+ A l'aide, Jacques Cousteau - Adamson Gil
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Adamson Gil A l'aide, Jacques Cousteau

"A l'aide Jacques Cousteau" de Gil Adamson,
traduit de l'anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Pire que Taxi Driver


La vie est belle. Je suis avec mon père dans la pénombre d'un cinéma, où je bois du soda éventé en mangeant des bâtons de réglisse, et nous attendons Bambi. Dès que le film commencera, mon père, je le sais, va s'endormir. La télé lui fait le même effet et je crois que c'est pour cette raison qu'il offre de m'emmener au cinéma : il veut dormir.
Je lui demande :
- Par plis ou d'un coup ?
Et il répond :
- Par plis.
Mon père et moi parions sur tout, aujourd'hui il s'agit de savoir si le rideau en velours rouge va monter un pli après l'autre ou d'un seul tenant. Mais j'aurais dû me méfier. Mon père m'a déjà emmenée ici et il se souvient.
D'un geste de la main, je le félicite de sa victoire, tandis que le rideau amorce son ascension bruyante et poussiéreuse et que commence à défiler le premier dessin animé.
À la maison, ma mère est couchée en travers du grand lit, épuisée, on la dirait tombée d'un avion, et mon nouveau petit frère dort dans le tiroir à sous-
vêtements. Si mes parents n'ont voulu acheter ni berceau ni table à langer ni rien du tout jusqu'à ce que le bébé naisse sans histoire, c'est parce que ma mère, écossaise d'origine, est extrêmement superstitieuse. Dans sa famille, on ne pose pas ses chaussures sur la table, on ne sort pas par une porte différente de celle par où on est entré, on ne tient pas de propos optimistes avant d'avoir trouvé du bois à toucher. L'étourderie de mon père et son optimisme généralisé la laissent parfois pantoise, compte tenu des catastrophes qui, croit-elle, les guettent forcément.
Qui sait, elle a peut-être raison. Le pire risque sans doute d'arriver, si on attend assez longtemps.
Mais aujourd'hui elle dort, une main tendue vers le tiroir à sous-vêtements, où gigote un nouvel Andrew. Mes parents m'accordent un maximum d'attention depuis que la voisine m'a offert une poupée. Je l'ai remerciée poliment et je suis montée avec mon cadeau. Plus tard, mes parents m'ont trouvée en train de refermer la porte de la salle de bains sur sa tête, encore et encore. À l'époque, ma mère était enceinte jusqu'aux yeux. J'ai arraché la tête déformée de la poupée et je la leur ai tendue.
Les courts métrages à peine terminés, mon père a déjà perdu connaissance, ses mains, en mode pilote automatique, retenant le pop-corn et le soda sur ses genoux. Je bois une longue gorgée bruyante et je souris à l'écran. Bambi ! Parfait !
Mais ce n'est pas parfait. Dès le début, la mère de Bambi se fait abattre par des chasseurs. Elle lui donne quelques conseils de survie d'une voix murmurante, le regarde jouer et vlan ! elle disparaît. Puis, comble de malheur, la forêt s'embrase. C'est la pire chose que j'aie vue de ma vie. Bouche bée, je fixe l'écran, incrédule, et mes doigts agrippent le soda de plus en plus fort.
Plus tard, mon père me dira qu'il a rêvé de son frère Bishop. Dans son rêve, Bishop se tient au milieu d'un champ de glace et dans le ciel l'aurore boréale s'allume et s'éteint comme une lampe de chevet ; à côté de lui se dresse le flanc gigantesque d'une baleine morte. La bouche de Bishop s'ouvre et une lamentation étrange s'en échappe. C'est un bruit horrible qui casse les oreilles de mon père et puis d'autres voix hurlantes retentissent. En fait, presque tous les enfants réunis dans le cinéma sont en pleurs.
- Nom de Dieu, s'exclame mon père à voix haute. Pourquoi tu l'as tuée alors ?
C'est alors que mon verre cède sous la pression de mes doigts et qu'un geyser de 7 Up nous éclabousse, mon père et moi. Il se réveille et s'engage en titu-
bant dans l'allée, où je pousse des sanglots hystériques, et il me tient à bout de bras comme un sac à provisions qui fuit.


