres semblaient avoir

été lavées tout récemment - Craig était a peu près sur que

le proprio n'y était pour rien - et le lit était impeccablement

fait de draps bleus et d'une couverture écossaise.

« C'est ma mère qui s'en est occupée, dit Perry en montrant

le lit, et de ca aussi, ajouta-t-il en désignant un bouquet

de marguerites dans un vase transparent pose sur une

commode en contreplaque toute marquée de griffures. Je

t'aime bien, mec, mais pas au point de t'acheter des fleurs.

Pas encore. » Il haussa et abaissa les sourcils comme lui seul

savait le faire, et Craig sentit monter dans sa poitrine ce qui aurait pu être un gloussement, mais il le refoula, de crainte

qu'il ne se muât en autre chose.

« Ma foi, dit son père en leur appliquant simultanément

a l'un et a l'autre une tape dans le dos. Tout ça parait

super ! »

L'année précédente, toute la famille avait accompagne

Craig jusqu'au campus pour le conduire a Godwin Honors

Hall. Son père n'avait cesse de jouer du klaxon pendant

toute la traversée de la ville, faisant sursauter les piétons et

amenant les autres automobilistes a se retourner avec des

mines choquées vers la Subaru. « On ne prend donc pas de

cours de conduite dans le Midwest ? »bougonnait-il.

Sa mère se bornait a regarder par la vitre, a contempler

le décora. Son silence rendait palpable le mécontentement

que lui inspirait l'endroit - une sorte d'épaisse brume verte

emplissant la voiture. « C'est gentillet », avait-elle dit en

tapotant le doigt en direction des ridicules colonnes pseudoclassiques

de la bibliothèque, comme s'il ne s'agissait pas de

la louange la plus assassine qu'elle put formuler. A cote de

Craig sur la banquette arrière, Scar tripotait sa Game Boy

comme un maniaque, en respirant bruyamment par la

bouche comme s'il se trouvait seul aux commandes d'un

vaisseau spatial sur le point de partir en vrille.

Le père de Craig avait fini par immobiliser la voiture

contre le trottoir au pied d'un panneau précisant :

STATIONNEMENT INTERDIT D'ICI JUSQU'AU VIRAGE, et

demanda : « C'est ca ? », comme s'il pouvait en être autrement

malgré l'inscription, GODWIN, gravée dans la pierre

au-dessus de l'entrée, malgré la bannière BIENVENUE A

GODWIN HONORS HALL tendue entre deux arbres de la

cour, malgré l'étudiant plante à l'extérieur avec un écriteau

proclamant : GODWIN HONORS HALL.

« On dirait bien », répondit Craig. Le Godwin Honors Hall était l'édifice le plus ancien du

campus, et cela se voyait. Il s'agissait de la seule installation

« logement et enseignement » de l'établissement : des étudiants

tries sur le volet dormaient, mangeaient et suivaient

leurs cours dans un seul et même bâtiment. On comprenait

en lisant la brochure que les jeunes gens admis au sein du

cursus du Godwin Honors Hall n'auraient jamais a se

déplacer plus loin que la bibliothèque, pas plus qu'à suivre

un cours ou prendre un repas avec le tout-venant des étudiants

pendant les quatre années qu'ils passeraient dans

cette université, dont le campus couvrait une centaine

d'hectares. Cela avait commence a titre expérimental en

1965 - le moyen surtout pour quelques activistes hippies

d'empêcher la démolition de ce bâtiment délabré, comme

Craig l'apprendrait par la suite -, l'idée étant de créer

ici même, au centre d'une des plus grosses universités

publiques, une petite structure prodiguant un enseignement

progressiste de haute qualité (Oberlin ? Antioch ?)1.

Cet enseignement était, disaient d'aucuns, censé attirer des

étudiants qui ne voulaient pas se trouver perdus au milieu

de la populace.

Ou qui n'avaient pas été acceptes a Oberlin.

Aux yeux de Craig, cela avait un côté claustro, une expérience

du genre rat dans le labyrinthe qui aurait du échouer

des 1966 pour cause de démence du cobaye ; mais son père

ne démordait pas de l'idée que le prestige d'avoir suivi ce

parcours conférerait a son avenir des propriétés plus ou

moins magiques. Et lorsqu'il eut reçu sa lettre d'admission,

ce qui commotionna toute la famille, l'affaire fut entendue. Godwin Honors Hall avait pour fenêtres de tout petits

châssis a vitres en losange, dont une ou deux, fêlées, miroitaient

au soleil. Les lourdes portes de bois, moulurées et

laquées, montraient la douloureuse fatigue d'un siècle et

demi de mauvais traitements infliges par des milliers d'étudiants.

