+ Hôtel DF - Fadanelli Guillermo
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Fadanelli Guillermo Hôtel DF

"Hotel DF" de Guillermo Fadanelli,
traduit de l'espagnol par Nelly Lhermillier.

1
Frank Henestrosa
La vie ne m'a pas fait de cadeau, mais cette fois je ne me plaindrai pas. Une bonne partie de ma vie j'ai voyagé dans un train sans fenêtres qui avançait lentement. Voilà ce que je ressens, pas autre chose. Le jour de mes vingt ans, l'avenir m'a asséné une bonne tape sur la nuque et m'a dit : « Ne souris pas, le pire t'attend. » À présent, après avoir échoué dans des projets où toute personne normale est en droit d'échouer, je me pose cette question : comment se fait-il que le temps se soit consumé du jour au lendemain sans m'offrir seulement un prologue à peu près digne ? Je n'ai aucun doute sur le fait que je suis instable et invisible aux yeux de ceux qui recherchent des vies intéressantes afin, lorsqu'ils se comparent à elles, d'avoir l'impression d'être des ratés, mais savoir que les gens stables sont des assassins en puissance me réconforte. Si on m'en donne l'occasion, je suis capable d'écrire de bons articles, à l'instant m'en vient un à l'esprit sur les dames qui font de l'exercice dans un jardin public en poussant des enfants dans des landaus ; voilà un sujet bien plus intéressant que celui rebattu et cruel de la corruption, de la misère et du plaisir des idiots. Voyons, je pose la question : que ressent le pauvre enfant qui se trouve dans le landau tandis que sa mère trotte pour retrouver son corps déformé par la naissance du bébé ? Le vrai vertige de la vie. Je fais une pause : si je réfléchis bien, le sujet est assez paisible, car on ne voit pas de telles scènes dans le District fédéral, peut-être celle d'un voleur qui enlève un landau avec tout ce qu'il contient, y compris le bébé, pour les vendre ensuite au marché noir.
Je peux affirmer que je suis absolument maître de mon temps, moi Frank Henestrosa, journaliste à mes heures, poète comme tout un chacun, sans aspirations. Aujourd'hui je me demande : où est le prologue de la maturité ? Devant la vitrine d'une confiserie traditionnelle de la très passante rue Cinco de Mayo, j'observe mon visage : les pommettes ne grossissent pas, peut-être sont-elles un peu gonflées à cause de l'alcool. Quel alcool ? Car je ne suis même pas un ivrogne de roman. Que ne donnerais-je pour retourner dans le ventre de ma mère ! Je ne veux pas me plaindre, mais les biologistes pourraient avancer dans leurs recherches afin de nous ramener à l'état de gamètes au lieu de cloner. En effet, écrire un article sur des dames qui poussent des landaus est une idée idiote, car ce thème n'a aucun intérêt, même pour moi. Le journalisme ne m'autorisera pas les extravagances qui sont tolérées en littérature. Je me vois ainsi : comme un homme qui n'a aucun thème à développer et qui désire retourner dans le ventre de sa mère ; quelle définition juste mais, en même temps, que de lâcheté dans un seul être ! Si je devais me définir, je n'aurais pas besoin de tourner et retourner davantage le sujet : je suis un homme dépourvu de thèmes importants, un être humain qui n'a pas de thème.
Je ne permettrai pas au désordre de s'installer en moi ! Si cela arrive, tout se perdra à nouveau. Je ne suis pas un homme jeune, mes muscles font la sieste, on ne me considère comme beau sur presque aucun continent et personne ne m'a jugé suffisamment important pour sacrifier une partie de sa vie à m'aimer. Aimer, quel mot insipide, dénué d'élégance ! Tout bien considéré, je ne permettrai pas au désordre de s'installer dans ma tête. Il y a des centaines de raisons de sombrer dans la folie à notre époque, je n'ai pas l'intention de me concentrer sur une seule d'entre elles. Un quadragénaire est un champ de culture pour les tourments inutiles. Merde alors. Si encore il n'y avait qu'une seule raison de devenir fou et de déborder de son crâne, mais je rêve, car dans quelques mois nous arriverons à cette date qui depuis que je suis adolescent éveille en moi une angoisse nordique, religieuse : l'année 2010. Des gens du Nord, ces damnés, il y en a partout. Déloger le calendrier de ma tête, eh bien, en voilà une belle sagesse ! Mais qui cela trompe-t-il ? Au contraire, avant de bannir le décompte des jours, il faudra que je m'invente de nouveaux objectifs à réaliser dans le fameux et irrespirable lendemain.
