+ Sur les jantes - McGuane Thomas
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McGuane Thomas Sur les jantes

"Sur les jantes" de Thomas McGuane,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville.

 

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Je suis Berl Pickett, le Dr Berl Pickett. Mais je signe chèques et documents « I. B. Pickett », et il faut sans doute que je m'en explique. Ma mère, une femme énergique s'il en fut, ardente patriote et chrétienne évangélique, choisit mes prénoms en l'honneur du compositeur de God Bless America. C'est ainsi que je m'appelle en réalité Irving Berlin Pickett, et que je suis parfaitement conscient du caractère ridicule de mon nom. Mon père aurait préféré « Lefty Frizzell Pickett », et c'eût été encore pire. En tout état de cause, mon nom, comme ma vie même, a quelque chose d'une reprise, d'un emprunt, difficile à contester. En fait, j'ai appris peu à peu à me réjouir de mon sort en évoluant parmi mes congénères, bien souvent prisonniers de leur foyer, de leur métier, de leur famille... et de leur nom ! Mon vénérable collègue, Alan Hirsch, alpiniste et cardiologue, m'appelle « Irving », et toujours avec un léger gloussement. Quand j'arrivai dans notre clinique après avoir travaillé comme interne dans les Services de santé indiens, le Dr Hirsch m'expliqua que je ne pourrais me targuer du titre de médecin que quand j'aurais mis au monde des bébés pour la joie mitigée de jeunes parents ambivalents, ou appris à des vieillards à accepter les grotesques transformations liées au grand âge. Je ne suis toujours pas sûr qu'il ait eu raison, mais je me déclare d'accord avec l'idée que j'ai fait du chemin, et, depuis quelque temps, je me suis mis à me demander comment tout cela s'était produit.

L. Raymond Hoxey s'était acheté une vieille demeure à Livingston, Montana, et avait transformé le deuxième étage en un superbe appartement dont les fenêtres donnaient sur les monts Absaroka. Le premier abritait sa collection d'estampes, de véritables archives avec humidificateurs et contrôle de la qualité de l'air. Le rez-de-chaussée était divisé en deux petits mais confortables appartements, dont l'un était occupé par son assistante, Tessa Larionov, et l'autre, loué pendant l'été à un spécialiste de l'histoire du textile attaché au Metropolitan Museum de New York, mais pêcheur de truites à ses heures perdues.

Le jour où l'historien en question rendit l'âme, je suivais encore l'enseignement préparatoire aux études de médecine et je faisais des travaux de peinture pour subvenir à mes besoins. J'emménageai alors dans l'appartement laissé libre. Si l'on reconnaît la différence entre naïveté et innocence, je dirais que j'étais alors complètement naïf. Mes parents habitaient à quelques kilomètres, mais nous ne nous entendions pas, et j'avais besoin d'un peu de distance, même si ma mère était malade et qu'elle tenait souvent des discours délirants sur Dieu. Il y a dans le monde pas mal de versions de Dieu, mais celui de ma mère était résolument un type, et même un assez sale type. Comme beaucoup de ceux qui voulaient s'inscrire en médecine, je comptais bien devenir riche un jour, mais pour l'instant c'était loin d'être le cas : je n'étais qu'un pauvre peintre en bâtiment - au chômage et prêt à accepter n'importe quel chantier - et, malgré tous les signes annonciateurs de l'inverse, je craignais bien de le rester toute ma vie, tandis que je faisais du porte-à-porte en promenant ma palette d'échantillons d'une maison indifférente à l'autre. Je ne décris pas ici un léger sentiment d'inquiétude face à l'avenir : selon tous les critères raisonnables en vigueur, j'étais en train de devenir fou.