- Il est si mignon, crie la femme. N'est-ce pas qu'il est mignon comme tout ?
Elle a apporté des pots de confiture et des vêtements pour bébé et elle a du mal à cacher le choc qu'elle a subi en trouvant mon frère dans le tiroir. C'est pour dissimuler son malaise qu'elle parle à tue-tête. Andrew a une serviette sous la tête et il porte une couche-culotte en plastique et il contemple les formes hirsutes qui se penchent sur lui. Je regarde dans le tiroir, moi aussi, et je touche ses pieds du bout du doigt. Je trouve qu'ils sont drôles avec leurs orteils en forme de grains de maïs et je trouve drôle aussi la façon qu'a mon frère de regarder le monde, les yeux exorbités, les cheveux dressés sur la tête, comme s'il n'avait jamais rien vu de tel. Son expression ahurie, comprendrons-nous plus tard, vient du fait qu'il a besoin de lunettes et ne voit rien du tout. Il fixe la silhouette de la dame d'un air béat et il sourit. Elle ne cesse de carillonner que c'est un vrai petit ange, et ça y est, je dois sortir de la pièce.


Je n'arrête jamais de me plaindre. Depuis des mois, je ne ressens que de la frustration. Debout dans la cuisine, j'expose mes griefs à ma mère, qui prépare des sandwichs.
- Si tu dois absolument te lamenter, Hazel, va le faire dehors.
Je me trouve devant une double contrainte ; je ne peux pas m'empêcher de me plaindre, mais je n'ai pas le droit de le faire près d'elle. Je cesse donc et sors sur le perron. La manœuvre fait une impression si forte sur les amies de ma mère qu'elles rentrent tout de suite chez elles pour en faire l'essai sur leurs enfants.
En ce moment, je suis aussi agréable qu'un serpent à sonnette. Toutes mes amies sont parties pour l'été et je suis seule dans la rue, sans rien à attendre, sinon l'arrivée imminente de mes cousins. J'ai beaucoup trop de cousins du côté de ma mère et aucun du côté de mon père. Ceux qui vont venir n'arrêtent jamais de hurler, leur père leur crie sans cesse de se taire et ils voyagent à bord d'une familiale.
Il est clair à mes yeux que ma vie est à la fois atroce et ennuyeuse, et j'en impute la faute à Andrew. Il a un an et demi, et il n'est pas amusant du tout. Il est juste assez vieux pour marcher d'un pas titubant et faire tomber des choses sur sa tête, pousser des cris stridents et rire en me voyant sursauter, lancer des objets avec une étonnante précision. Parfois, je lui tends un caillou et je le tourne en direction d'autres enfants, comme un lance-pierre humain.
Je rentre, je m'assois et je foudroie mon sandwich du regard en formulant sous cape des récriminations où il est question de violence et de mort. Assis dans sa chaise haute, mon frère me regarde. Il a les cheveux droits sur la tête et tient une cuillère, qu'il aime utiliser pour taper sur son plateau en plastique. Il me montre la cuillère et prononce quelques mots embrouillés et lourds de sous-entendus.
- Dieu du ciel ! s'écrie mon père en riant. Il parle français !
Il se tourne vers maman.
- On a eu un bébé français par erreur.
Peu impressionnées, maman et moi faisons la tête, tandis que le bébé projette des bulles de salive sur la table.
À ce moment précis, les cousins débarquent. La portière de la voiture s'ouvre et le chien en jaillit dans une explosion d'énergie, puis mes cousins se déversent comme des poissons qui sortent d'un seau. Ils gravissent les marches du perron dans un roulement de tonnerre et l'une des innombrables sœurs de maman rit comme une folle. Devant l'immense silhouette noire qui s'avance vers nous, Andrew couine. Je contourne la table et tente de m'enfuir par la porte de derrière, mais je me fais écraser sous les pattes du terre-neuve, qui s'appelle Brigus.


Sacrée soirée. Les adultes sont d'accord, nous avons passé une sacrée soirée. Des silhouettes d'enfants font des taches claires dans la cour envahie par l'obscurité. Mon père a déniché des cierges magiques et un boomerang et un long bout de câble nautique.
- Évitez juste de vous en servir pour pendre quelqu'un, dit ma tante.
Ils ont sorti la table de la cuisine sur la terrasse et allumé des chandelles. Sous la table, mon frère dort dans une boîte en carton ; ma mère a posé ses pieds nus dans la boîte et tapote, du bout de son orteil, le derrière du bébé pour qu'il reste tranquille. Nous contemplons la cour, où quelqu'un marche sur la clôture comme sur une corde raide, tandis que les filles écrivent leurs prénoms dans le noir avec les cierges magiques.
- La vie est belle quand on est enfant, dit ma mère.
Mais la sœur assise près d'elle ricane et lui rappelle quelques souvenirs. Elles s'étaient mordues, tapé dessus à coups de poing et de balai, enterrées vivantes, suspendues à des rampes, lancées du haut des arbres comme Tarzan, battues en silence avec une méchanceté de conspiratrices. Si un adulte les prenait en flagrant délit, elles se mettaient au garde-à-vous, furieuses, les lèvres tremblantes de rage et les cheveux pleins de brindilles. La bagarre était réservée à l'intimité.
- Ton corps se souvient de s'être battu, lui aussi, a-t-elle dit.
Ma mère a fait oui de la tête. Une fois, un vieillard fou avait essayé de l'embrasser dans la rue et elle l'avait jeté à la renverse avant même de se rendre compte de son geste.
- Désolée! avait-elle dit en l'aidant à se relever. Mais vous ne devriez pas embrasser des inconnues.
Elle regarde sa sœur, dont les joues ont rosi sous l'effet du vin. Même moi, je sais que la rivalité existe toujours entre les deux sœurs. C'est à qui roule le plus vite, a la meilleure mémoire, voit une étoile filante la première. Et le passé ne s'oublie jamais. L'année dernière, à Noël, ma tante a dit d'une voix geignarde :
- C'est pas juste. Tu étais toujours Tarzan et moi je devais faire le singe.