La bonne nouvelle, c'est que j'ai retrouvé mon calme, ma tête reste intacte après une brusque nausée, mes pieds sont prêts à se remettre en chemin. À cet instant, planté devant la confiserie Celaya, je m'aperçois que je ne connais pas une seule mauvaise personne qui n'aime les friandises. Si je me trouvais face à un tribunal m'accusant d'avoir été un homme de la pire espèce, je répondrais : « Non, messieurs les juges, l'une des preuves de mon innocence est que ma bouche n'a jamais goûté un sablé ou un gâteau aux noix, allons, pas même un insipide pignon. » La vie ne m'a pas fait de cadeau, pas une seule idée ne me vient maintenant à l'esprit pour accroître la petite fortune que j'ai en poche. Quelle sorte de lecteur raisonnable et expérimenté perdrait son temps à lire un article écrit par le médiocre rédacteur, le vieux bohème Henestrosa ? Un article qui n'irait sans doute jamais au fait. Personne n'a vu mon visage à la télévision, personne ne sait qui est Frank, l'Artiste Henestrosa ; allez au diable, fils de pute ! J'imagine déjà la réaction des lecteurs quand ils liront le papier sur la dame qui, voulant perdre quelques kilos, court en poussant le landau de son bébé autour du parc Hundido. « Il l'a inventé, ce type écrit sur des idioties alors qu'en temps de crise il faut consacrer son imagination à des sujets plus importants », dirait le lecteur qui n'a pas vu mon visage à la télé, honteux d'avoir posé les yeux sur cette chronique. C'est assez. Je dois tout de suite prendre une décision : une décision qui ne peut être remise à plus tard, car en dépit de ma malchance j'ai cinq mille pesos en poche ! Cinq mille pesos en billets rigides et arrogants, un argent que j'ai gagné à la force du poignet en écrivant des articles exécrables, certes, mais qui doivent avoir une curieuse valeur si un journal veut bien lâcher pour eux quelques pesos. De nouveau je perds la tête : est-ce que je sais, moi, ce que signifie le mot valeur ? Je n'ai pas de théorie là-dessus.
Il me fait horreur d'écrire des articles qui seront publiés dans des canards miteux ou mis sur Internet pour remplir l'espace, mais il me paraît honnête de prévenir que le seul argent bien gagné est celui que l'on obtient en accomplissant un travail déplaisant. Le contraire n'est pas méritoire. Quand me débarrasserai-je de telles manies ? Je déteste donner libre cours à mes opinions : quel galimatias que d'opiner alors même qu'on n'en a aucune envie. Qui cela peut-il bien intéresser ? Les gens se fichent de l'avis de Frank, l'Artiste Henestrosa, sur la manière de gagner son argent. Si je me réveillais un jour en renonçant à donner des opinions sur tout et n'importe quoi, j'aurais une toute petite chance de connaître un monde différent ; en tout cas, il serait meilleur pour ma santé d'expliquer les raisons pour lesquelles j'en suis venu à avoir la tête que j'ai. Pourquoi justement cette maudite tête ? Ce n'est pas ma faute, car les actes - les actes stupides ou encore plus stupides - ont pour finalité unique, absolue, de me déclarer coupable ainsi que de demander leur clémence aux enfants et aux chiens de toutes tailles (sauf les rottweilers), c'est-à-dire aux êtres animés parmi lesquels je trouve mes meilleurs alliés. Les enfants et les chiens. Les autres, qu'on les jette aux égouts ! Oui, une telle chose est compréhensible, je n'en doute pas, mais pourquoi justement ai-je cette tête-là ?