Tessa Larionov était la fille d'un ingénieur russe qui avait émigré aux États-Unis en 1953 et s'était retrouvé dans le Montana, où il avait fondé une entreprise de construction de ponts pour les chemins de fer. Ses bureaux se trouvaient à Choteau, où Tessa était née et avait grandi. Sa mère n'était pas russe. Son père l'avait rencontrée dans le New Jersey, où il avait débarqué à son arrivée. Elle devait être italienne. Tessa était une femme solidement charpentée mais séduisante. Les cheveux noirs, les yeux noirs, elle ressemblait un peu à l'idée qu'on se fait d'une Tartare, narquoise et un peu dangereuse. Tous ceux qui l'approchaient l'aimaient. Elle avait fait des études de documentaliste, et travaillé comme archiviste dans les endroits les plus prestigieux, comme la bibliothèque Huntington de Pasadena, Californie, où elle avait rencontré son futur employeur et propriétaire, L. Raymond Hoxey, qui s'était laissé convaincre par Tessa de se retirer dans le Montana pour se consacrer à sa collection d'estampes rares avec son aide. Hoxey avait alors quatre-vingt-un ans, et les dispositions prises avec Tessa étaient une façon pour lui d'échapper à une vie complètement assistée. Elle l'aimait beaucoup, souhaitait depuis un certain temps revenir dans le Montana, et donc l'arrangement leur convenait parfaitement. À trente ans exactement, Tessa était encore célibataire, même si elle avait connu une vie amoureuse riche et variée, laissant dans son sillage uniquement des cœurs reconnaissants, du moins était-ce ainsi qu'elle le racontait. « Ils sont restés fous de moi, me dit-elle. C'est pour ça que j'ai quitté la Californie. » Elle n'avait aucune intention de se chercher un mari, elle en était venue à se passionner pour les estampes de Hoxey, et elle voulait garder un œil sur lui. J'avais vingt ans, mais elle me traitait comme si j'étais encore plus jeune, compte tenu de ce que mon attitude avait d'un peu attardé.

Mon père avait travaillé pendant un temps assez bref comme tuyauteur pour la Northern Pacific Railroad. Au fil de différents rachats, l'entreprise avait changé de nom plusieurs fois, mais Northern Pacific était celui que chacun gardait le plus présent à l'esprit. Cela voulait dire quelque chose. « Burlington Northern » ne signifiait rien, en revanche. Ensuite, il s'était acheté une petite ferme d'élevage qu'il se plaisait à appeler « ranch », et qui avait surtout pour but de lui permettre de posséder des chevaux. Mais la faillite le força à la céder à la banque, et il dut aller travailler à la poste. Ma mère était coiffeuse et, parce qu'elle ne savait pas se taire et que sa folie religieuse ne l'avait pas quittée, elle s'était fait des ennemis dans tout le sud-est du Montana et n'avait que très peu de clientes. Quand j'étais petit, ils avaient tenu un commerce ambulant de nettoyage de tapis ; en famille, nous avions sillonné tout l'ouest du pays, tirant en remorque la machine à vapeur derrière notre camionnette, une vieille Steam Jenny avec un moteur à combustion interne dégoulinant d'huile, et une pin-up à bas noirs peinte sur la carlingue. Des années magnifiques, vraiment ! Enfant unique, je fus d'abord éduqué par mes parents, avant de diviser mon temps entre la maison et la moins prestigieuse des deux écoles primaires, puis de passer au collège où je demeurai complètement anonyme, étant donné que ma mère, protectrice à l'excès, m'interdisait la pratique de tout sport. Elle rejoignait une église pentecôtiste après l'autre, toujours suivie de mon père, dont le scepticisme avait depuis longtemps fondu devant l'enthousiasme religieux de sa femme. Ils faillirent presque accepter même les rituels de manipulation des serpents. Moi, j'aimais la pêche. Je m'adonnais à ma passion dès que je repérais un point d'eau, et notamment dans tous les fossés où je n'avais pas la moindre chance de succès. Je me rends compte aujourd'hui que j'étais un être humain bizarre et très peu mûr pour mon âge, prêt en tout cas à cette rencontre avec Tessa Larionov. Même ma mère avait conscience de mon manque de maturité. Elle me répétait sans arrêt : « Cesse de dévisager les gens comme ça ! » Toutefois, elle m'avait un jour fait le cadeau estimable d'une belle phrase. Abaissant le regard vers moi alors que j'étais tout petit, elle avait déclaré : « Ton âme ne date pas d'hier. On sent que tu viens de loin. »

Ce fut Hoxey que je rencontrai le premier. Le jour où je fis tous les arrangements pour louer l'appartement, il se trouve qu'il venait de recevoir plusieurs estampes de Reginald Marsh, dont il était particulièrement fier et qu'il voulut me montrer. Je me comportai comme si je savais tout de ce peintre. En fait, j'étais incapable de différencier un artiste d'un autre, mais j'avais un réel appétit de connaissances en la matière. Je me disais que ce me serait utile plus tard, une fois devenu riche. Hoxey était un vieux monsieur affable, autrefois sans doute très gros, parce que sa peau semblait flotter de partout et qu'il n'avait pas moins de sept doubles mentons. J'essayais constamment de les compter pendant qu'il me parlait, mais soudain, une de ses remarques réduisait ma concentration à néant. Cette intense présence physique, qui témoignait d'une longue vie sédentaire, conférait à son propos sur les estampes l'autorité d'un discours tenu par une vénérable gerboise sur les cactus. Je le revois en train de déballer précautionneusement une estampe - un truc un peu fou, avec des gens au visage sans expression qui entraient et sortaient sans remarquer personne. Hoxey m'expliqua que c'était le Reginald Marsh le plus serein qu'il eût jamais vu. « On est loin de Moonlight et Pretzels cette fois ! » s'exclama-t-il. Je sentis tout de suite qu'il ferait un propriétaire agréable, et qu'il aurait vite besoin qu'on s'occupe de sa santé. En digne futur praticien, je m'amusai à deviner quelle maladie finirait par l'emporter.