Les carreaux rouge sang de l'entrée étaient fendus,

ébréchés, fracasses par endroits, remplaces n'importe comment

à d'autres. À l'intérieur flottait une odeur de moisissure

et de désinfectant. Un type vêtu d'un maillot de

football et d'une casquette de base-ball posée a l'envers

était adosse a un mur de boites aux lettres. Il se pouvait

qu'il eut ce matin-la longuement marine dans une baignoire

de bière éventée. Quelqu'un avait écrit à la bombe,

avec une faute d'orthographe, le fameux précepte philosophique

: CONNAIT-TOI TOI-MEME. Scar tapota l'épaule de

Craig et articula silencieusement la désormais habituelle et

horripilante blague : « C'est pas Dartmouth1. »

Quatre volées de marches plus haut, parcourant un

dédale de vieilles moquettes, de rap assourdissant, de tracts

colles sur les parpaings mettant en garde les résidents

contre les MST, les conviant a des rassemblements religieux,

a des présentations de la bibliothèque, ils aboutirent

a la chambre de Craig, la 416, ouvrirent la porte et découvrirent,

assis a un des deux bureaux, lisant un traite d'anatomie

humaine, celui avec qui il allait la partager.

C'était Perry, a l'époque ou il n'était encore qu'un

inconnu.

Il n'avait qu'un millimètre de cheveu sur le crane. Il

portait un short kaki et un tee-shirt orange fluo qui

paraissait tout neuf, mais qui, comme Craig l'apprendrait

plus tard, ne l'entait pas (sa maire lui empesait ses tee- shirts, a sa demande), et sur lequel se lisait AIDE BENEVOLE en impressionnantes grandes capitales noires. Quel

type d'aide ? Quel genre de bénévolat ? Craig apprendrait

aussi par la suite qu'il s'agissait du tee-shirt type porte par

la troupe de scouts de Perry quand ils donnaient un coup

de main sur les aires de stationnement des foires et autres

reconstitutions de la Guerre civile. Il aimait a le porter,

en situation ou non ; et, sur le moment, Craig trouva cela

déroutant.

« Bonjour ! lança Perry en refermant son livre.

- Salut, lui répondît Craig, puis, avec un haussement

d'épaules, comme si cela ne le concernait pas vraiment : Je

crois qu'on va loger ensemble. »

Mais Perry se leva d'un bond pour lui tendre la main.

Apres une ferme poignée de main, il fit le tour de la pièce

pour opérer de même avec chacun des membres de la

famille, sans oublier Scar. Ce dernier, boucles hirsutes lui

retombant devant le visage, se tenait bouche bée face a

cette variété inédite d'être humain. Avait-il jamais vu une

personne de moins de vingt-cinq ans serrer des mains,

sinon a la télévision ou en guise de plaisanterie ?

Etait-ce seulement arrive a Craig ?

« Sois le bienvenu, dit Perry, puis, avec un geste circulaire

et sans ironie aucune : Désolé pour le désordre. »

Tout le monde regarda la pièce avec ensemble : quatre

murs nus, un lino sans un grain de poussière, deux placards

aux portes closes. Le lit de Perry était fait. (Un édredon

vert, un oreiller dans une taie de tissu écossais.) Ou donc

était le désordre ?

« D'ou êtes-vous ? interrogea la mère de Craig d'un ton

donnant a penser qu'elle s'attendait a ce que Perry reconnut

avoir été assemble dans un laboratoire ou avoir grandi sur la

Lune. - De Bad Axe, répondit-il, comme si tout le monde

était censé connaitre "Bad Axe1".

- Pas possible, fit Scar, l'air sincèrement étonné.

- Ben si », dit Perry. Il leva la main et montra son

pouce, comme si cela devait livrer une explication. » Et

vous autres ?

- Du New Hampshire, répondit la mère de Craig. Via

À quoi le père de Craig se crispa, comme il le faisait toujours.

Mais en regardant Perry, Craig vit bien que rien de

tout cela n'avait de sens pour lui.