2
Hôtel Isabel
Mon seul privilège : ouvrir les yeux à l'heure où j'en ai envie ; en échange, j'ai eu une vie de chien, une de plus sur cette planète. Et je maintiens que rien ne changera dans cette vie-là, même en prenant de temps en temps une décision arbitraire ou en la jouant aux dés et en me comportant comme un emmerdeur d'adolescent. Je sais que chacun invente des raisons pour justifier ce qu'il fait ou est prêt à faire quoi qu'il advienne, je le sais bien et je ne vois pas d'inconvénient à suivre le livret. Pendant des années j'ai été à la recherche d'une femme que je ne connaissais pas, j'ai tout fait pour la rencontrer, sauf la chercher ; je veux dire que je me suis approché des arbres dans l'espoir qu'une pomme me tombe sur la tête, que j'ai frotté mon humble personne à des fripons de basse engeance, et souvent arpenté les trottoirs du centre-ville. L'endroit où la rencontre s'est produite s'appelle lieu commun, rien ne changera ce fait. Le nom du lieu commun est hôtel Isabel, si je pose la question : « Qui connaît l'hôtel Isabel ? », presque personne ne répondra par l'affirmative. Tous les habitants de la ville sont passés un jour devant sa façade, mais seuls quelques-uns se souviennent de son nom. La mémoire est un mystère. L'hôtel Isabel ne va pas s'écrouler, il suffit de jeter un coup d'œil sur son corps compact et sans lézardes pour s'assurer que les défenses de l'éléphant dureront aussi longtemps que l'humanité. C'est un hôtel plutôt ordinaire, s'il a quelque chose de particulier, ce sont ses hôtes : la plupart d'entre eux sont des étrangers. C'est comme ça. Les touristes ont le don de se passer le mot et ce mot est le suivant : « L'hôtel est abordable, situé dans le Centre, les clients sont des touristes comme toi. Ils ont sûrement une bonne raison d'y loger, non ? »
Que se passe-t-il dans cet hôtel à huit heures du matin ? Il est bon de le savoir. Moi, à cette heure, je suis encore dans mon lit, oui, le lit de mon minuscule appartement situé dans l'arrondissement d'Álamos. Mais à l'hôtel, c'est différent. Le soleil sourit au-dessus de la tête des lève-tôt et, dans les entrailles du Centre, des tas d'yeux sont ouverts, curieux. Dans un fauteuil ample et confortable du salon, deux hommes bavardent, comme si les racines de leur amitié étaient entrelacées depuis leur naissance. On voit qu'ils se sentent à l'aise. Je connais l'un d'eux parce que nous nous sommes rencontrés sur de sales boulots, quoi que cela signifie. L'autre, on le surnomme le Nairobi, personne ne sait pourquoi on lui a collé un sobriquet si étrange. Pourquoi pas Mombasa ? Il est vrai qu'il a certains traits africains, mais le Nairobi ne sait pas quelle est la capitale du Kenya, ni que celle-ci a été bâtie sur un marécage. Il fait des efforts et essaie de se rappeler qui est à l'origine de son surnom, mais ne s'en souvient pas. « Quel est le coquin qui m'a appelé comme ça la première fois ? » se demande-t-il souvent, mais il préfère l'oublier. Le Nairobi, comme je l'apprendrai plus tard, est un maître dans le monde des marécages et lui aussi frise la quarantaine, comme son compagnon de fauteuil, l'autre, mon camarade ou ancien collègue, le Boomerang Riaño, qui ne va pas se plaindre de son surnom, car il lui plaît, il le trouve recherché ; Boomerang, c'est comme le nom d'un super-héros, maudit sois-tu, Riaño, mais si tu es un méprisable cochon de marécage comme le Nairobi, d'où vient cette fierté ? (Voici ce que la nature du boomerang a de plus remarquable : on le jette avec tout le corps, et au moment de le lancer on doit imprimer un mouvement de rotation avec le poignet, car c'est la rotation qui le fait revenir.)
« Quand la Señora mourra, on va tous le sentir passer. Les jalousies vont se déchaîner. Personne ne pourra contrôler le désordre, des parents vont sortir de tous les trous. Je le vois venir », balbutie le Nairobi. Avoir un journal et un cigare dans les mains serait idéal pour donner du panache à cette conversation raffinée.
Là se trouvent mon vieil ami et celui qui l'accompagne, devant la modeste réception de l'hôtel - un comptoir, un registre, des casiers de documents, des arums se dressant dans un vase - où le réceptionniste ressemble à un somnambule refusant d'admettre qu'il est réveillé. Le bruit des assiettes et des couverts dans la salle à manger contiguë à l'entrée est joyeux, les serveurs prennent du café, car ils sont pleins de zèle et ont décidé d'être réveillés quand les premiers clients montreront leur nez.
« Les chefs ne meurent jamais », pontifie le Boomerang. Aujourd'hui il s'est réveillé d'humeur plutôt sombre. De quoi se plaint ce délinquant lettré ? « Et quand ils meurent, d'autres chefs font leur apparition, il en sort même par les grilles d'égout.