Teresa m'invita un soir à prendre un verre. Elle avait joliment décoré son appartement, avec de vieux fauteuils confortables et bien rembourrés, achetés pour pas trop cher. Hoxey lui avait également prêté de nombreuses estampes, même si, expliqua-t-elle, il s'agissait en fait d'un dépôt et si sa collection variait au gré des ventes de Hoxey. Elle fit une petite moue en ajoutant qu'elle ne pouvait pas se permettre financièrement de s'attacher à aucune de ces œuvres, et c'était dur pour elle parce qu'elle aimait sincèrement l'art, d'où qu'il vînt. Cocktails gratuits et accès à l'art, me dis-je. J'arriverai peut-être à la draguer. Je suis sûr qu'à ce moment-là, je devais avoir aux lèvres le sourire du parfait crétin tandis que je rêvais à cette perspective. Tessa me dit que je lui rappelais Li'l Abner.

« Comme je travaille juste au-dessus de l'endroit où je vis, je me suis mise à la marche rien que pour prendre un peu l'air de temps en temps, dit-elle en préparant nos cocktails dans un mixer. Peu à peu on s'intéresse aux quartiers qu'on traverse - là où habitent les employés du chemin de fer, où les paysans prennent leur retraite, où vivent les médecins et les banquiers. En hiver, les jours de grand vent, je suis obligée de m'emmitoufler le visage dans une écharpe. Tous ceux qu'on croise dans la rue filent se mettre à l'abri, on dirait la vie pendant le Blitz. »

En attendant mon verre, je m'étais avancé sur mon siège, les mains serrées entre les genoux. C'est seulement quand elle marqua une pause pour me regarder que je sentis que je me tenais de façon un peu bizarre. Je fis comme si j'étais seulement en train de m'étirer, et me reculai pour adopter une position apparemment décontractée mais en fait assez inconfortable. Tandis que Tessa se rapprochait avec un cocktail aux couleurs vives, elle et le verre semblèrent grandir sous mes yeux au point que je n'étais plus sûr d'avoir assez de force pour le tenir. J'avais soudain l'impression d'être devenu tout petit, complètement dépassé par une situation qui, quand je serais devenu riche, me paraîtrait aussi simple que si j'avais fait cela toute ma vie. Mais les choses s'apaisèrent rapidement quand elle regagna sa place, et je me réjouis alors d'avoir ce verre en main car je me sentais la bouche toute pâteuse. J'étais instantanément passé du désir fugitif de la draguer à la crainte que ce soit l'inverse qui se produise.

Je n'étais pas très habitué à boire, j'aurais presque préféré de l'eau. Cet été-là, j'avais fait une tentative pour entrer dans un bar du coin, poussé par l'idée qu'il fallait que je devienne un peu plus sociable. J'avais entamé une conversation avec un quinquagénaire sinistre vêtu d'un costume tout froissé. Il me parut tellement triste que je le gratifiai du récit que je jugeais divertissant des déboires subis dans mes études. Il me fixa quelques minutes, jusqu'à me faire perdre le fil de mon discours. Finalement, il lâcha : « Désolé, chef, mais là, il faut que j'y aille. Tu me fais froid dans le dos. »

« Bon, dit Tessa, reprenons depuis le début. Qu'est-ce que tu attends de tes études de médecine ?

- Je n'en sais rien. »

Ma réponse était partie si vite qu'elle en fut surprise. Elle s'enfonça dans son canapé - je me tenais à un bout, elle, à l'autre -, le coude appuyé contre le dossier, la main posée dans les cheveux sur le côté de la tête.

« Tu n'en sais rien ?

- J'aimerais bien. Désolé. »

Sans le vouloir, j'avais adopté un ton chantonnant sur ce dernier mot.

« Non, non, aucune importance. Pas de problème. Si tu n'as pas envie d'en parler, ça ne me dérange pas. »

Je ne lui confiai pas comment je m'imaginais plus tard, les cheveux encore noirs mais avec une moustache grisonnante, sur la passerelle d'un yacht. Je continuais à siroter mon cocktail, fixant mon verre comme si c'était un téléprompteur, et moi, le président des États-Unis. Le liquide coloré ressemblait à un produit de mon imagination créatrice. Je ne sais pas pourquoi j'avais le don de mettre les gens aussi mal à l'aise. Pour briser la glace je me dis qu'il me fallait lui poser une question à mon tour.

