+ La piste de glace - Roberto Bolaño
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Roberto Bolaño La piste de glace
Roberto Bolaño - La piste de glace
Traduit de l'espagnol (Chili) par Robert Amutio

« La piste de glace »,
de Roberto Bolaño

 

Je laissais la voiture garée sous la vieille treille, la treille romaine de Benvingut qui avait survécu au passage du temps et tenait bon là, couverte de poussière, mais debout. Nuria arrivait vers sept heures, à bicyclette, et moi j'étais presque toujours devant la porte, assis sur une chaise en osier que j'avais trouvée dans l'une des pièces et que, après l'avoir nettoyée et désinfectée, j'ai placée dans un endroit frais et ombragé d'où je pouvais voir la bicyclette de Nuria quand elle faisait son apparition sur la route de Y puis, pendant un long moment, les arbres la dissimulaient, jusqu'à ce qu'elle réapparaisse sur
le long chemin qui mène directement au Palacio. Évidemment, quand la piste de glace a été terminée, nous nous voyions tous les jours. D'habitude
j'apportais des fruits, des abricots, du raisin, des poires, et un thermos de thé amer, et la radiocassette que Nuria utilisait pour son entraînement. Elle, elle apportait un sac de sport avec sa tenue et ses patins, une bouteille d'eau. D'habitude aussi elle apportait des livres de poésie, un livre différent tous les trois jours, qu'elle feuilletait pendant les pauses, appuyée contre une des nombreuses caisses de matériel que j'avais préféré ne pas sortir de la grande salle, pour ne pas éveiller de soupçons. Qui d'autre connaissait l'existence de la piste de glace? Bon, je pourrais dire personne et beaucoup de gens. Tout le monde à Z savait quelque chose, des détails, mais personne n'a été assez intelligent pour relier les bribes d'information en un tout cohérent. Ça a été facile de les tromper. Dans le fond, je crois que ce qui pouvait se passer au Palacio ou avec l'argent, ça n'intéressait personne. Bien sûr, on ne s'en fichait pas, de l'argent, le contraire aurait été étonnant, mais pas au point de faire des heures supplémentaires pour vérifier sa destination. De toute façon, j'ai toujours été prudent. Même Nuria ne savait pas toute la vérité, à elle je lui ai dit que la patinoire serait d'utilité publique et ça a été tout, elle n'a pas posé d'autres questions, quoiqu'il fût évident que, au cours de cet été, il n'y avait que nous à nous rendre au Palacio Benvingut. Bien sûr Nuria avait ses propres problèmes, et ça je le respectais. On dit que l'amour rend les gens généreux. Je n'en sais rien, je n'en sais rien; moi ça m'a rendu généreux rien qu'avec Nuria, avec personne d'autre. Avec le reste des gens, je me suis comporté avec méfiance, égoïsme, mesquinerie, méchanceté, peut-être parce que j'étais conscient de mon trésor (de la pureté immaculée de mon trésor) et que je le comparais avec la putréfaction qui les enveloppait. Dans toute ma vie, je ne crains pas de le dire, il n'y a rien eu de semblable à ces goûters-soupers que nous prenions ensemble sur les marches qui descendent du Palacio vers la mer. Elle avait une manière, comment dire, qui n'était qu'à elle de manger des fruits, les yeux perdus à l'horizon. Ces horizons d'authentique privilège. On ne se parlait presque pas. Je m'installais commodément sur l'une des marches inférieures, et je la regardais, pas beaucoup cependant, quelquefois la regarder trop longtemps était douloureux, et je buvais mon thé avec délectation et parcimonie. Nuria avait deux survêtements, un bleu avec des rayures diagonales blanches, l'officiel, je crois, celui de l'équipe olympique de patinage, et un noir couleur aile de corbeau qui faisait ressortir ses cheveux blonds et son teint parfait, rougi par l'effort, de jeune fille de Botticelli; le noir était un présent de sa mère. Pour ne pas la regarder je regardais les survêtements et je me souviens encore de chaque pli, de chaque faux pli, des poches aux genoux du survêtement bleu, de l'odeur délicieuse qui émanait du noir sur le corps de Nuria quand la brise du crépuscule nous évitait de dire quoi que ce soit. Odeur de vanille, odeur de lavande. À côté d'elle, c'est évident, je devais jurer. Moi je me rendais à ces rendez-vous quotidiens directement à partir de mon travail, ne l'oubliez pas, et parfois je n'avais pas le temps de quitter le costume et la cravate. À d'autres occasions, quand Nuria tardait à apparaître, je sortais du coffre de la voiture un jean et une grande chemise large, une Snyder américaine, et je quittais mes chaussures pour des mocassins Di Albi qui se portent sans chaussettes, même si parfois j'oubliais de les enlever, tout ça sous la treille en transpirant et en écoutant le chant des insectes. Je n'ai jamais voulu me mettre en survêtement devant elle. Les survêtements me font paraître deux fois plus gros que je ne le suis, ils soulignent cruellement la ceinture et je crains même de sembler plus petit. Une fois, hi hi, Nuria a voulu que je patine un moment avec elle. Excusez-moi de rire. Je suppose qu'elle avait envie de me voir au milieu de la piste et dans ce but elle avait amené ce soir-là une autre paire de patins et elle a insisté tant et plus pour que je les mette; elle a même menti, elle qui ne mentait jamais, elle a dit que pour le pas qu'elle devait essayer elle avait besoin de quelqu'un
à côté d'elle. Je ne l'avais jamais vue comme ça, comme une petite fille capricieuse et boudeuse, si l'on veut même un peu tyrannique, mais j'ai attribué tout ça à la fatigue, à la routine, peut-être à la tension nerveuse. La date décisive approchait, et même si je lui disais qu'elle patinait merveilleusement bien, qui étais-je, moi, réellement, pour le savoir. Le fait est que je n'ai jamais mis les patins. Par lâcheté, par crainte du ridicule, par crainte de tomber, parce que la piste n'était là que pour elle, et pas pour moi. Ce qui s'est passé vraiment, c'est qu'une fois j'ai rêvé que je patinais. Si on a du temps et si vous voulez, je vous le raconterai. Ce n'est pas non plus qu'il y ait grand-chose à raconter, j'étais là simplement, au milieu de la patinoire, les patins aux pieds, et autour de moi tout était comme cela aurait été si on ne m'avait pas découvert, avec des fauteuils neufs et commodes sur les côtés de la piste, des douches et une salle pour les massages, un vestiaire flambant neuf, et tout le Palacio Benvingut resplendissait dans mon rêve, et je pouvais patiner, tourner et sauter, et je glissais sur la glace monté sur un silence absolu...