- Moi, j'aurais été journaliste, comme toi, si j'avais su que c'est ça le journalisme, écrire des bobards, colporter des ragots. » C'est le Nairobi qui parle. Il se désole de ne pas avoir étudié, mais on ne verrait pas sur toute la terre une silhouette plus ridicule que celle du Nairobi drapé dans une toge et couronné d'une toque. Tant ses lacunes sont nombreuses.
« Une vraie saloperie, c'est vraiment pas la peine de le souhaiter. Il y a beaucoup de jalousie dans ce milieu, et ceux qui réussissent sont les plus corrompus », dit-il. Posture typique du Boomerang.
« La vérité, c'est que les journaux, je m'en tape.
- Tu as raison, Nairobi », dit-il. Il se gratte le menton et regarde en direction du comptoir, il regarde sans voir.
« Si seulement tous étaient comme toi dans le négoce. Tu sais ce que j'aime chez toi ? J'ai pas besoin de te menacer comme les autres. Tu évites de pourrir mon pauvre estomac. T'as pas de fille ? Présente-m'en une, je te fais mon beau-père. C'est le moment d'agrandir la famille.
- Des enfants, moi ? Non. Si tu veux, j'ai un chien, je te le prête et après tu me le rends.
- C'est vrai, Riaño, je te parle sérieusement, idiot, j'aimerais que tu connaisses la Señora, ça ferait ton affaire, le salaud est un sage, il est plus vieux que la mort. Il est revêche, antipathique, mais quand il a confiance en toi, c'est dans la poche. Si tout va bien, tu le connaîtras dans quelques mois, promis. Moi je vote pour toi. Les policiers, ils me croient pas, surtout Gaxiola, ces tarés ils me disent que la Señora est une invention. Un ordre de la Señora suffit pour les enterrer vivants. Les enfoirés. Il faut que je parte, à quelle heure arrive le pédé ? » Le Nairobi veut parler du réceptionniste du premier service.
« Entre huit et neuf heures. C'est le plus ponctuel de tous, il croit administrer le Sheraton. » Riaño sourit malgré lui. Au-dessus de sa tête, une lampe suspendue reflète ses cheveux noirs. La lampe pend du plafond à quatre mètres de hauteur.
« Très bien, il peut croire ce qu'il veut ; le garçon s'amuse avec les touristes, non ? Il a même pas de courses à faire. Je te charge du négoce, Boomerang, je vais dans mon château, à l'Escandón, si tu as besoin de moi tu m'appelles pas, vu que je te paie justement pour ça, pour pas m'emmerder.
- T'inquiète. Et qu'est-ce que je fais avec le chien ? C'est une bête très affectueuse. Tu seras pas déçu.
- Bouffe-le. »
Le Nairobi est parti, son employé, le journaliste de bas étage, ministre plénipotentiaire à l'hôtel Isabel, allume un cigare en l'honneur de la journée qui commence, il apprécie les matins malgré ses insomnies, et soupire quand il se souvient que vingt ans en arrière il préférait le matin pour écrire des poèmes. Comme nous nous ressemblons, cet homme et moi ! C'est sans doute pour cette raison que sa présence me cause un tel malaise. Les surprises se préparent sans que personne les pressente, c'est trop tôt ; dans les rues, le fracas d'un rideau métallique qui glisse sur ses rails annonce qu'une journée de plus s'est mise en marche : l'argent ne pousse pas par terre et la nourriture ne peut pas attendre. Dans deux heures j'arriverai à l'hôtel, prêt à dépenser mes cinq mille pesos. Qui va m'arrêter ou me faire un sermon ? Personne ; la pauvreté, on la frappe là où ça lui fait le plus mal, en jetant en l'air le peu qu'on a en poche. Je m'approcherai de l'hôtel et je chercherai ma chance, j'ai gagné assez pour entrer par la grande porte, voilà ce que je ferai, un blond corpulent et dégingandé vient de me donner cette idée magnifique.