J'ai huit ans à présent et, couchée dans ma chambre, j'entends quelqu'un ronfler. C'est lors d'une autre visite annuelle de mes cousins, nous avons tous choisi de coucher dans ma chambre, même Andrew, cinq ans, qui dort dans mon lit. Sa tête pointe dans l'autre sens et il a pris son oreiller de hockey. Nous sommes salement brûlés par le soleil, crevés, et une des cousines est allergique à quelque chose, si bien que son nez siffle et crépite. Andrew se réveille et, à tâtons, cherche ses lunettes sur la table de chevet.
- Hé, chuchote-t-il.
Il me regarde en clignant des yeux à travers ses verres.
- Quoi?
- Qu'est-ce que tu préférerais manger? Un écureuil mort ou un serpent vivant?
Quelqu'un gémit dans son sommeil. Quelqu'un d'autre, plus près de la porte, dit:
- Un écureuil mort.
- OK. Si tu devais zigouiller quelqu'un et choisir entre ton meilleur ami et tes parents, qui tu tuerais?
Deux voix:
- Mes parents.
- Charmant.
- OK, poursuit Andrew. Et si...
Les voix continuent à dire des bêtises et, effondrée sur mon lit, je coupe le son. On a parfois l'impression que nos parents sont le seul rempart entre nous et la catastrophe. Mais je sais aussi qu'il arrive que les parents meurent. Il y a une fille à l'école qui... Je suis certaine que ma mère pourrait repousser à peu près n'importe quel danger, mais parfois j'ai peur pour mon père, à cause de sa façon de conduire: il file à vive allure, comme s'il pilotait un bobsleigh, le coude sorti par la fenêtre. Une fois, j'ai rêvé que mon père mourait de froid dans sa voiture tombée en panne sur une route isolée, en plein hiver, et que personne ne voulait reconnaître qu'il avait existé. À mon réveil, j'étais bouleversée. Cet après-midi-là, mon père a démonté la tondeuse à gazon et le lave-vaisselle et je ne l'ai pas quitté des yeux. Je lui ai raconté des blagues, je lui ai posé des questions, je l'ai suivi pas à pas entre deux tas de ferraille.
Je me laisse dériver vers le sommeil pendant qu'Andrew et un cousin discutent des mérites de la haute tension comme moyen d'éliminer les alligators qui vivent dans les égouts. Personne n'a remarqué la fille au ronflement: maintenant réveillée, elle rampe silencieusement vers mon lit. Au moment où la conversation se tournera vers les araignées géantes, elle agrippera la jambe de mon frère sous les couvertures et Andrew va hurler comme un sifflet de train et, en même temps, me donner des coups de pied.
C'est qu'il est légendaire, le cri d'Andrew. Il ferme les yeux et ses petits poings tremblent, puis quand c'est terminé il se fend d'un large sourire, les joues cramoisies. Tout le monde veut l'entendre. À l'école, les élèves plus vieux, ayant compris qu'ils n'obtiendront que des grognements et des jérémiades en l'embêtant, ont pris l'habitude de payer pour l'entendre. Andrew fait de bonnes affaires. Dans un instant, cousins, parents, divers chiens, et voisins aussi peut-être, nous entendrons tous, tétanisés et les yeux exorbités, un petit garçon tomber du ciel, dégringoler, impuissant, au milieu des gratte-ciel et entraîner la catastrophe sur nos têtes. Et, ensuite, le silence, suivi du rire bas et cinglé d'Andrew et du tambourinement las des pieds des adultes dans l'escalier. Une maison remplie de cœurs affolés.