« Quand les gens utilisent l'expression "reposer en paix", est-ce que vous croyez qu'ils se fondent sur quelque chose de sérieux ou pensez-vous qu'ils prennent leurs désirs pour des réalités ? »

Je ne sais pas pourquoi je m'étais dit qu'elle pourrait résoudre cette douloureuse énigme. Mais assurément, la santé déclinante de ma mère me hantait.

« Tu parles des morts ?

- Oui. »

Tessa me regarda un long moment avant de reprendre la parole.

« Tu sais, on devrait essayer une autre fois. C'est peut-être toi, c'est peut-être moi, mais en tout cas, là tout de suite, la mayonnaise n'a pas l'air de prendre. »

Je repartis à reculons comme un crabe. Je me sentais désolé pour Tessa. Sans doute aurait-elle du mal à trouver le sommeil après cette étrange visite de son nouveau voisin. Je ne savais vraiment pas quoi faire - lui présenter des excuses aurait sans doute rendu les choses encore plus bizarres.

 

Par la suite, il nous arriva de temps à autre de nous croiser dans le couloir qui desservait nos appartements, mais la situation ne devint jamais plus naturelle. Je fis des tentatives de plus en plus maladroites pour me montrer avenant, qui furent reçues avec un scepticisme croissant, et même un certain recul, jusqu'au moment où, dès qu'elle m'apercevait, Tessa se précipitait chez elle et claquait la porte. Le plus étrange était que si je m'attardais dans le couloir après qu'elle eut disparu, j'entendais invariablement son téléphone sonner quelques secondes plus tard.

Un jour, elle me dit : « Je sais très bien que tu me surveilles. » Et un autre : « Ne crois surtout pas que je suis dupe. » Et un autre encore, criant presque : « Arrête, je t'en prie !

- Arrêter quoi ? »

Elle lâcha un petit rire sans joie et claqua la porte.

Je m'appliquai à éviter ces rencontres. De fait, je me mis à épier ses mouvements, mais dans le but de m'esquiver. Elle empruntait l'escalier pour se rendre chez Hoxey à 9 heures tapantes, sortait prendre le courrier à 10 h 30, déjeunait avec son employeur le lundi, le mercredi et le vendredi, jours où le traiteur Mountain Foodstuff leur apportait un plateau, ou bien sortait en ville le mardi et le jeudi, mais rentrait exactement à 13 h 30, expédiait ses paquets par la Poste ou FedEx à 16 heures, ce qui marquait la fin de sa journée de travail. Je ne savais rien du reste de ses activités et donc sortais et rentrais toujours avec nervosité. Quand elle recevait des hommes, ils semblaient invariablement traîner un moment devant ma porte, comme s'ils me recherchaient. Une espèce de costaud avec un bouc noir et brillant se posta même un jour sur le seuil comme s'il voulait effectivement me barrer le passage. Je lui décochai un grand sourire et l'écartai de mon chemin. Il empestait l'huile de moteur. Il lança : « Salut, doc. » Tessa lui avait sûrement confié que je comptais m'inscrire en médecine. Je le saluai à mon tour. Je n'étais pas fâché de refermer ma porte, et en regardant dans le judas, je découvris son oreille collée au battant.

Me concentrer sur les annonces d'emploi eut le don de me calmer. J'avais compris qu'il me faudrait trouver du travail ailleurs, parce que les gens de la ville savaient qui j'étais et, très bizarrement, n'avaient pas confiance parce que je faisais des études.

« Vous ne pouvez pas repeindre ma maison, déclara Mme Taliaferro. Vous allez devenir médecin.

- Rien n'est moins sûr », répondis-je de ma voix la plus chaleureuse, alors que la dame devenait de plus en froide en revanche. Je ne sais absolument pas pourquoi je lui avais fait cette réponse. J'étais certain de mon avenir de médecin, mais quand je ressentais la pression de devoir faire la conversation, c'était comme si tous mes projets s'envolaient en fumée. J'avais éprouvé le besoin de convaincre Mme Taliaferro que je passerais ma vie à repeindre des maisons.

Je continuai à fouiller le journal. Je voyais bien qu'il existait de réelles possibilités pour ceux qui voulaient vendre des voitures et faire du porte-à-porte en proposant d'appliquer des revêtements extérieurs, mais étant donné mes difficultés à communiquer je me disais que ce genre d'emploi n'était pas fait pour moi. Pourtant, je pensais que dès que j'acquerrais une éloquence normale - parce que tout était une question d'éloquence - je serais capable d'envisager de nouvelles perspectives. J'étais très attiré par l'idée de demeurer quelqu'un d'ordinaire. Si j'avais la chance de me fondre dans la masse, je voulais la saisir.