3
Le rêve de l'Artiste
J'aime me promener dans la rue Cinco de Mayo, je me souviens de mon père, toujours vêtu d'une veste, regardant les gens de travers, de travers et d'un air méprisant. Aujourd'hui je suis mon père, je reprends le rôle avec résignation. Des troupeaux de personnes passent à côté de moi, chez presque toutes je trouve un détail susceptible d'attirer mon attention. Quel détail ? Je ne sais pas, ce peut être un genou cagneux ou une tache sur le dos de la main. Si brusquement ces personnes se déshabillaient pour faire une montagne de leurs vêtements, la montagne serait sans valeur. Il est probable que même la Croix-Rouge refuserait de s'emparer de tant de frusques ordinaires ou déteintes. La colline formée par les vêtements des personnes qui vivent dans le District fédéral dépasserait en hauteur le mont Everest lui-même, mais ce serait une image pitoyable, vu sa modestie. Je me demande si quelqu'un comme moi pourrait constituer un objet d'étude, un type qui marche tout le temps tête baissée et qui a le don de ne pas heurter de face les piétons, une habileté singulière, sans aucun doute. Immédiatement elle me distinguerait des autres. Peut-on tirer de l'argent de cela ? De mon aptitude à ne pas gêner les piétons ? Je ne crois pas, bien qu'il m'arrive de trouver par terre des pièces de monnaie qui suffiraient à peine pour acheter cinq ou six tortillas de maïs (une fois j'ai trouvé un sol péruvien). Triste ? Pas du tout, pourquoi serais-je triste alors que j'ai gagné cinq mille pesos grâce à quelques griffonnages ? De plus, personne ne me dit comment les dépenser. Vous voyez. Triste, l'Artiste ? Je laisse cela à ceux qui, à cet instant, ont moins d'argent que moi dans leur portefeuille.
Je parie ce qu'on voudra que ce vieillard aux cheveux frisés et jambes de bois, appuyé sur un jambage en pierre et qui me scrute de façon malicieuse, n'a pas plus de cinq cents pesos en poche. Le coup d'œil que me jettent les vieillards décrépits ne m'intimide pas, même si leurs cheveux poussent encore. Quelle calamité que le regard des vieux, pourquoi ne s'arrachent-ils pas les yeux quand leurs cheveux blanchissent ? Je regrette vraiment d'avoir de telles pensées, je ne sais pas ce qui m'arrive. Il y a plus de trente ans je me promenais dans cette même rue Cinco de Mayo, à côté de mon père, mais j'ai l'impression qu'alors les gens se comportaient de façon différente et n'avaient pas cet air de moutons qu'on vient de tondre, si courant au XXIe siècle. Aujourd'hui, les étrangers sont devenus beaucoup plus étrangers. Est-ce que c'est bien ? À l'époque, mon père m'invitaient à manger des tacos dans une échoppe du nom de Spartacus, nous mangions debout, sans nous presser, devant un comptoir d'où émanait l'odeur de braise de la viande. Il ne faut pas s'étonner que l'on déjeune debout dans une ville où la spécialité est de manger des tacos dans la position la plus inconfortable, sur les branches d'un arbre, à califourchon ou appuyé au tronc, peu importe. Mon père était un homme bon, qui n'avait pas de profession précise. Lire quelques livres était sa fierté et il se vantait de ce que sa femme lui était fidèle. Il lisait des romans de Ricardo Garibay , il était si ému que cela ne se voyait pas, mais moi, pour cette raison justement, je le remarquais. Lorsqu'il a terminé de lire Fiera infancia , il s'est mis à être plus aimable et plus indulgent envers moi, son esprit cogitait à coup sûr : « Si je continue à maltraiter ce taré, demain il va écrire un roman contre moi. » Assez parlé de mon père. Il est clair qu'étant glabre je ne vais pas utiliser mon argent pour acheter de la crème à raser, ni une boîte de cigares Hoyo de Monterrey, encore moins une écharpe de laine à imprimé anglais, à carreaux, solennelle, ça jamais.
Comment dépenser mon argent ? Dîner cinq jours de suite au restaurant El Danubio ou Los Girasoles, laisser de gros pourboires, offrir une assiette de langoustines à mes voisins de table, me réjouir de leur gratitude. « Ne vous inquiétez pas, monsieur, j'ai été très honoré de vous inviter, voulez-vous du vin blanc ? Que diriez-vous d'un chardonnay ? Non seulement l'ambiance le permet, mais elle l'exige de personnes telles que nous. C'est moi qui vous invite, bien entendu. » Oui, il y a la possibilité de faire étalage de ma prodigalité au restaurant, mais qui vais-je tromper ? Je ne suis ni un sybarite ni un homme du monde. Si je n'avais pas d'yeux, je serais un sage, mais en attendant je me contente d'être un médiocre semblable à tous ces crétins qui se promènent sur le trottoir en prenant des grands airs. Que de visages importants sur un trottoir encombré de tant de malheureux ! Ils ont peur, voilà la vérité. Peur. C'est alors que je découvre cet homme blond et dégingandé dont je parlais plus haut, il circule très content de lui au milieu de mes compatriotes, comme si ses cheveux dorés ne le mettaient pas au centre de tous les regards. Ce blond est sa propre étoile de Bethléem. Mince alors, si j'avais une crinière comme celle-ci... L'étranger est allemand et sa silhouette me pousse à prendre une décision : je prendrai pension à l'hôtel Isabel. J'en ai assez de nourrir la même truie, je vais ouvrir l'enclos, voir ce qui se passe. L'Europe est à quelques pas, sans qu'il soit besoin de passeports, d'avions, de frontières ou autres extravagances. Enfin une idée reste obstruée dans ma tête, une bonne idée. J'en ai mis du temps !