Je décrochai un travail chez un type très gentil - du moins c'est l'impression qu'il me fit -, un certain Dan Lauderdale. Il était avocat, spécialisé dans les affaires de traumatisme crânien, et possédait une jolie petite construction du tournant du siècle à Harlowton qu'il utilisait comme maison de campagne pour le week-end - ou plutôt comme un lieu de villégiature avec sa secrétaire qui ne bénéficiait pas du même statut légal que sa femme. « Des avocats comme moi envoient des médecins s'inscrire au chômage tous les jours, plaisanta-t-il. Vous feriez mieux de continuer à repeindre des maisons. » Mais c'était un type sympathique avec un bon rire sonore qui détournait l'attention de ses yeux malicieux et rapprochés. Ses boucles châtain foncé étaient si uniformes et régulières qu'elles laissaient deviner la main d'un visagiste. Quand je lui demandai si elles étaient naturelles, il me conseilla de me mêler de mes affaires avec une telle véhémence que j'en tressaillis. Le propriétaire précédent de sa maison de campagne avait utilisé de la peinture volée à l'Office des forêts pour les finitions extérieures, et Dan voulait maintenant tout repeindre en jaune. « Genre rayon de soleil, vous voyez ? » J'étais plus ou moins en train d'apprendre le style de langage qui correspondait à mon nouvel emploi et je déclarai : « No problema », mais il dut sentir qu'il y avait là quelque chose de pas très naturel, parce que ses yeux rétrécirent et qu'il se contenta de répondre : « Entendu. » Des années plus tard, Dan Lauderdale deviendrait un juge célèbre, et entrerait pour de bon dans ma vie.

Je louai un karcher, recouvris de bâches tout ce qui pouvait l'être, utilisai un apprêt de qualité, et choisis un jour de beau temps pour passer la dernière couche. L'ensemble avait bien meilleure allure, mais j'eus beau envoyer une facture, une seconde et même une troisième, Lauderdale fit le mort. On apprend à tout âge. Je n'avais pas envie de vérifier quelles étaient mes possibilités de recours et, sans le moindre autre revenu sûr en vue, je vendis ma voiture et dépensai une petite fortune en provisions. Par ailleurs, pour fêter mes deux mois dans cet appartement, je m'achetai un lit, que j'installai au beau milieu du séjour. Je pouvais à loisir paresser dans ce grand espace et profiter de la vue en direction de l'est, de l'ouest et du sud, mais pas du nord. Les paysages étaient magnifiques, plus beaux que n'importe quel tableau, parce qu'ils regorgeaient de ces détails changeants qu'on appelle « la vie ».

J'entendis quelques coups discrets frappés à ma porte et je criai : « Entrez ! » Allongé en short sur mon nouveau lit, je lisais un journal que j'avais trouvé dans le hall de la banque. Mon visiteur n'était autre que le chef de la police locale. J'étais vraiment ravi d'avoir de la visite, au point que j'en oubliai rapidement de m'inquiéter des raisons de sa venue. Je suppose que je me sentais un peu seul. Dans une société juste, le chef de la police est bien l'unique inconnu que vous devriez pouvoir accueillir chez vous sans la moindre réserve. Dans le cas présent, la première chose qu'il me dit fut de m'habiller parce qu'il était là pour me conduire en prison. Il me regarda d'un air triste et entendu. Il avait une bonne grosse bouille chaleureuse. Il ne faudrait pas prendre en mauvaise part ce que je dis si je déclare qu'il ressemblait à Porky Pig, le cochon des dessins animés, avec toute cette amabilité sans malice et son teint rose et frais.

« Tessa Larionov (il désigna d'un mouvement de tête la direction de l'appartement de ma voisine) vous accuse de lui avoir passé des coups de téléphone obscènes.

- Vraiment ? m'étonnai-je. Mais je n'ai pas le téléphone. »

L'espace d'un instant réellement extraordinaire, on vit passer des gens devant mes trois fenêtres, et le policier me fit remarquer que j'avais besoin de rideaux.

« Mais est-ce qu'il s'agit vraiment de propos orduriers ? » demandai-je en essayant de me mettre dans la peau du tordu qui avait passé ces coups de fil. D'une façon inexplicable, cela ne me semblait pas complètement improbable.

« Je peux vous dire qu'ils n'étaient pas très raffinés. »