Je n'ai jamais été en Europe. Moi, l'Artiste Henestrosa, traverser la mer ? Sûrement pas ! Cependant, aujourd'hui plus que jamais, j'ai besoin de m'entourer de personnes cultivées, écologistes, raffinées, d'oublier de vivre dans une poêle tenue par le diable. Je ne suis pas idiot au point de penser que tous les Européens sont tels que je les ai décrits, mais il me plaît de le penser, oui, cela me plaît ! Et je n'irai pas sur leur continent juste pour être déçu. Je reste ici. Dans ma tête se produisent de mystérieux événements, les images se déplacent sans béquilles à des vitesses folles, rien ne peut être pourri à ce point dans ma vie si à quelques rues de là existe un hôtel comme l'Isabel. J'envahirai l'Europe sans monter à bord d'un avion, je dépenserai, à raison de cinq cents pesos par jour, cinq cents balles par soirée, peu m'importe qu'une telle somme couvre à peine le coût de la chambre, d'un bon repas au restaurant et de deux verres d'un modeste brandy. Mon âme se réveille, je me fiche que mon double menton ait commencé à se dilater, que personne ne lise mes articles de journaux ou que la date de ma décrépitude approche à la vitesse grand V. Du seul fait de m'imaginer en train de partager l'escalier, la salle à manger avec l'une de ces jeunes Blanches qui viennent passer leurs vacances au Mexique, mes testicules s'enflamment comme des croquettes de maïs, question de physique, quelque chose qui s'échauffe sous mon pantalon et requiert un thermomètre pour se mettre en chiffres, provoquant un diagnostic. Je n'ai pas besoin d'autre chose. En fait, quand il m'arrive de me masturber en regardant les présentatrices du journal télévisé, je saute de bonheur sur mon lit. Le bonheur monté sur le dos du cheval ! Pourquoi les présentatrices n'iraient-elles pas se pomponner et se faire belles quand elles savent que des millions de personnes se pressent derrière leurs appareils électroniques pour les admirer ? On a envahi Gaza ? Oui, mais la nouvelle perd de son scandale lorsqu'elle est communiquée par la bouche d'une belle jeune femme incapable de montrer sur une carte où se trouve la Palestine.
L'affaire est plus que résolue : s'il n'y a ni blondes ni méditerranéennes dans l'hôtel, j'allumerai l'écran pour le journal de quinze heures, avec un peu de chance je verrai cette fille du nord aux gros seins qui commente chaque événement d'un air malicieux. Personne ne lui a-t-il dit qu'elle n'est qu'une présentatrice qui ne doit pas faire de commentaires sur tout comme si elle était une spécialiste ? Mais qu'importe ! elle peut le faire parce qu'elle est belle. En effet la nordique, l'homme politique, l'écrivain, le monsieur qui vend des patates douces dans la rue, tous veulent absolument nous faire partager leurs opinions. Ils ont pour cela une bouche et des expériences. À cet instant, je le pressens, deux jolies Françaises au nez en trompette se trouvent à la réception en train de réserver une chambre à côté de la mienne, ouillouillouille ! Et de nouveau la présentatrice du journal télévisé se trompera, elle dira Iran au lieu d'Irak, mais c'est qu'elle a tant de notes à réciter, des centaines de méfaits qui attendent leur tour d'être racontés. Il n'y a pas de quoi être pédant et se formaliser lorsqu'elle sourit en annonçant au monde la plus récente tragédie. L'étoile de Bethléem est de mon côté, elle me guidera, avec cinq mille pesos en poche, sur le chemin qui mène à l'angle des rues Isabel la Católica et República de El Salvador.